Les fondateurs, la genèse

Chapitre 1 : Godric

1993 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/12/2025 13:04

La corne sonna, tel un cri venant des entrailles de la terre. Le son déchira le brouillard matinal qui s’accrochait paresseusement aux toits de chaume du village. Il y eut le calme, puis vinrent les hurlements et les cris. Godric sentit le sol vibrer avant de voir d’où ça venait. Il regarda par la fenêtre de la maison et vit déferler des silhouettes depuis la lisière de la forêt, ils ressemblaient moins à des hommes qu’à une vague de fourrure et d’acier, une force primale venue du nord gelé. Des Vikings.

- “Restez à l’intérieur! Verrouillez la porte!” hurla-t-il à ses parents, sa voix couvrant à peine le fracas.

Une torche atterrit sur le toit de la forge, et les flammes s’élevèrent avec une rapidité surnaturelle. Les flammes n’étaient pas orange ou rouge comme elles devraient l’être mais elles crépitaient d’une teinte verte maladive. Le groupe de guerriers maniait les haches de guerre avec une efficacité terrifiante. L’attaque ne ressemblait pas à un simple raid, ils cherchaient quelque chose.

Godric aperçut un guerrier barbu, la bouche écumante. Il chargea Godric, sa hache levée et hurlant à pleins poumons.. L’acier de Godric était déjà sorti de son fourreau. L’épée, une lame bâtarde lourde et sans fioritures, rencontra le fil de la hache dans une gerbe d’étincelles. Le choc remonta le long de son bras, une douleur familière et presque réconfortante.

- “La garde, Godric! Ne te fie pas à la force brute, anticipe!”. La voix de son père résonna dans son esprit, aussi tranchante que la lame qu’il avait été forcé de polir jusqu’à ce que ses mains saignent. Godric pivota sur ses talons, utilisant l’élan du Viking contre lui. Son épée décrivit un arc parfait, mordant profondément là où le cuir et la cotte de mailles ne protégeaient pas. Le guerrier s’effondra, les yeux écarquillés par la surprise. Mais un autre prenait déjà sa place, mais celui-ci était différent. Il avait les yeux injectés d’une lueur bleue frénétique et semblait presque possédé. Il leva la main et fit jaillir un éclair de glace pure en direction de Godric qui, sans même réfléchir, leva sa main gauche et cria:

- “Protego!”

Un bouclier se forma au-dessus de Godric, il ressemblait à un disque d’énergie translucide, à peine perceptible, qui stoppa l’éclair de glace et l’envoya s’écraser contre le mur en bois d’une hutte voisine. Le Viking, surpris par ce geste inattendu, eut un temps d’arrêt. Ce fut son erreur et Godric en profita. Son épée monta et descendit, un mouvement fluide et brutal. La justice était rendue. Cette dualité, entre magie et combat, faisait partie de la vie de Godric.

Il était le fils de deux mondes, coincé dans un village, qui un jour porterait son nom, avec quelques maisons de pierres, de bois et de chaume, perdu dans les vallons brumeux de l’Angleterre. Son père, Cador, un homme large d’épaules et au tempérament fort, était un duelliste frustré, né dans une époque sans grande guerre. Il méprisait ce qu’il appelait les murmures. Pour lui, la magie était l’arme des faibles, un refuge pour ceux qui n’avaient pas le courage d’affronter leurs ennemis en face à face, l’acier à la main. Dès que Godric avait pu tenir un bâton, son père l’avait remplacé par une épée en bois, puis par de l’acier émoussé, et enfin par cette lame lourde qui semblait être le prolongement de son bras. Les journées de Godric étaient faites de sueur, de bleus et du sifflement de l’acier.

- “La force est la seule justice fiable, mon garçon” grognait son père en lui relevant le menton après une parade ratée. “Ne l’oublie jamais.”

Sa mère, Aelia, était l’opposé. Silencieuse, observatrice, elle se déplaçait dans le village comme une ombre bienveillante. Elle était issue d’une lignée de sorcière, mais d’une magie discrète, prudente, sans éclats, utilisant leurs pouvoirs pour des enchantements simples comme faire durer les provisions, réparer une porte cassée ou apprendre à se protéger. C’était le soir, entre les odeurs de métal et de lavande séchée, qu’elle lui enseignait l’autre moitié de son héritage. 

- “Ton père voit la force dans l’explosion” lui disait-elle en guidant ses gestes pour faire danser de faibles lumières au bout de ses doigts. “Mais la vraie force, Godric, c’est celle qui ne se voit pas. C’est le bouclier qui tient, pas l’épée qui se brise.” Elle lui apprenait des petits sorts, les charmes de guérison, les protections, la magie qui préserve la vie plutôt que celle qui la prend.

Aujourd’hui, les deux moitiés de son âme étaient en guerre.

Il vit alors le lieutenant du groupe d’envahisseurs. Il se tenait au centre du village, près du puits, insensible aux combats qui faisaient rage autour de lui. Il dégageait une présence différente, plus sombre. Il n’était pas bâti comme les autres, plus chétif mais vibrant d’une énergie chaotique. Il ne portait ni hache ni épée. De ses mains nues crépitait une lueur verdâtre, une magie brute et sauvage, que Godric n’avait jamais vue et qui semblait primitive, non régulée. Un sorcier. Mais pas comme sa mère. C’était une magie de chaos pur. Il leva les yeux et croisa le regard de Godric. Un sourire fendit sa barbe orange et grise. Il désigna Godric du doigt et une hache d’ombre noire jaillit de sa paume. Godric invoqua son bouclier magique, mais l’impact le projeta en arrière, éclatant le sort de protection comme du verre. La magie du Viking était puissante, instable. Une magie sans fondement, sans tradition, puisée directement à la source sans aucun contrôle. Dangereuse.

- “Tu te caches derrière tes tours, sorcier?” railla le lieutenant Viking, sa voix portant sans effort par-dessus le vacarme. Godric se releva avec peine en essuyant le sang de sa lèvre. La voix de son père rugit à nouveau dans sa tête. “La force!” se répéta-t-il. Il rangea sa magie, serra la garde de son épée à deux mains et chargea le Viking. Il était rapide, plus vif que le Viking ne l’avait anticipé. Le mage leva les mains pour lancer un autre sort, mais Godric était déjà sur lui. L’épée de Godric frappa le mage d’un coup direct. Godric sentit sa lame mordre l’épaule de l’homme, mais ce dernier, au lieu de crier, éclata de rire. Il se retourna et attrapa vigoureusement le bras armé de Godric. Sa poigne était glacée, brûlante. 

- “Tu n’es qu’un enfant…” souffla-t-il à l’oreille de Godric.

Il frappa Godric au visage avec son autre main, d’un coup violent. Le choc était si puissant qu’il tomba à la renverse. Dans sa chute, Godric remarqua des runes complexes, gravées à l’encre noire sur sa paume, illuminées. Le monde de Godric bascula. Le village était en ruine et les cris des villageois se transformèrent en un bourdonnement d’insectes assourdissant. L’épée dans sa main pesait soudain le poids d’une montagne. Il regarda le lieutenant, mais son visage se démultipliait en une dizaine de masques grimaçants. Le mage utilisait une rune de confusion. Godric frappa au hasard, sa force brute rendue inutile par la magie qu’il méprisait tant. En vain, son épée s’enfonça dans le montant en bois du puits. Le rire du lieutenant résonna semblant de toute part.

Après un moment, quand la vision de Godric redevint claire, les Vikings avaient disparu. Le feu crépitait toujours, mais les hurlements s’étaient tus. Le groupe d’envahisseurs n’était plus là, leur chef ayant obtenu ce qu’il cherchait. La rage submergea Godric. Une rage pure, celle de son père. Il avait échoué, sa force, son acier... inutiles face à la supercherie de la magie. Il frappa le puits du poing, faisant craquer le bois, il n’avait pas réussi à arrêter le mal.

Il entendit une petite voix au loin. “Il... il cherchait quelque chose…” La voix était un gargouillis. Godric se tourna et vit Elara, la vieille mage du village, celle qui utilisait la magie pour lire l’avenir et qui était la sage du village. Elle était appuyée contre sa hutte effondrée, une blessure à la poitrine d’où émanait une tache noire, vestige de la magie chaotique utilisée par le mage Viking. Godric s’agenouilla près d’elle, sa rage s’évaporant pour laisser place à la culpabilité et la détresse. Il plaça ses mains sur la blessure, murmurant des charmes de guérison que sa mère lui avait appris “Vulnera Sanentur…” La tache noire crépita et repoussa sa magie. “Trop… c’est trop tard, mon garçon…” haleta-t-elle. “Tu t’es bien battu. Avec... les deux côtés.”

- “Que voulait-il?! Que cherchait-il?” demanda Godric, sa voix enrouée.

- “Il cherchait … des informations. Des cartes.” Elle toussa, et une giclée de sang noir tacha ses lèvres. “Il cherche... la Bibliothèque.”

Godric fronça les sourcils. “La bibliothèque? Quelle bibliothèque? Mais, de quoi me parlez-vous?“

- “La…” Elara secoua la tête, peinant à respirer. “La Bibliothèque Ancestrale. Un lieu caché…, plus ancien que tout… où toutes les lignes de magie de cette île... convergent.”

Un frisson parcourut Godric, plus froid que la glace du Viking. Un lieu de savoir. Un lieu de puissance.

- “Il ne doit pas la trouver” murmura Elara. “Cette magie... ce chaos... s’il met la main sur ce… savoir…” 

- “Elara ?!” pressa Godric.

Mais la vieille mage ne répondit plus. Ses yeux se révulsèrent, laissant échapper son dernier souffle en un nuage de givre. Godric resta agenouillé un long moment, le regard vide en observant le village complètement détruit autour de lui. La justice de son père avait échoué. La protection de sa mère avait échoué. Il avait échoué.

Puis il vit quelque chose briller non loin de lui. Il se releva, la rune de confusion s’était dissipée, et alla vers cet objet étrange, à moitié enfoncé dans la boue près du puits, là où le mage avait trébuché sous son coup d’épée. Ce n’était pas une simple pierre, c’était un morceau d’obsidienne, froid au toucher, gravé d’une écriture qu’il ne reconnut pas. Elle ne ressemblait en rien à ce qu’il connaissait. L’écriture semblait vivante, pulsant d’une aura froide et menaçante. Il ramassa la rune, elle était la preuve de son échec, mais aussi une piste. 

Il se releva lentement. Le lieutenant Viking cherchait un lieu de savoir, un lieu que Godric devait maintenant trouver avant lui. Il regarda les corps des villageois, le feu brûlant les restes des maisons. La rage était là, la force seule ne l’avait pas arrêté et la magie seule n’avait pas suffi. Godric serra la rune dans son poing, il n’y avait plus de justice à trouver, il n’y avait plus de protection à apporter dans ces cendres. L’homme qui avait fait ça était toujours en vie et il se dirigeait vers une grande source de pouvoir et de connaissance.

Il devait le trouver.


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