LE MEILLEUR DES CADEAUX DE NOEL (traduit de Russe, auteur ISRA)

Chapitre 1

4726 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 30/04/2025 11:08

Jusqu'à ses quinze ans, Severus Rogue ne s'était jamais interrogé sur la nature de ses sentiments envers Lily Evans. Son amitié avec cette jeune fille rayonnante, qui lui dispensait généreusement de la joie, à lui, un adolescent solitaire, anguleux et taciturne, apparaissait comme un véritable don du ciel.

À seize ans, il prit conscience qu'il aspirait à bien plus que de simples séances d'étude à la bibliothèque et de rares escapades à Pré-au-Lard. Lily Evans commença à peupler ses rêves érotiques de plus en plus fréquemment, le réveillant empli de confusion. Dans ses songes, Severus échafaudait des projets pour leur avenir commun. Parfois, ses fantasmes audacieux le poussaient à imaginer une déclaration d'amour, une demande en mariage, et en retour un sourire radieux et un « oui » murmuré. Néanmoins, ces chimères, loin de la réalité, n'étaient pas destinées à se concrétiser. Lily s'éprit profondément et sincèrement de l'étoile montante de Gryffondor, James Potter. Rogue se vit relégué au rôle de confident, sur l'épaule duquel Evans pouvait épancher ses larmes en constatant la popularité de son idole auprès de la gent féminine (et même masculine) de Poudlard.

Severus était convaincu qu'après l'incident honteux survenu près du lac, sa relation avec Evans se détériorerait instantanément. Pourtant, de façon inattendue, même l'insulte infamante « sang-de-bourbe », qu'il avait proférée dans un moment d'humiliation n'avait pas poussé Lily à rompre immédiatement et définitivement tout lien avec lui. Une rupture nette aurait peut-être été moins pénible. Au lieu de cela, leur amitié, forgée des années auparavant à Cokeworth, s'étiolait insensiblement jusqu'à s'éteindre complètement.

Rogue s'efforçait de se convaincre qu'Evans ne lui manquait nullement, prétendant être davantage attiré par la compagnie de ses nouveaux acolytes, aspirants serviteurs du Seigneur des Ténèbres, que par une simple née-Moldue. Cependant, ce n'était qu'un leurre flagrant. En réalité, la souffrance causée par sa rupture avec Lily le tourmentait sans répit, contraignant Severus à afficher un masque d'impassibilité glaciale en société.

Elle demeurait néanmoins précieuse à ses yeux. Si précieuse que lorsque Voldemort, alarmé par la prophétie de l'excentrique Trelawney, se lança dans une traque impitoyable de Madame Potter, son époux et leur enfant, Severus osa l'inconcevable : il entreprit de solliciter (ou plutôt d'implorer) son Maître d'épargner Lily. Elle lui était si chère que Rogue, au péril de sa vie, se tourna également vers Dumbledore en personne pour quérir son assistance.

Ils le trahirent tous deux. Le Seigneur des Ténèbres, qui avait promis d'épargner Lily, finit par lui lancer le sortilège mortel de l'Avada Kedavra. Quant au sage Albus, qui s'était engagé à protéger Lily, il ne fit rien pour la sauver de son funeste destin.

 

Lorsque Rogue apprit son décès, une partie de lui sembla se briser irrémédiablement. Il se sentit plongé dans une obscurité impénétrable, dénuée du moindre rayon d'espoir. Durant toute la nuit, il demeura prostré sur le sol de sa demeure, terrassé par une douleur psychique insoutenable, poussant des cris déchirants tels un animal mortellement blessé. À l'aube, les forces de Severus l'avaient totalement déserté. Même le fracas de la porte arrachée de ses gonds ne le poussa pas à saisir sa baguette. L'escouade de Aurors venue appréhender le Mangemort Rogue ne fit preuve d'aucun ménagement envers celui qu'ils considéraient comme "le larbin de Voldemort". Lorsqu'ils commencèrent à le rouer de coups, dans les limbes de sa conscience qui s'estompait, il songea : « Enfin. Je te rejoins, Lils ! »

***

À son retour de l'Azkaban, Severus n'était pas simplement vidé ; il éprouvait la sensation que durant cette quinzaine, les Détraqueurs avaient littéralement aspiré son âme. Ce n'était qu'une enveloppe creuse, harassée et apathique de Severus Rogue qui avait regagné la demeure austère et glaciale de Cokeworth. Il se trouvait désormais insensible à son propre destin, à son existence et même à l'éventualité de sa mort.

Avant de le faire transplaner directement du tribunal, où Severus avait été disculpé de toute accusation de collaboration avec le Seigneur des Ténèbres, Dumbledore s'adressa à Rogue en ces termes :

-      N'oubliez pas, Severus, que vous avez consenti à enseigner les potions à Poudlard.

Severus acquiesça silencieusement. Il peinait à saisir pleinement la situation et le sens des paroles du directeur de l'École de Sorcellerie. Cette nuit-là, les Détraqueurs, pressentant que ce prisonnier, submergé de souffrance et d'effroi, allait bientôt leur être soustrait, se massèrent autour de sa cellule. Certes, ils ne pouvaient aspirer son âme à travers les épais barreaux de la prison, et nul ne leur avait intimé l'ordre d'exécuter le détenu, mais cela ne les empêcha pas de se repaître des souvenirs de Severus. À l'issue de leur festin, les gardes venus escorter Rogue au procès du Magenmagot durent le ramener à la conscience par un sortilège d'Enervatum.

Il entra dans la salle d'audience sans aide, bien que cela lui demandât un effort titanesque. Comme à travers un épais voile ouaté, Severus perçut la voix d'Albus Dumbledore (celui-ci même qui l'avait leurré en lui promettant de sauver Lily, celui-ci même qui, à Poudlard, semblait faire fi du garçon chétif et ordinaire et permettait à ses Maraudeurs favoris de le malmener et de l'humilier en toute impunité) prendre soudainement la défense du jeune Mangemort. Et non content de le défendre, il se porta garant de lui devant l'assemblée plénière du Magenmagot.

Ce fut uniquement grâce à son intervention que Severus ne fut pas renvoyé en pâture aux Détraqueurs. Néanmoins, pour ses « menus » services, Dumbledore exigeait une contrepartie : là, dans l'enceinte du tribunal, il fit prêter plusieurs serments à Rogue, alors à demi-conscient. Severus s'engagea désormais et à jamais à servir les forces du bien, et de surcroît, à devenir enseignant à Poudlard. Concernant les forces du bien, tout paraissait limpide : Voldemort avait disparu, ses complices étaient condamnés à perpétuité à Azkaban, les exceptions se dénombraient sur les doigts d'une main. Enseigner s'avérait bien plus ardu, car Rogue n'aimait guère les enfants, aucun, des nourrissons baveux aux adolescents exubérants. Qui plus est, il n'avait nulle idée de la manière dont il parviendrait à instruire des élèves de dernière année, à peine de deux ans ses cadets. Son imagination lui dépeignait une classe emplie de James Potter et de Sirius Black, arborants des sourires effrontés, et il frémit de répulsion. Cependant, le contrat magique, habilement glissé par le directeur, avait d'ores et déjà été paraphé, ce qui ne signifiait qu'une chose : à l'issue des vacances de Noël, Severus devrait se présenter sur les lieux de sa détention volontaire.

***

Rogue, quand bien même il l'eût souhaité, n'avait pu se remémorer la première semaine qui avait suivi sa libération inopinée. Il dormait à peine. Sitôt les paupières closes, des visions cauchemardesques l'assaillaient telle une horde de Détraqueurs affamés. Il ne se souvenait plus de ce qu'il avait mangé, ni même s'il avait mangé. Finalement, exténué, il s'affaissa sur le divan délabré du salon. Sombrant dans le sommeil, il aspira ardemment à ne plus jamais en émerger...

Au début, il crut avoir imaginé les coups frappés à sa porte. Qui donc, hormis les Aurors, aurait eu l'audace de tambouriner chez l'ancien Mangemort à une heure si matinale ? Néanmoins, lorsque les coups importuns se répétèrent, Severus réalisa que les agents de l'ordre n'auraient vraisemblablement pas fait preuve d'une telle patience et auraient simplement fait sauter la porte, comme lors de leur précédente intervention. Entre-temps, les visiteurs indésirables, comprirent qu'ils n'étaient guère les bienvenus et décidèrent de laisser Rogue en paix. Les coups cessèrent et Severus perçut le bruit d'un véhicule s'éloignant de sa demeure. En dépit de sa faiblesse et de son apathie, il fut soudain saisi par la curiosité : Qui parmi les Moldus pouvaient bien s'intéresser à sa modeste personne ?

Rogue entrouvrit la porte et découvrit un petit garçon aux yeux verts, assis sur le seuil recouvert de neige. L'enfant portait un pull ample qui lui tombait jusqu'aux genoux, tel une tunique. Le banvin le fixait avec un sérieux peu enfantin et sans sourire. Ses petites mains serraient un objet que Severus identifia, en y regardant de plus près, comme un morceau de papier. Il s'agissait non pas d'un rouleau de parchemin, support familier aux sorciers, mais d'une simple feuille arrachée à un cahier d'écolier moldu. Faisant fi de ses réticences instinctives, Severus prit l'enfant dans ses bras, le porta à l'intérieur et l'installa sur le canapé, pour éviter qu'il ne tombe accidentellement. Puis il déplia la missive et lut le texte suivant :

« Rogue, ce vieux fou de Dumbledore m'a imposé cet enfant. Cet impertinent m'a laissé une missive où il débitait des inepties sur la protection du sang et que j'étais contrainte d'accueillir le fils de Lily au sein de ma famille. Je refuse d'obtempérer aux lubies d'un vieillard sénile et d'assumer une telle responsabilité ! J'ai des obligations envers mon fils et mon époux. De surcroît, Potter semble manifestement souffrir d'un retard mental. Durant son séjour chez nous, je ne l'ai pas entendu prononcer le moindre mot. Vernon s'oppose catégoriquement à ce que nous élevions notre Dudley aux côtés de cet être… Si mes souvenirs sont exacts, ma sœur était jadis ton amie, alors, débrouille-toi comme bon te semble ! Pétunia Dursley. »

Rogue se figea tel une statue de pierre, froissant la lettre pleine de colère et de mépris entre ses doigts. Il ne savait absolument pas quoi faire de l'enfant.

Severus Rogue n'aimait pas les petits enfants et en avait même un peu peur. Leur propension au vacarme, leur tendance à briser et souiller tout objet à leur portée heurtaient son penchant pour la quiétude et l'ordre.

Jamais de son existence il n'avait tenu un bébé dans ses bras. Il ne savait tout simplement pas comment s'en occuper.

Rogue jeta la lettre avec colère dans un coin de la pièce et regarda pour la première fois le gamin assis tranquillement à côté de lui. Malgré le fait que le fils de Lily avait déjà un an, il semblait incroyablement petit et chétif. Des cheveux noirs, comme ceux de James Potter, couvraient à peine son front, où se dessinait une cicatrice en forme d'éclair. Harry l'avait probablement reçue lors de cette funeste nuit où Voldemort avait ôté la vie à ses parents. Severus plongea son regard dans celui de l'enfant et faillit gémir sous l'effet de la douleur lancinante qui lui transperça le cœur. Jamais il n'aurait imaginé que contempler les yeux de son amie disparue sur le visage d'un enfant pût être si déchirant.

-      Merlin, je ne pourrais jamais le supporter ! murmura-t-il.

Pendant ce temps, le bambin commença à gémir, à s'agiter et à remuer les jambes, fixant d'un regard impérieux l'adulte immobile au bord du canapé. Comme Severus demeurait impassible, l'enfant finit par se souiller. Rogue observa avec détachement la tache sombre s'étendre sur le tissu, puis, marmonnant un juron, prit le petit dans ses bras et l'emmena dans la salle de bains. Certes, il éprouvait une véritable aversion pour les jeunes enfants, mais il ne pouvait décemment pas laisser Potter, qu'on lui avait imposé, mouillé !

***

De retour au salon, il découvrit une présence inattendue. Albus Dumbledore était installé sur le canapé que Harry avait « agrémenté » quelques instants auparavant.

-      Le canapé est trempé, déclara Rogue d'un ton maussade en guise de salutation.

-      Bonjour, Severus. J'ai déjà remédié à cet inconvénient, répondit le directeur de Poudlard. Force est de constater que Pétunia a choisi de se soustraire à ses obligations, soupira-t-il. Je dois avouer que je ne m'attendais guère à une telle attitude de sa part. Elle semblait être une personne fort pragmatique, néanmoins consciencieuse. Et voilà que…

-      Emmenez-le ! supplia Rogue en tendant l'enfant à Dumbledore. Il a les yeux comme ceux de Lily, ajouta-t-il presque dans un murmure. Je ne peux pas… Et puis… je n'ai absolument aucune idée de comment m'y prendre avec des jeunes enfants…

-      Je suis sûr que vous n'auriez pas à vous en occuper pendant bien longtemps. Je vais certainement trouver où placer le garçon. Donnez-moi un jour ou deux, et je m'occuperai de tout.

-      Un jour ou deux ! hurla Rogue, épouvanté.

Harry, blotti dans ses bras, frissonna et fondit en larmes.

-      Et que suis-je censé faire de lui pendant ces un jour ou deux ? L'enfant a besoin d'être nourri ! Vêtu ! Voyez dans quel état ces Moldus l'ont abandonné. Un vieux chandail et des chaussettes ! Voilà tout ce que sa tante lui a octroyé !

-      Calmez-vous, Severus, intima Dumbledore d'un ton ferme. Vous effrayez l'enfant. Vous pouvez vous procurer des vivres dans l'épicerie la plus proche. J'ai sur moi quelques livres moldus, j'ose espérer que vous ne les refuserez pas. Quant aux vêtements… Vous êtes un sorcier, après tout ! Transfigurez-lui donc quelque chose.

-      Je n'ai jamais récupéré ma baguette… après Azkaban, admit Rogue, consumé par la honte.

-      Eh bien, cela peut être réparé.

Albus extirpa de sa poche la baguette que les Aurors avaient confisquée à Rogue et la déposa sur la table près du canapé.

-      Vous voyez, la situation n'est pas si désespérée.

Severus toisa Dumbledore avec mépris.

-      Il semblerait que vous ayez tout prévu…

-      Non, mon garçon ! répondit tristement le directeur. Je ne suis pas aussi prévoyant que vous le supposez. J'ai failli à protéger James et Lily…

À l'évocation de ce nom, le visage de Rogue se crispa de douleur.

-      … et, bien entendu, je n'aurais jamais imaginé que sa sœur se soustrairait à son devoir et vous abandonnerait le jeune Harry, Severus. À présent, si vous voulez bien m'excuser, je dois entreprendre la recherche d'une famille convenable pour le garçon…

***

Après le départ de Dumbledore, Rogue installa Harry sur le canapé et entreprit de lui ôter avec une certaine maladresse son pull démesuré.

-      « Transfigure-le en quelque chose », singea-t-il le directeur avec colère. « Souviens-toi que tu es un putain de sorcier, Severus Rogue ! »

Harry agita ses jambes, recouvertes uniquement de chaussettes démesurées, et éternua. Sa peau se hérissa de chair de poule (Rogue n'avait pas ravivé l'âtre depuis son retour de l’Azkaban).

-      La dernière chose dont j'ai besoin, c'est que tu tombes malade !

Severus prit la couverture négligemment jetée sur le dossier du canapé et en enveloppa Harry. Le garçon cessa aussitôt de frissonner.

-      Et comment doivent être habillés les petits enfants ?

Severus saisit sa baguette posée sur la table et entreprit de découper le pull en quatre parties distinctes. Il métamorphosa habilement les manches en deux grenouillères, tandis que les morceaux restants furent transformés en chemises. Ensuite, il sécha le tissu encore légèrement humide issu du pull et ajusta les chaussettes à la taille appropriée. Soudain, il eut l'impression d'avoir omis un élément crucial. Rogue se rendit dans la cuisine et en revint muni de son unique tasse.

-      Plus de flaques sur mon canapé ! déclara-t-il d'un ton sévère à Harry. J'ose espérer que tu sais t'en servir.

Sur ces mots, il métamorphosa la tasse en pot de chambre, orné de deux licornes gambadant. Rogue contempla sa création et effaça résolument l'image.

-      La vie est rude, dit-il les dents serrées, il te faut t'y accoutumer. Néanmoins… Peut-être qu'ainsi tu apprendras à l'utiliser plus rapidement.

Il agita sa baguette, et les licornes réapparurent sur le côté brillant du récipient. Harry observa attentivement les gestes de l'adulte, puis se laissa glisser du canapé, tirant la couverture derrière lui tel la traîne d'un manteau royal. Il s'installa sur le pot avec assurance et fixa Rogue, attendant manifestement une approbation pour son comportement.

-      Merci Merlin, au moins ils t’ont appris quelque chose d'utile ! déclara Severus d'un ton sec, en lieu et place de compliments - Viens ici, je vais t'habiller.

Harry s'avança vers Severus en se dandinant et enfouit son visage contre ses genoux osseux. Rogue ressentit soudain l'envie de caresser la chevelure sombre du garçon, mais il réprima cette impulsion. Après tout, l'enfant lui serait retiré d'ici un jour ou deux, alors était-il judicieux de s'attacher ?

Après avoir déroulé la couverture, il enfila maladroitement la chemise sur Harry la faisant passer par-dessus sa tête. Il laissa prudemment la grenouillère de côté sur le canapé, au cas où Potter aurait encore besoin en urgence du pot émaillé orné de licornes gambadant joyeusement. Harry grimaça et son estomac émit un gargouillement sonore.

-      Je vois, soupira profondément Rogue, prenant conscience qu'il éprouvait lui aussi une faim dévorante.

Il examina méticuleusement les étagères des placards, mais, comme il s'y attendait, elles étaient dépourvues de toute nourriture, à l'exception d'une modeste barre chocolatée, qu'il partagea équitablement avec l'enfant placé sous sa tutelle forcée. Severus ignorait si le chocolat convenait aux jeunes enfants, mais en l'absence d'alternative, et face à l'enthousiasme manifeste de Harry pour cette friandise, Rogue jugea inhumain de la lui refuser.

Après avoir apaisé sa faim tant bien que mal, Severus étancha sa soif en s'abreuvant à même le robinet, puis s'immobilisa au centre de la cuisine, songeur. Le chocolat, évidemment, ne pouvait se substituer à une alimentation équilibrée pour Potter, et Rogue lui-même ressentait le besoin de s'alimenter davantage. Il éprouvait déjà des vertiges et ses jambes étaient d'une faiblesse alarmante. S'aventurer dehors, sous une pluie glaciale qui s'abattait sans relâche depuis des jours, en compagnie d'un enfant… Cependant, dans l'impossibilité de laisser Potter, âgé d'un an, seul à la maison, Severus se trouvait contraint d'agir. Il transforma une couverture en un manteau épais à capuche, habilla Potter d'une grenouillère par-dessus ses chaussettes, et pria Merlin que l'enfant ne se souille pas durant leur sortie au magasin.

Rogue jeta un sortilège de distraction d'attention ainsi qu'un charme d'imperméabilité sur Harry et lui-même. Bien qu'incertain quant aux effets néfastes du chocolat, il savait pertinemment que transplaner avec un jeune enfant dans les bras pouvait s'avérer périlleux.

-      Courage, Potter ! dit-il en l'installant plus confortablement au creux de son coude. Il gèle à cœur fendre dehors !

Harry demeura silencieux. Son mutisme commençait déjà à susciter l'irritation de Severus. Bien qu'il ne fût guère versé dans la psychologie des jeunes enfants, il estimait qu'un bambin d'un an devrait être capable d'émettre au moins quelques sons intelligibles, et non uniquement des pleurs et des gémissements. Néanmoins, il était fort probable que le petit ne se fût pas encore remis des effets du Sortilège de la Mort que le Seigneur des Ténèbres avait lancé sur lui.

-      Bien, je te rendrai à Dumbledore, et qu'il découvre pourquoi tu es si silencieux, murmura Rogue en traversant péniblement les flaques d'eau jusqu'au magasin moldu le plus proche.

Les fonds laissés par le prévoyant Dumbledore s'avérèrent suffisants pour acquérir une bouteille d'eau, un paquet de couches jetables, les provisions pour une semaine, ainsi que du café - indispensable à la survie de Rogue -, une boîte de biscuits et une tasse. L'expérience des courses, avec un enfant dans les bras, se révéla particulièrement inconfortable. Le bras de Severus était totalement ankylosé lorsqu'il déposa enfin Harry sur le canapé du salon, laissant échapper un soupir de soulagement.

Néanmoins, l'heure n'était pas encore au repos. Rogue se trouvait confronté à la tâche inédite de préparer un porridge convenable. Severus, ayant perdu ses parents durant sa scolarité à Poudlard, s'était accoutumé à l'autonomie et se débrouillait généralement bien en cuisine. Cependant, le porridge semblait lui résister. Que ce fût dû à l'épuisement accumulé au cours de cette interminable journée ou à une erreur initiale dans la préparation, il n'arrivait tout simplement pas à maîtriser la recette. Rogue avait beau remuer ce porridge maudit (dans un sens puis dans l'autre, ne retenant plus ses imprécations), des grumeaux persistaient obstinément. Il finit par capituler, éteignit le feu sous la casserole, versa la mixture peu engageante et partiellement brûlée dans une assiette, puis se tourna vers Harry en déclarant d'un ton agacé :

-      Le repas est servi !

Potter, manifestement affamé, ne se fit pas prier. Il se dirigea d'un pas mal assuré vers la cuisine et s'arrêta près de la table, adressant un regard interrogateur à Severus.

-      Mais, bien sûr !

Rogue leva les yeux avec résignation vers le plafond défraîchi, puis métamorphosa une simple chaise de cuisine en chaise haute.

-      Maintenant, es-tu satisfait ? interrogea-t-il le garçon d'un ton irrité. Ai-je comblé tous tes désirs ou as-tu d'autres requêtes ?

Harry saisit la cuillère avec hésitation et la frappa timidement sur la table à deux reprises, écoutant les sons produits en souriant. Puis, soudain enhardi, il la plongea dans le bol de porridge, s'éclaboussant et aspergeant tous les alentours. Rogue ne put le supporter et hurla :

-      Malédiction !... Tu es aussi porc que ton père !

Harry se figea d'effroi suite à cette exclamation, laissa choir la cuillère et fondit en sanglots. Rogue fut soudain envahi par un profond sentiment de honte. D'ordinaire, les pleurs des enfants provoquaient chez lui des accès d'irritation incontrôlables, mais cette fois-ci, il éprouvait une émotion tout à fait différente. Une compassion inattendue pour cet être esseulé - en réalité, tout aussi solitaire que lui-même - s'éveilla en son for intérieur. Il plongea son regard dans les yeux émeraude du garçon, dilatés par les larmes, et, appliquant presque instinctivement une Légilimencie superficielle, il perçut une image répugnante, vraisemblablement ancrée dans la mémoire de l'enfant.

La cuisine immaculée d'une demeure. Harry, de manière similaire, éparpillant du porridge dans tous les recoins. Et un homme corpulent - Vernon Dursley, sans nul doute - au visage empourpré qui vociférait contre Potter.

-      Infâme ! Maudit Moldu ! s'exclama Rogue, presque malgré lui.

Il extirpa Harry de sa chaise haute et le serra dans ses bras.

-      Chut. Arrête, pourquoi cries-tu ? J'avais… tort… Et je me suis comporté comme cet idiot de Moldu. J'ai sans doute surestimé tes aptitudes... Vois-tu, je n'ai guère l'habitude des enfants si jeunes, et je n'avais pas compris que j'aurai dû t'aider…

Le ton apaisant fit son effet. Harry cessa de pleurer et se contenta de renifler, le visage baigné de larmes blotti contre l'épaule osseuse de Severus.

-      C'est bien !

Rogue lui tapota le dos pour l'encourager.

-      Laisse-moi te laver, et ensuite nous essaierons de manger.

Severus installa Potter dans sa chaise haute et lui noua un torchon autour du cou en guise de bavoir. Il entreprit ensuite de le nourrir avec patience. Bien que la bouillie fût sans doute peu appétissante, Harry la dévora avec enthousiasme, faisant claquer ses lèvres à chaque bouchée.

-      Cela fait plaisir de cuisiner pour toi ! rigola Rogue quand il ne resta plus une miette dans l'assiette. - Maintenant, au pot puis au lit. Assis-toi et reste tranquille pendant cinq minutes.

 Il monta au deuxième étage, alluma une bougie dans la chambre et transforma son propre lit en un petit berceau entouré d'un filet.

Severus ne risqua pas de baigner Harry dans une baignoire démodée et pas très propre et le rinça simplement sous un jet d'eau tiède. Un quart d'heure plus tard, ayant réussi tant bien que mal à le laver et à lui mettre une couche, Rogue porta son protégé temporaire dans la chambre, le mit au lit et éteignit la bougie.

Severus n’aspirait plus qu'à une chose maintenant : s'allonger sur le vieux canapé affaissé du salon et ne penser à rien. Cette journée incroyablement longue l’avait considérablement épuisé.

Ses paupières s'alourdissaient déjà lorsqu'un hurlement retentit de l'étage supérieur.

-      Par la barbe de Merlin ! Quand donc cela prendra-t-il fin ?!

Rogue bondit de sa couche spartiate et gravit précipitamment les marches.

Harry se dressait dans son berceau, agrippant le filet de ses petites mains, tandis que des larmes sillonnaient ses joues. Severus s’assit par terre près du lit :

-      Écoute, que veux-tu encore de moi ? Tu as mangé. Tu es propre. Tu as une couche sèche et une couverture chaude. Alors pourquoi diable cries-tu comme ça ?

Potter continua de pleurer.

-      L'extorqueur de Mordred ! Tu veux que je te prenne dans les bras ? devina Rogue. - Ou pire, que je m'installe au lit avec toi ? N'y conte même pas !

Il se leva avec détermination, quitta la chambre et referma la porte derrière lui, pour revenir précipitamment moins de dix minutes plus tard, car Harry criait de plus en plus fort. Son visage avait pris une teinte violacée à force de pleurer.

Seul le Seigneur des Ténèbres ou, dans le cas le plus extrême, Bellatrix Lestrange aurait probablement pu supporter ce spectacle sans fléchir. Rogue réalisa alors qu'il avait capitulé. Il souleva Potter hors du berceau et, maladroitement d'une seule main, rendit au lit ses dimensions d'origine. Puis il le déplaça contre le mur pour éviter que le garçon effronté ne chute, s'y allongea tout habillé et plaça Potter à ses côtés. L'enfant savait précisément ce qu'il désirait ! Dès qu'il perçut la présence d'un adulte, les pleurs cessèrent presque instantanément. Harry hoqueta légèrement pendant un bref instant, mais cela s'estompa rapidement. Rogue écouta sa respiration, qui devenait progressivement plus régulière, pendant quelques instants, avant de sombrer lui-même dans le sommeil.


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