Liaisons chez les Gryffondors
J’avais passé une nuit blanche. Pas une insomnie de doutes, mais une veille de guerre. Toute la nuit, j’avais ressassé des idées, échafaudé des plans, imaginé des scénarios, envisagé les pires sorts que je connaissais pour faire payer à Lysandra son humiliation. Je n’étais plus une victime. J’étais prête à riposter.
Mon visage avait retrouvé sa forme normale pendant la nuit, la potion de Madame Pomfresh avait parfaitement fonctionné. Il ne restait plus que la colère, brûlante et vive, pour me rappeler ce qu’elle m’avait fait.
J’attendais impatiemment que l’infirmière arrive. Dès qu’elle me vit assise sur le lit, prête à bondir, elle esquissa un sourire en coin.
— Tu peux y aller, Élina. Mais ménage-toi, d’accord ?
— Promis, répondis-je, même si je n’en pensais pas un mot.
Je sortis en trombe de l’infirmerie, traversai les couloirs encore calmes du château, et rejoignis la salle commune. Sur le chemin, je croisai plusieurs élèves en route pour le petit-déjeuner. Certains me lancèrent des regards curieux — les rumeurs avaient dû commencer à circuler. Peut-être même que certains connaissaient déjà des versions déformées de ce qui s’était passé. Peu m’importait. Je me dirigeai droit vers le dortoir des filles.
Mathilde dormait encore, recroquevillée sous sa couverture. Je m’approchai d’elle à pas rapides et la secouai doucement.
— Mathilde, réveille-toi. Allez, debout.
Elle grogna dans son oreiller, encore à moitié endormie.
— Mmh... Qu’est-ce qui se passe ? Il est quelle heure ?
— Il est l’heure de passer à l’action. On a un plan à mettre au point, tu te souviens ?
Elle ouvrit un œil, encore embrumé, et s’étira en bâillant.
— Calme-toi… On a déjà commencé à y réfléchir. On se retrouve à la bibliothèque après les cours.
Je soupirai, mais je savais qu’elle avait raison. Rien ne servirait de foncer tête baissée. Il fallait de la méthode.
On se prépara rapidement, puis on descendit prendre un petit déjeuner en vitesse. J’avais l’estomac noué, mais je me forçai à avaler quelques tartines. Le goût m’échappait presque, comme si mon corps fonctionnait sans moi. L’adrénaline me portait plus que le pain beurré.
La journée sembla interminable. Chaque heure semblait durer une éternité. Les minutes n’étaient plus des unités de temps, mais des obstacles à franchir. J’avais l’impression d’être coincée dans une boucle, à copier des mots sur du parchemin sans les comprendre, à entendre des voix sans les écouter. Mon esprit, lui, était ailleurs.
Je revoyais sans cesse le regard de Nicolas dans l’infirmerie. Ce mélange de culpabilité, de détresse, et de ce quelque chose d’indéfinissable que j’avais envie de croire sincère.
Mathilde me lançait de temps à autre des petits regards en coin, comme pour vérifier si je tenais le coup. Je répondais par un hochement de tête, mais à l’intérieur, j’étais un chaos silencieux.
À midi, je surveillais le bout de la table. Nicolas était avec Lysandra, jouant la comédie parfaite, comme si de rien n’était. Mais parfois, dès qu’elle détournait les yeux, son regard glissait vers moi. Rapide. Discret. Presque invisible pour les autres.
Et à chaque fois, ça me donnait un peu plus de force. Un peu plus de courage pour tenir. Dans peu de temps, tout ça serait fini.
Le reste de la journée n’était qu’une suite floue de salles, de voix, de marches d’escaliers trop nombreuses, d’élèves qui riaient trop fort. Chaque rire me donnait l’impression d’être en décalage, comme si ma vie suivait un autre rythme. Un rythme plus lourd. Plus grave.
Et puis enfin, les cours se terminèrent.
La dernière cloche résonna comme une libération.
Je quittai la salle avec Mathilde, sans un mot, l’esprit en feu, les jambes pressées. Nous remontâmes les couloirs à vive allure, évitant les groupes d’élèves qui traînaient vers leurs dortoirs ou se dirigeaient vers le parc. C’était vendredi soir. Personne n’aurait l’idée de venir travailler à la bibliothèque. Tant mieux. On aurait la paix.
En arrivant presque essoufflées devant les grandes portes de bois, je fus surprise de voir deux silhouettes déjà installées à une table du fond. Éliot et Aaron.
Je lançai un regard interrogateur à Mathilde, qui se pencha vers moi, un petit sourire complice aux lèvres.
— On va avoir besoin d’aide… J’ai appelé la cavalerie, murmura-t-elle.
Je ne répondis rien, mais au fond, ça me réchauffa un peu le cœur. Pas complètement, pas encore… mais assez pour desserrer légèrement la tension dans ma poitrine.
On s’assit à leur table, nos sacs à peine posés que la porte s’ouvrit brusquement.
Nicolas entra.
Il avait dû courir. Son souffle était encore rapide, sa cravate desserrée, et ses cheveux ébouriffés lui donnaient un air presque sauvage. Mais il était beau. Vraiment beau. Quand son regard croisa le mien, son visage s’éclaira. Un sourire large, sincère, qui fit battre mon cœur un peu plus fort malgré moi.
Il s’approcha sans hésiter et s’assit juste à côté de moi, comme s’il avait toujours été à cette place. Sa main glissa naturellement dans la mienne, comme si c’était la chose la plus évidente du monde. Et étrangement, ça l’était.
— Salut, dit-il à voix basse, comme si ce simple mot contenait mille excuses, mille promesses.
Je serrai un peu sa main en retour, sans réfléchir.
Puis je levai les yeux vers les trois autres.
— Bon… on a du pain sur la planche.
La bibliothèque baignait dans une lumière dorée, tamisée par les derniers rayons du jour filtrant à travers les grandes fenêtres. Au fond, derrière son comptoir, la bibliothécaire semblait somnoler, la tête légèrement penchée sur un registre poussiéreux. Par moments, elle tournait une page avec lenteur, sans vraiment y prêter attention, comme si même le temps ici avait ralenti.
Nous étions tous les cinq penchés sur la table, concentrés, le front plissé. L’air était chargé de tension et de réflexion. Les idées fusaient, rebondissaient d’un coin à l’autre, mais Nicolas les démontait presque aussitôt. Il les avait déjà toutes envisagées, testées, rejetées.
— Si on arrive à l’approcher seule… tenta Aaron.
— Non. Impossible, répondit Nicolas sans lever les yeux. Elle est bien trop méfiante maintenant. Elle ne se déplace jamais sans au moins l’une de ses amies.
— Et si on trouvait un prétexte ? Un truc qu’elle ne pourrait pas ignorer ? proposa Éliot.
Les suggestions s’enchaînaient, se chevauchaient, parfois absurdes, parfois brillantes, mais toutes insuffisantes. Nicolas gribouillait nerveusement sur un parchemin, raturant presque autant qu’il écrivait, pendant que Mathilde et moi échangions des regards silencieux, à la recherche de la faille.
Je sentais mon cœur battre plus vite à chaque nouvelle idée rejetée, comme si le plan lui-même nous échappait déjà, comme s’il fallait attraper quelque chose d’insaisissable avant qu’il ne nous échappe complètement.
— On n’aura qu’une seule chance, finit par dire Nicolas, sa voix grave brisant le flot d’idées. Il faudra être parfaitement synchronisés. Discrets. Rapides. Il faut qu’on occupe Lysandra, ses amies… et même les premières années qu’elle utilise comme espions.
Il releva enfin les yeux. Son regard était dur, précis. Ce n’était plus le garçon que j’avais appris à connaître dans ses moments de doute. Là, c’était le capitaine de l’équipe de Quidditch. Celui qui commandait.
Ce fut comme un signal. Tout le monde se tut, absorbé par la gravité de ses mots. Même le grattement de la plume de Nicolas sembla trop fort dans le silence.
On passa encore une bonne heure à ajuster les détails, recouper les rôles, éliminer les zones d’incertitude. Par moments, quelqu’un proposait quelque chose, et quelqu’un d’autre complétait sans même avoir besoin d’explications. Peu à peu, le plan prit forme. Une forme bancale, risquée, mais possible.
Et surtout… irréversible.
Puis le silence s’installa. De ceux qui ne demandent plus de mots.
Éliot brisa enfin l’immobilité.
— Alors, c’est décidé. On le fait demain.
Un frisson me traversa. Pas de peur. De tension. D’attente.
Je hochai la tête, le cœur battant fort dans ma poitrine. Nicolas serra ma main un peu plus fort, presque inconsciemment, comme pour s’ancrer à quelque chose de réel.
On y est presque.
Plus qu’un jour. Un seul. Et tout pourrait enfin s’arranger.
On rangea nos affaires sans un bruit. Le froissement des parchemins, le claquement discret des sacs, tout semblait amplifié par le silence de la bibliothèque. Les regards étaient graves, mais les gestes déterminés.
Puis on quitta la pièce d’un pas rapide, presque solennel.
Dans le couloir, l’air semblait plus froid. Plus réel.
On allait manger, parce qu’il le fallait bien. Parce que le monde continuait de tourner comme si rien n’allait arriver.
Mais nos pensées, elles, étaient déjà ailleurs.