Les fondateurs, la genèse
Loin au nord, reculé dans les Highlands et dissimulé aux yeux du monde par un enchevêtrement de brume et de charmes, se trouvait un endroit. Il n’avait pas de nom, il n’en avait pas besoin. Pour ceux qui le connaissait, c’était le scriptorium, pour les autres, c’était un simple lieu. Le seul son qu’on pouvait entendre de cet endroit venait du grattement d’une plume sur un parchemin. Un son sec, rythmé, comme le tic-tac d’une horloge. On y trouvait une communauté de silence et d’accumulation, une enclave de scribes, d’archivistes, d’écrivains et de philosophes nichée dans la pierre froide et suintante d’un broch. L’air y sentait le parchemin sec, la cire et cette odeur particulière de poussière que même la magie ne parvenait jamais à dissiper totalement. Ici, la magie n’était pas une force de combat, ni même une force de création. Elle était un outil d’archivage et de rassemblement de connaissances. On l’utilisait pour sécher l’encre plus vite, pour préserver les rouleaux de l’humidité écossaise rongeuse, ou pour classer et archiver. C’était une magie de commodité, une magie apprivoisée, réduite à l’état d’utilitaire.
Rowena vénérait la magie plus que tout au monde. Pourtant, pour la maîtriser, elle savait qu’elle devait cultiver le savoir. Ce savoir était, à ses yeux, l’armure de l’esprit et l’unique rempart contre le chaos d’un monde imprévisible. Elle méprisait cette acceptation passive, cette foi aveugle en des traditions et des rituels approximatifs.
Elle se tenait devant une grande carte des Iles Britanniques. Ce n’était pas une simple carte des frontières royales, mais une tapisserie vivante des courants magiques, tissée de fils enchantés qui brillaient d’une faible lumière bleue. Pour les autres scribes, c’était un objet de contemplation, un rappel de la beauté mystérieuse du monde. Pour Rowena, c’était un problème non résolu, une équation incomplète, la clé d’un savoir encore non-exploité. Elle était une étrangère dans ce lieu de mages mineurs et de non-magiciens. Une pierre tranchante dans un ruisseau de galets polis. Là où ils voyaient de la tradition, elle voyait des données incomplètes. Là où ils se fiaient à des récits, souvent oraux, transmis de maître à élève, elle exigeait des preuves concrètes.
Elle était l’enfant prodige, fille du Maître Archiviste, elle avait appris à lire les runes avant de savoir parler, et avait maîtrisé les bases de l’arithmancie alors que les autres enfants apprenaient encore les sorts de lévitation simple. La magie, pour elle, n’était ni un don divin ni un instinct sauvage. C’était un système, un ensemble de règles, de variables et de conséquences qui attendaient simplement d’être comprises et codifiées. Son obsession était de la disséquer jusqu’à ce qu’elle ne soit plus une force chaotique, mais une science infaillible et logique. Cette obsession était souvent confondue avec de la froideur. Son père la regardait parfois avec une inquiétude affectueuse.
- “Tu vois le monde comme une équation, ma fille, mais le cœur humain n’est pas une variable que tu peux résoudre." lui avait-il dit un soir, sa voix douce résonnant sous les voûtes de pierre.
Elle se souvenait d’un incident, à l’âge de sept ans. Un ancien du scryptorium avait tenté de lui apprendre un sort de réparation basique pour un bol en poterie cassé.
- “Il faut le sentir, mon enfant,” avait-il dit, ses yeux remplis par la bienveillance. “Il faut vouloir que les morceaux se rejoignent.”
A sa demande, elle avait "voulu", mais le bol avait explosé, envoyant des éclats de poterie siffler à travers toute la pièce. L’ancien n’était pas fâché et avait blâmé une mauvaise influence lunaire ou un nœud dans le courant magique. Rowena avait alors passé des jours et des mois à analyser ce qui était arrivé, et avait compris. Ce n’était pas la volonté qui importait, c’était la précision, l’angle du mouvement, la quantité exacte d’énergie requise et la formule verbale correcte. Depuis ce jour, elle était convaincue que la magie, comme la trajectoire des planètes ou le phénomène des marées, obéissait à des règles. Des lois immuables qui pouvaient être comprises, cartographiées et, surtout, prédites. Elle cherchait à la codifier, à la disséquer jusqu’à ce que sa puissance brute, si dangereuse et si volatile soit-elle, puisse être contenue. Elle rêvait d’une institution. Un lieu non pas de simple conservation, comme ce scriptorium, mais d’apprentissage et d’échange. Un endroit où la magie serait enseignée non pas comme un art mystique et aléatoire, mais comme une science rigoureuse, au même titre que la géométrie ou l’astronomie. Un endroit où l’intellect et les aptitudes magiques seraient la seule condition d’entrée.
- “L’anomalie persiste, Maître Eliphas?”
Sa voix, claire et dénuée d’émotion, coupa le silence de la grande salle. Maître Eliphas, le gardien en chef des archives, leva la tête de son pupitre, ses yeux clignant derrière d’épaisses lentilles.
- “L’anomalie, mon enfant?”
Sa voix était comme le bruissement de feuilles sèches.
- “Vous parlez encore de ces... vibrations? La magie fluctue, c’est sa nature depuis toujours, comme le vent. Tenter de la cartographier est aussi vain que de vouloir mettre le vent en bouteille.”
- “Le vent suit des lois, Maître. Des lois de pression et de température. Ce que vous appelez fluctuation est une perturbation et elle s’intensifie.” rétorqua Rowena, sa voix s’abaissant d’un ton, devenant plus tranchante. Eliphas secoua la tête, un petit sourire indulgent aux lèvres, et reporta son attention sur son rouleau de parchemin.
- “Votre esprit est brillant, Rowena. Mais trop... parsemé. Il voit une logique et des chiffres là où il n’y a que le souffle de la vie. Oubliez cela. Revenez à vos transcriptions.”
Rowena serra la mâchoire. Le souffle de la vie. Telle était la réponse de ses aînés. Une poésie vide pour masquer leur ignorance. Son regard quitta la carte pour se poser sur la table adjacente. Là ne se trouvaient ni runes divinatoires, ni entrailles d’animaux, ni boules de cristal. Il y avait des plaques de calcul en ardoise, des compas en bronze, des règles d’astrolabe et des feuilles de parchemin couvertes de chiffres et de symboles complexes. C’était sa véritable magie, l’arithmancie. Une discipline qu’elle perfectionnait au fur et à mesure, un langage pour parler à la structure du monde.
Mais, depuis trois lunes, quelque chose perturbait ses équations. Cela avait commencé comme une simple dissonance, un bruit, un chiffre qui refusait de s’aligner, une sorte d’aberration. Les anciens l’avaient mis sur le compte d’une tempête solaire ou d’un simple dérèglement dans les saisons. Rowena, elle, n’y croyait pas et y voyait un signe. Elle commença alors son rituel. Sa magie n’était pas un simple murmure, c’était une démonstration de logique pure et dure. Elle traça une longue ligne de chiffres, calculant la déviation des courants telluriques venant du Nord. Elle y superposa les rapports de divers autres scribes et conteurs, obtenus par des corbeaux voyageurs et des marchands de passage, faisant état de raids Vikings le long de la côte Est. Les autres scribes voyaient de simples raids, mais Rowena voyait des points de données. Elle les croisa avec les alignements astraux des trois derniers mois et les cycles de marées magiques. La dissonance n’était pas aléatoire, elle s’intensifiait, se déplaçait et était intentionnelle.
- “Ce n’est pas du chaos.” se murmura-t-elle, sa voix basse faisant sursauter un jeune apprenti qui copiait un herbier juste à côté. Le novice la regarda, interrogateur. Rowena était l’enfant prodige du scriptorium, l’intellect qui pouvait résoudre en une heure des problèmes de géométrie sacrée qui occupaient les maîtres pendant des semaines ou des mois. Mais sa froideur académique, son incapacité à tolérer l’erreur ou l’approximation, inspiraient plus l’effroi que l’admiration. Elle était différente.
- “Regardez!” dit-elle sèchement, sans même se tourner vers lui, son doigt traçant une ligne dans l’air au-dessus de sa propre carte. L’apprenti, tremblant, se rapprocha d’elle.
- “Les attaques Vikings suivent une ligne. Ils ont frappé ici, à l’embouchure du Tyne. Puis ici, près du Mur d’Hadrien. Et ensuite, ici, à Lindisfarne.”
- “Ils suivent la côte, Maîtresse Rowena.” répondit l’apprenti.
- “Non, c’est ce qu’ils veulent qu’on voie. Ils ne suivent pas simplement la côte.” répliqua-t-elle. Elle prit un fil d’argent et le tendit sur sa carte, reliant les points des attaques signalées. Le fil ne suivait ni une route commerciale ni un fleuve. Il suivait une ligne magique majeure, comme une artère.
- “Ils ne pillent pas, ils testent. Ils provoquent des ruptures, comme un guérisseur qui appuierait sur un membre pour trouver l’os brisé.” réalisa-t-elle à voix haute, l’horrible vérité commençant à prendre forme. Elle retourna à ses tablettes d’ardoise, l’urgence l’excitait. Si ses calculs étaient justes, ce qui était souvent le cas, ces incursions n’étaient que le prélude à une attaque majeure. La magie chaotique qu’elle percevait, une magie brute, instable, presque sale à ses yeux d’universitaire, une magie qui hurlait là où la sienne calculait, était une force d’invasion. Elle l’avait sentie, une vague de froid hostile venue du Nord, une anomalie à toute sa philosophie d’ordre et de structure. Elle se replongea dans ses calculs. Les heures s’écoulèrent, marquées uniquement par la descente de la lune dans les lucarnes enfumées de la grande salle. Elle cartographiait et retranscrivait la progression de l’anomalie. C’était comme traquer une bête sauvage en ne suivant que les branches cassées qu’elle laissait derrière elle. Elle calculait sa trajectoire future, la logique de Rowena était inexorable et ses chiffres ne mentaient jamais. Son souffle se bloqua soudainement, les lignes de probabilité, les vecteurs de force magique et les anciennes cartes des courants telluriques... tout convergeait. Ce n’était pas un simple point. Il n’y avait qu’un seul point d’impact possible. Une zone de confluence si puissante, si vitale, qu’elle était restée cachée sur la plupart des cartes, même les plus anciennes. Un nexus, le cœur battant de la magie de l’île. Elle laissa tomber son stylet dont le bruit métallique résonna dans le silence, réveillant les quelques apprentis présents. Elle n’y prêta pas attention et se précipita vers les archives dans les cryptes sous la grande salle, là où l’air était si froid qu’il brûlait les poumons et où étaient conservés les parchemins les plus anciens. Des textes écrits dans des langues oubliées, scellés non par de la cire, mais par des sortilèges de sang. Son doigt, taché d’encre, volait sur les étagères. Elle ne cherchait pas un titre, elle cherchait une signature mathématique, un écho à ses propres calculs. Elle sortit trois rouleaux: un fragment de géographie ancienne, une carte des étoiles druidiques et un journal de bord romain d’un grand commandant évoquant un lieu où ses prêtres devenaient fous et les déroula sur le sol en pierre. Séparément, ils n’avaient aucun sens, mais en les superposant, en alignant la carte des étoiles sur la géographie, puis en utilisant le journal romain comme clef de longitude... un motif apparut. Tous les trois pointaient vers un même lieu, un lieu qu’ils décrivaient avec un mélange d’effroi et de respect. Un texte, presque effacé, sur une carte runique qu’on disait dessinée par le Roi Salomon lui-même et insérée dans le rouleau, lui donna enfin le nom.
- “Le dernier lieu du savoir” lut-elle, sa voix n’étant qu’un souffle. Son cœur battait pour la première fois non pas d’excitation intellectuelle, mais de peur pure et glaciale. Là où les secrets des lignes magiques étaient gardés, là où le savoir originel était conservé.
- “La Bibliothèque Ancestrale” souffla-t-elle.
Rowena resta immobile dans le froid et l’obscurité des archives. La menace n’était pas uniquement une horde de Vikings enragés, c’était une force magique chaotique, l’incarnation de l’imprécision qu’elle fuyait, qui cherchait activement à détruire la connaissance. C’était une attaque personnelle contre l’essence même de son être, contre tout ce en quoi elle croyait. Le savoir, réalisait-elle avec une clarté terrifiante, n’était pas seulement un moyen de se protéger, il pouvait également devenir une arme redoutable. Elle remonta rapidement les escaliers de pierre.
L’époque où elle n’était qu’une érudite curieuse, recluse dans ses livres, était révolue. Elle était devenue plus que cela. D’un pas décidé, elle retourna à sa table sous le regard interrogateur de l’apprenti. Elle balaya ses calculs d’un revers de la main, le nuage de poussière lui important peu, et saisissant de quoi écrire, elle établit un plan. Une stratège était née.
Son intellect n’était plus au service de la théorie, il était désormais entièrement au service de la survie.