Les fondateurs, la genèse

Chapitre 14 : Le rêve

Chapitre final

2385 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/01/2026 19:45

La fumée ne s'était pas encore dissipée au-dessus de Bamburgh. Après la guerre, un silence, lourd et accusateur, avait déjà envahi les ruines de ce qui fut une forteresse. La mer, maintenant calme, léchait les rochers noirs où s'étaient écrasés les rêves de conquête du Jarl, emportant avec le reflux les corps des vaincus et les débris des drakkars.

Godric était assis sur une marche de pierre, à l'écart. Il regardait sa main droite, la cicatrice du Serment brisé n'était plus une plaie ouverte, mais elle avait laissé une marque blanche, boursouflée, qui traversait sa paume comme un éclair figé. Elle ne lui faisait plus mal physiquement, mais chaque fois qu'il fermait le poing, la peau tirait, un rappel constant de sa faillite morale. Il avait gagné la guerre, il avait tué le monstre, mais il avait perdu l'homme qu'il voulait être.

- “Elle ne s’effacera jamais, elle fait partie de toi maintenant” dit Rowena, d’une voix calme.

Il leva les yeux, Rowena se tenait devant lui. Sa robe bleue était tachée de suie et ses cheveux, d'ordinaire si impeccablement coiffés, s'échappaient de leur natte. Mais son regard gris restait clair, songeur, voilé d'une profonde tristesse.

- “Je sais… je ne cherche pas à l'effacer” répondit Godric. “Je cherche juste… à comprendre comment j'ai pu laisser la rage prendre le dessus... J'ai prêché l'honneur avec un grand discours, Rowena. J'ai jugé Salazar pour sa froideur et au moment critique... je suis devenu le bourreau.”

Rowena s'assit à côté de lui et prit sa main.

- “Tu as prouvé ce que je redoutais” dit-elle doucement. “Que la force sans structure, sans connaissance, aussi noble soit-elle, finit toujours par devenir du chaos. Tu as sauvé des vies en tuant le Jarl, Godric. C'est un fait indéniable. Mais tu as aussi tué l'idéal que nous voulions bâtir.”

Godric baissa la tête, écrasé par la vérité de ses paroles.

- “Que sommes-nous maintenant? Des tueurs? Des sauveurs? Comment les villageois, les autres vont nous voir?” demanda-t-il.

- “Des survivants” trancha-t-elle. “Et les survivants ont un devoir envers ceux qui ne le sont pas.”

En contrebas, sur une langue de roche noire qui s'avançait dans la mer agitée, Salazar se tenait droit, face à l'horizon, sa silhouette se découpant comme une ombre rigide dans le ciel gris. Helga était déjà à ses côtés, silencieuse, le visage baigné de larmes. Godric et Rowena descendirent les rejoindre. Pour la première fois, il n'y avait ni dispute, ni stratégie, ni conflit. Juste le poids écrasant de l'absence. Au centre du cercle qu'ils formaient, Salazar tenait un objet. C'était un médaillon en or et argent, ciselé d'un S, incrusté de petites émeraudes. C'était un héritage de sa famille qu'il avait gardé pour une occasion importante. Il n'avait jamais imaginé que ce serait celle-ci. Salazar leva les yeux vers eux, son regard vert et jaune était terrifiant de vide.

-  “Elle vous aimait” dit-il d’une voix serrée. “Elle croyait en nous, en cette... union disparate. C'est pourquoi vous êtes ici. Pas pour moi, pour elle.”

Il ouvrit le médaillon.

- “La magie du chaos l'a emportée tout entière” continua Salazar. “Nous n'avons pas de corps pour rendre hommage mais j’aimerais lui dire un dernier aurevoir.”

Helga s'avança la première. Elle posa délicatement sa main au-dessus du médaillon ouvert, une petite lueur dorée, chaude comme un foyer, quitta sa paume pour se déposer dans le métal. 

- “Je te donne ma gratitude, Lyra” murmura Helga, la voix brisée. “Tu étais la lumière dans l'obscurité. Je promets de ne jamais oublier que l'amour est la magie la plus puissante. Repose en paix, ma sœur.”

Rowena s'approcha ensuite. Elle ne toucha pas le médaillon, mais traça une rune complexe dans l'air au-dessus de l'objet. Une lueur bleue, précise et cristalline, descendit dans le réceptacle. 

- “Je te donne le souvenir” dit Rowena avec dignité. “Ton esprit était vif, ta logique implacable, mais toujours au service du bien. Tant que le savoir perdurera, ta contribution à notre victoire ne sera jamais oubliée, tu seras l'ordre dans le chaos.”

Godric hésita, il regarda Salazar, s'attendant à être rejeté, à être chassé pour son parjure. Mais Salazar ne bougea pas, fixant toujours l'horizon. Godric s'avança lourdement, il retira un fragment de pierre qui ornait la garde de son épée et le laissa tomber dans le médaillon.

- “Je te donne... mes excuses” souffla Godric, sa voix étranglée. “Et je te donne ma promesse. Tu t'es sacrifiée pour protéger celui que tu aimais, c'est le plus grand courage que j'aie jamais vu. Je jure de consacrer ma vie à protéger ceux qui ne peuvent pas le faire eux-mêmes, comme tu l'as fait. Adieu, Lyra.”

Enfin, Salazar referma ses mains sur le médaillon, mêlant les dons de ses pairs à sa propre douleur. Le petit serpent vert glissa de son cou pour s'enrouler autour de ses poignets, sifflant doucement. 

- “Tu étais mon âme, ma conscience” dit-il, une larme coulant sur sa joue. “Sans toi, le monde est froid. Je scelle ici ton essence, Lyra. Je la protège contre le temps, contre l'oubli.” 

Il y eut un flash de lumière verte aveuglante quand il claqua le médaillon pour le fermer. Il le passa autour de son cou, le cachant sous ses robes noires, contre sa peau, là où son cœur battait désormais trop lentement. Il se tourna vers les trois autres. Le moment de vulnérabilité s'était refermé avec le médaillon.

- “C’est fini” dit-il froidement. “Nous avons repoussé le Nord. Mais ne vous y trompez pas, Lyra est morte. Et je ne la laisserai pas tomber dans l’oubli. Je ne laisserais plus les incompétents, les ignorants utiliser la magie de la sorte.”

- “Salazar…” tenta Helga.

- “Non” coupa-t-il. “J'accepte votre présence aujourd'hui parce qu'elle le voulait. Mais je ne laisserai plus jamais ce chaos et cette folie dicter l'avenir de la magie. Je construirai un héritage, mais je le ferai avec une discipline de fer.”

Un lourd silence s'installa, troublé seulement par le ressac et les cris lointains des charognards qui commençaient déjà à tourner au-dessus du champ de bataille. Godric frissonna, la magie du Nord imprégnait encore la roche volcanique, laissant un goût de corruption et de mort dans l’air. L'endroit tout entier semblait rejeter leur présence.

- “Nous ne pouvons pas rester ici” finit par lâcher Godric, sa voix rauque brisant la tension insoutenable.

Il détourna le regard vers les ruines fumantes, incapable de soutenir les yeux froid de Salazar.

- “Cet endroit… cette forteresse. Nous devons partir” dit-il. 

Rowena hocha lentement la tête, ses yeux gris scannant l'horizon dévasté avec une lassitude infinie.

- “La magie est corrompue à des lieues à la ronde” affirma-t-elle. “Il faudra des décennies pour que la nature reprenne ses droits ici, il faut partir.”

Personne ne répondit. L'adrénaline qui les avait portés depuis l'aube, à travers le sang et les sortilèges, s'évapora et la réalité du deuil et de l'épuisement s'abattit sur eux comme une montagne. Ils n'étaient plus des guerriers ou des stratèges, ils n'étaient que quatre corps meurtris, vidés de toute substance.

Ils quittèrent la plage sans un mot de plus, laissant la mer garder ses secrets. Ils ne rejoignirent pas les villageois qui commençaient à célébrer la victoire au loin. Cette nuit-là, ils établirent un campement de fortune, s'isolant du reste du monde. Helga prépara une soupe avec quelques racines, mais les bols restèrent pleins. L'appétit avait disparu avec Lyra. Ils s'endormirent finalement d'un sommeil lourd et sans repos, écrasés par le poids de leur victoire et de leur peine.

Sauf Rowena.

Elle sombra dans un épuisement si total que son esprit, d'ordinaire une forteresse mentale, lâcha prise. Elle ne rêva pas de chiffres ou de cartes, elle rêva de vent. Dans son rêve, elle volait. Elle survolait les landes dévastées, remontait vers le Nord, dépassant les frontières de l'Écosse qu'elle connaissait. Elle vit des montagnes escarpées, des forêts denses, des lacs profonds et noirs comme de l'encre. Puis, elle vit un animal, un sanglier. Il trottinant avec une détermination comique au sommet d'une falaise vertigineuse. L'animal, remplit de poux, s'arrêta, renifla l'air, et gratta le sol près d'un grand lac noir. Rowena atterrit près de lui et regarda ce que le sanglier montrait. C'était un promontoire rocheux, difficile d'accès, surplombant le lac et une immense fôret. Mais ce n'était pas seulement un rocher. Dans son esprit, la pierre s'éleva. Elle vit des tours grandir, des ponts suspendus défier la gravité, des escaliers mouvants. Elle vit un château, un endroit de savoir. Elle vit des serres remplies de plantes chantantes, des terrains où l'on volait sur des balais et des cachots où l'on distillait des potions. Le cochon grogna, la regarda et disparut en fumée.

Rowena se réveilla en sursaut. L'aube pointait à peine, grise et froide.

- “Je sais!” haleta-t-elle.

Les trois autres s'éveillèrent, alertés par l’intonation de sa voix.

- “Quoi? Qu’est-ce qu’il se passe? Tu sais quoi?” grogna Godric en s'étirant, grimaçant de douleur.

- “Je sais où nous devons aller. J'ai rêvé… j’ai vu... un lieu.” répondit-elle, pleine d'excitation.

- “Un rêve?” railla doucement Salazar. “Tu te fies aux songes maintenant?”

- “Ce n'était pas un songe ordinaire” répliqua-t-elle en se levant, lissant sa robe avec une énergie nouvelle. “C'était une vision, un château, Salazar. Caché dans les Highlands, là où personne ne pourra nous trouver. Un lieu pour aider, pour protéger, pour grandir.”

Une heure plus tard, ils étaient en route, guidés par la certitude inébranlable de Rowena, ils voyagèrent vers le Nord pendant plusieurs jours. Ils laissèrent derrière eux les côtes ravagées et les souvenirs de Bamburgh pour s'enfoncer dans les terres sauvages de l'Écosse. Lorsqu'ils arrivèrent enfin au bord du lac, le soleil perçait à travers les nuages, illuminant la falaise que Rowena avait vue. Le lieu était majestueux, sauvage, intimidant. Un aura naturelle émanait de ce lieu. Godric s'avança jusqu'au bord de l'eau. Il regarda la falaise abrupte. 

- “C'est une position défensive plutôt intéressante” analysa-t-il. “On ne peut l'attaquer que par les airs ou par l'eau, on pourrait la rendre imprenable.”

Il se tourna vers les autres, son visage était grave, marqué par les épreuves. 

- “J'ai échoué à être le héros parfait, ma force, seule, a causé la ruine de mon honneur. Rowena a raison, cette force a besoin d'un guide. Je mets mon épée au service de cette vision. Je serai les murs de ce sanctuaire, je protégerai ceux qui y viendront, qu'ils soient forts ou faibles, pour qu'aucun ne meure par ignorance.”

Helga sourit, posant sa main sur le sol riche et fertile près de la rive. 

- “La terre ici est vivante, elle veut nourrir. Je sens... je sens qu'on peut y faire pousser plus que des plantes, on peut y faire grandir des âmes. Je serai le foyer de cette demeure. J'accueillerai tous ceux qui ont le don et la volonté de travailler, sans jugement. Je leur apprendrai la loyauté, car c'est la seule racine qui tienne quand la tempête souffle.”

Les regards se tournèrent vers Salazar. Il restait en retrait, sa main posée sur le médaillon caché sous sa robe, observant le lac sombre et les falaises avec une fascination intense. Il regarda ensuite Godric, puis Rowena et engin Helga.

- “Vous voulez ouvrir les portes à tous… Je pense que c'est une erreur qui nous mènera à notre perte, encore une fois. Mais... Lyra aurait voulu que je transmette ce que nous savions, pour que la magie ne s'éteigne pas.” Il redressa la tête, son regard devenant impérieux. 

- “J'accepte de vous aider, j’apporterais en ce lieu l'ambition. Je sélectionnerai ceux qui ont le plus grand potentiel, ceux dont le sang est pur et la volonté sans faille.”

Rowena hocha la tête, elle savait que ces divergences philosophiques seraient un défi futur, une faille dans la création de leur œuvre, mais pour l'instant, ils étaient unis par un but commun. 

- “Alors c'est décidé, nous bâtirons ici une Ecole de Sorcellerie.” dit-elle avec fierté.

- “Et comment l'appellerons-nous?” demanda Helga.

Rowena eut un petit sourire en repensant à son guide onirique. 

- “Dans mon rêve…” commença-t-elle, “c'était un sanglier, avec des poux, qui m'a montré le chemin. Pourquoi pas… Poudlard.”

Godric éclata d'un rire franc, le premier depuis longtemps. 

- “Poudlard? Par l'épée de mes ancêtres, c'est ridicule!” dit-il en riant. “Mais... ça sonne comme quelque chose qui durera, quelque chose de têtu.”

- “Ça me plaît” dit Helga, avec envie.

Salazar haussa un sourcil, mais ne protesta pas. Un nom importait peu, ce qui importait, c'était ce qu'ils allaient faire avec.

Ils restèrent là, quatre silhouettes minuscules face à la grandeur de la nature écossaise. Quatre sorciers brisés par la guerre, mais soudés par une promesse et un avenir. Ils ne savaient pas encore que leur histoire deviendrait une légende, que leurs noms seraient prononcés avec révérence mille ans plus tard. Ils savaient juste qu'il y avait du travail à faire. Godric se leva, détacha son fourreau, tapa ses deux mains l’une contre l’autre et prit une pierre.

- “Au travail” dit Godric.

Et sur la falaise, la première pierre de Poudlard fut posée.



FIN

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