Les fondateurs, la genèse
L'horizon, déchiqueté par les vagues furieuses de la Mer, s'illuminait d'une lueur verdâtre et maladive. Ce n'était pas l'aurore, mais la signature magique de l'invasion. Les cornes de brume des drakkars hurlaient et faisait vibrer la roche volcanique de Bamburgh jusque dans ses fondations. Sur les remparts, Godric se tenait immobile avec son épée imprégnée de l'Incantation du Géant. Elle émettait un bourdonnement sourd, une chaleur réconfortante contre sa cuisse qui contrastait avec les embruns glacés fouettant son visage. Il ferma les yeux une seconde, sentant la cicatrice fraîche dans sa paume, souvenir du Serment prononcé quelques heures plus tôt. “Ne pas dominer. Protéger.” Il les rouvrit. La mer devant lui grouillait. Des silhouettes apparurent alors hors de la brume, c’était une marée de Drakkar. Il voyait les navires approcher, non pas à la rame, mais portés par des ombres mouvantes qui glissaient sur l'eau. Sur les ponts, des centaines de Berserkers frappaient leurs boucliers en rythme.
Boum. Boum. Boum
Soudain, le ciel se déchira. Ce ne fut pas un éclair, mais une lance de magie brute, un trait de givre noir lancé depuis la brume et frappa violemment la grande porte. L'air trembla et malgré les sorts de protection des sorciers, la porte se fissura et explosa comme du verre sous la pression.
- “Attention!” souffla-t-il, sa voix couverte par le fracas alentour.
À ses côtés, des dizaines de sorciers locaux tremblaient. Ils serraient leurs baguettes de noisetier et leurs bâtons de marche, enchantés quelques heures plus tôt.
Boum. Boum. Boum.
Le son de leur propre mort se rapprochait.
- “Ils sont trop nombreux…” gémit un jeune homme près de Godric. C’était un apprenti forgeron qui n'avait jamais lancé autre chose qu'un sort d'allumage.
- “Le nombre ne compte pas quand on se bat pour sa survie” dit Godric en lui saisissant l’épaule. “Visez les ponts. Feu!”
Une volée de sorts disparates s'abattit sur la flotte. Des boules de feu, des éclairs de givre, des charmes de découpe mal calibrés. La plupart s'écrasèrent inoffensivement contre les boucliers runiques qui protégeaient les navires du Jarl. Mais Godric ne visait pas la victoire immédiate, il devait gagner du temps. Il devait tenir la porte. Au loin, des centaines de silhouettes débarquaient sur la plage de sable gris, une marée noire d'hommes, de monstres, qui remontait vers la rampe d'accès unique de la forteresse. La rampe d'accès, ce goulot d'étranglement que Rowena avait identifié, se noircit alors d'hommes. L'invasion avait commencé.
Dans la petite chapelle battue par les vents, au point le plus haut du rocher, Helga était à genoux. Elle ne voyait pas la bataille, elle la sentait. Ses mains étaient enfoncées dans le sol de terre battue de la nef, serrant la Pierre d'Ancrage. Grimfangr ne se contentait pas uniquement d'envoyer des soldats, des chamans étaient restés sur les Drakkars et chantaient un rituel de liquéfaction pour que la roche volcanique de Bamburgh redevienne du magma, de la boue. Ils voulaient faire effondrer la forteresse dans la mer pour noyer la résistance.
Helga était le seul rempart contre cet effondrement.
- “Tiens bon…” murmura-t-elle, la sueur perlant sur son front, tenant la Pierre qui pulsait violemment. “Je suis la racine, je suis le roc.”
C'était un combat silencieux, invisible, une lutte de volontés entre la corruption du Nord et la résilience de la Terre. Helga serra les dents, des lignes noires apparaissant brièvement sur ses bras avant d'être repoussées par une lumière dorée. La forteresse gémit, mais elle ne céda pas.
Elle sentit une secousse sismique majeure. Les fondations gémirent comme un animal mourant et ne fissure traversa la nef de la chapelle, s'arrêtant juste sous ses genoux.
- “Non!” cria Helga à la roche, sa voix cassée résonnant dans le vide. Sa magie se déversa comme du ciment doré dans la faille.
Ses muscles étaient tendus à se rompre et ses veines saillaient sur son front. Sa vision se brouilla, des points noirs dansant devant ses yeux. La douleur était atroce, physique, immédiate. C'était comme porter une montagne sur ses épaules. Mais elle ne lâcha pas. Si elle lâchait, toute la forteresse s'écroulait et emporterait tout le monde avec elle. Elle était la fondation et une fondation ne bouge pas, même quand elle se brise.
Les protections du château étaient bombardées par les sorts d’explosions lancés par les Vikings et elles faiblissaient de plus en plus. Rowena se trouvait dans la grande salle transformée en centre de commandement et était penchée au-dessus du Compas d'Arithmancie, ses phalanges blanchies à force de s'agripper au rebord de la table de pierre. L'artefact ne projetait plus seulement des vecteurs lumineux, à ses yeux il projetait les vies de ses amis, réduites à des lignes fragiles sur le point de se rompre. Une lueur rouge pulsa violemment sur la carte holographique. Le cœur de Rowena manqua un battement.
- “… Helga…” Sa voix se brisa une fraction de seconde, perdant son assurance. Elle vit la ligne représentant Helga vaciller dangereusement avant de se stabiliser. Rowena laissa échapper un souffle tremblant.
- “Elle tient… elle tient bon” se murmura-t-elle, comme une prière, avant de se redresser, repoussant la panique au fond de son esprit.
Son front était perlé de sueur. Là où les autres voyaient une bataille, elle voyait une équation mathématique dont le résultat tendait vers la défaite, la mort. Elle se devait de changer ce résultat.
- “Non… Pas cette trajectoire” souffla-t-elle, les dents serrées.
Elle vit une nuée de flèches enflammées s'élever sur la carte, un mur destiné à massacrer les défenseurs de la cour intérieure. Elle ne pouvait pas les arrêter une par une, elle devait changer leur direction. D'un geste brusque, elle leva sa baguette et lança un sort complexe dans l'air. Elle ne le fit pas avec aisance car c’était un sort qui devait tordre la réalité à distance.
- “Le vent doit tourner” dit-elle. Une rafale de vent, venant de nulle part, hurla soudainement dehors, rabattant les flèches contre les murailles extérieures.
- “Ouf…” souffla-t-elle. Elle s'affaissa légèrement contre la table, épuisée par cet effort mental.
Modifier les éléments de cette manière demandait plus d'énergie que n'importe quel sortilège de destruction mais elle venait de sauver des vies.
Soudain, une nouvelle explosion secoua la salle, faisant tomber de la poussière du plafond. Rowena trébucha, se rattrapant de justesse à la table. Elle avait peur, elle avait peur d’échouer et de ne pas pouvoir aider ses amis.
- “Allez… tu peux le faire” souffla-t-elle, les mains tremblantes au-dessus du Compas. “Montre-moi une faille, juste une.”
Elle vit alors un motif dans le rythme des attaques, comme une symphonie. Elle ferma les yeux et se cala sur ce rythme. Elle attendit. Enfin, c’était le moment. Elle lança alors un contre-sort massif qui fit vibrer tout le bâtiment. Dehors, un cri de surprise s’éleva des rangs Vikings. Leurs boucliers magiques venaient de s’évaporer, les laissant à merci des attaques de villageois. Rowena eut un sourire triomphant
Elle fixa ensuite le point d'entrée principal, le goulot d'étranglement. Elle savait ce qu'elle devait faire, mais l'ordre avait un goût amère dans sa bouche. Envoyer Godric là-bas, c'était l'envoyer au massacre mais ils devaient gagner du temps. Elle activa le sort de communication, fermant les yeux une seconde pour visualiser le visage de son ami, espérant que ce ne serait pas la dernière fois.
- “Godric… la porte” ordonna-t-elle d’une voix ferme mais la gorge serrée. “Ils arrivent à la rampe, je ne peux plus les retenir à distance. C’est à toi… Fais attention.”
Godric n'avait pas besoin de l'ordre, il voyait déjà la première vague déferler. Des berserkers, torse nu malgré le froid, la peau couverte de runes de sang, hurlaient en se ruant vers l’entrée. Ils ne craignaient pas la mort, ils étaient comme possédés par une magie qui supprimait la peur et la douleur. Ils se sentaient invincible.
- “Pour le Royaume! Pour la magie!” rugit Godric.
Il se tenait au milieu de la brèche, en garde, tel un lion protégeant sa tanière. Il leva son épée à deux mains et l'abattit. L'Incantation du Géant s'activa. L'impact ne fut pas celui de l'acier contre la chair, mais celui d'un marteau de forge contre une enclume. Une onde de choc balaya les dix premiers rangs ennemis, les projetant en arrière comme des fétus de paille. Accompagné des villageois, Il fonça alors dans la masse, frappant et parant à tout va. À chaque coup, son épée ne se contentait pas de couper, elle explosait à l'impact. Le métal des haches vikings fondait à son contact, transformant les armes ennemies en liquide brûlant tandis que les boucliers de bois éclataient en échardes enflammées.
Mais ils étaient trop nombreux, une marée infinie de fourrure et de fer. Ils revenaient, encore et encore. Pour chaque ennemi que Godric abattait, deux autres prenaient sa place, les yeux injectés de sang, hurlant et criant, insensibles à la douleur. Ils se jetaient sur lui tel des bêtes assoiffées de sang. Godric saignait de plus en plus, son armure était déchirée, son visage noir du sang de ses victimes.
- “Reculez!” hurla-t-il aux villageois derrière lui, voyant leur ligne fléchir.
C’est alors qu’un boulanger, celui qui avait fait s'effondrer la grange quelques jours plus tôt, s'avança, tremblant mais déterminé. Il voulait se racheter et leva sa baguette pour lancer un sort de repoussement. Mais un berserker bondit à travers les flammes, ignorant sa propre peau qui brûlait, et abattit sa hache. Le boulanger tomba, le crâne fendu en deux, sans un cri.
- “NON!” Godric se rua en avant, décapitant le berserker d'un revers furieux qui fit valser sa tête plusieurs mètres plus loin.
Il vit alors la peur et la panique dans les yeux de ses hommes. Ils étaient en train de craquer, la vague était trop haute, trop forte et ils étaient submergés.
Soudain, au loin, un cri résonna.
Pendant ce temps, dans les ombres humides des grottes marines de la forteresse, sous le fracas de la bataille, le silence régnait. Salazar et Lyra se tenaient côte à côte au bord de l'eau noire. Le cercle runique de Salazar brillait d'une lueur vert émeraude, la seule source de lumière dans les ténèbres. Le sol tremblait au-dessus de leurs têtes, faisant tomber de la poussière des voûtes.
- “C'est le moment” dit Lyra, sa voix calme malgré la terreur qui lui serrait le cœur. Salazar hocha la tête. Ses yeux, teintés de jaune, sortit de l’ombre de la grotte, marchant sur le sable mouillé comme un spectre.
- “Réveille-toi” siffla-t-il. L'eau du lac souterrain explosa et le Basilic, titanesque, émergea, plus terrifiant et majestueux que jamais. Salazar leva son bâton, et le grand serpent baissa la tête, attendant l'ordre.
- “Tue” ordonna Salazar. “Extermine ces vermines qui osent profaner notre magie.”
Le serpent glissa hors de la caverne. Sa taille était inconcevable maintenant qu'il était à l'air libre. Lorsqu'il se dressa, sa tête à plumes écarlates dépassa la hauteur des remparts inférieurs. Ses écailles vertes et noires luisaient comme une armure impénétrable.
Il n'avait pas besoin de mordre. Il n'avait pas besoin de frapper. Il ouvrit simplement les yeux. L'arrière-garde viking, ceux qui tentaient de contourner la forteresse par les rochers, regarda la bête. Ce ne fut pas une bataille, ce fut une extinction. En une seconde, cinquante guerriers périrent, sans qu’ils aient le temps de comprendre. Le bruit de leurs corps inerte tombant sur le sable mouillé résonna comme une avalanche de gravats.
- “Tue les tous” siffla à nouveau Salazar. Son esprit était fusionné avec celui de la bête, partageant sa faim et son mépris.
Le Basilic avança, il était inarrêtable, tuant et massacrant tout sur son passage. Les Vikings, ces guerriers qui ne craignaient pas la douleur, découvrirent la terreur. Ils rompirent les rangs et tentèrent de fuir vers leurs navires, mais le regard du Basilic les fauchait comme des blés. Ceux qui ne regardaient pas étaient écrasés par sa queue massive ou dissous par son haleine venimeuse.
Alors que le Basilic continuait son œuvre, non loin, un rire se fit entendre. C’était le Jarl, resté sur son Drakkar, regardant la bataille au loin.
- “Hahaha, en voilà une belle créature!” Sa voix résonnait sur tout le champ de bataille. “Tu ne croyais tout de même pas que j’étais venu les mains vides? Laisse moi te montrer.”
L'eau se mit à bouillonner et explosa. De la mer surgit le cauchemar du Jarl, un Lindworm. Un dragon des mers, gris, long comme trois drakkars, aux pattes griffues, couvert d'écailles pâles et visqueuses, avec une gueule remplie de rangées de dents en aiguille. Crachant une brume acide qui dissolvait la roche, il rampa sur le sable, écrasant ses propres alliés, et poussa un rugissement qui fit trembler les falaises. Le combat fut titanesque. Le Lindworm frappa le sol de sa queue massive, projetant des gerbes de sable pour brouiller la vue de son adversaire. Il fonça et cracha un jet d'acide corrosif directement sur les yeux du Basilic. Le serpent esquiva avec rapidité et fluidité et planta ses crocs dans le flanc de la bête nordique. Le choc fut plus violent que n'importe quel sortilège. Le Lindworm hurla et s'enroula autour du serpent géant, cherchant à l'étouffer, à le broyer contre les rochers. La plage devint un enfer de sable vitrifié, de sang noir et de sifflements assourdissants. Les deux se livraient un combat chaotique. Le Basilic, coincé dans l'étreinte du Lindworm, ouvrit à nouveau sa gueule et parvint à mordre profondément le flanc du Lindworm, injectant une dose mortelle de son venin. Alors que le poison du Basilic paralysa son cœur, le Lindworm rassembla ses dernières forces et s'enroula autour du corps du Basilic dans une étreinte désespérée. En mourant, le Lindworm écrasa la cage thoracique du basilic de toute sa masse colossale. Les deux créatures s’écroulèrent et firent trembler le sol tel un tremblement de terre. Le combat était fini. Le Lindworm, tué par le venin, gisait sur la plage. Le Basilic, le Roi, mortellement blessé, s’effondra sur le sable.
Salazar, qui avait rejoint la mêlée avec Lyra, se rua vers son serpent.
- “Non…” murmura-t-il.
Le corps immense du Basilic commença à s’évaporer. Il se consumait de l'intérieur, une magie trop ancienne pour laisser un cadavre. Sa peau s'envola dans les airs et disparaissait un une fumée verte, ne laissant sur le sol qu'un tas d’écailles brillantes. Et au milieu des écailles, un mouvement. Un petit serpent, vert émeraude, de quelques centimètres, leva la tête. Salazar, ignorant le chaos autour de lui, tendit la main. Le serpent s'y enroula, mordant son poignet pour mêler leur sang à jamais.
- “Le lien est éternel” siffla Salazar, les yeux brillants d'une puissance renouvelée.
Mais la guerre n'attendait pas. Grimfangr, avait profité du duel des monstres pour percer les défenses. Il était maintenant sur la plage, entouré de ses guerriers les plus fous, des sorciers instables gorgés de potions et de magie brute. Voyant Salazar agenouillé, inattentif, vulnérable, il pointa sa hache d'os.
- “Tuez le” dit-il. Trois Berserkers se jetèrent en avant. Ils ne lançaient pas de sorts, ils étaient le sort. Leurs corps, déformés, luisaient, surchargés d'une énergie chaotique prête à exploser.
Salazar, encore connecté à l'esprit du jeune Basilic, était lent à réagir. Trop lent.
- “SALAZAR!”
Lyra n'hésita pas une seconde. Elle courut et se jeta entre Salazar et les bombes humaines. Elle planta sa baguette dans le sol.
- “Protego Maxima!”
Mais ce n'était pas un bouclier normal, elle y mit tout. Son âme, son amour, sa peur. Un dôme de lumière blanche pure l'enveloppa, ainsi que les trois berserkers qui arrivaient sur elle. Elle les enferma, avec elle, pour protéger Salazar.
- “Lyra, non!” hurla Salazar, tendant la main.
- “Je t’aime…” répondit Lyra, une larme coulant sur sa joue.
Les berserkers explosèrent. Du chaos pur, une déchirure de la réalité. À l'intérieur du dôme de Lyra, l'espace et le temps se tordirent. Le bouclier contint l'explosion, l'empêchant de raser la plage et de tuer Salazar. A l'intérieur, le dôme brilla d'une intensité insoutenable, puis implosa.
Quand la poussière retomba, il n'y avait plus de berserkers. Lyra était à genoux, elle semblait intacte. Salazar rampa près d’elle et la prit dans ses bras. Elle ne pesait plus rien. Elle commença à s’effacer, à disparaître. Sa peau se craquelait comme de la porcelaine, laissant échapper de la lumière.
- “Salazar…” Sa voix était un écho lointain.
- “Ne dis rien. Garde tes forces. Je peux réparer ça, je peux…” Salazar pleurait, des larmes coulant de ses yeux. Il cherchait une formule, n'importe quoi.
- “Je serais toujours avec toi” murmura-t-elle. “Ne laisse pas... la haine... gagner.” Elle posa une main sur sa joue. Elle souriait, mais c'était un sourire d'adieu. “Je…”
Elle se brisa et éclata en milliers de fragments de lumière qui montèrent vers le ciel sombre, rejoignant les étoiles. Il ne restait rien. Juste sa baguette calcinée sur le sable. Salazar hurla. Un cri qui glaça le sang de tous les combattants. C'était le cri d'un homme dont l'âme venait d'être arrachée.
L'instabilité de ces mages fous avait tué la seule chose parfaite de ce monde. Salazar se releva. Son visage était devenu un masque de marbre froid et ses yeux n'avaient plus rien d'humain. Il n'y avait plus de tristesse, il n'y avait que du vide.
Godric avait tout vu. Il avait vu l'explosion. Il avait vu Lyra tomber et avait vu Salazar, son ami, s'effondrer. Et il vit Grimfangr rire. Un rire gras, satisfait, résonnant du fond de sa gorge. Le rire de celui qui se délecte du malheur des autres.
- “Hahaha, c’est ça votre magie?” rugit le Jarl. “Je vais tout vous prendre, le chaos prend tout!”
Godric sentit quelque chose monter en lui, quelque chose qui explosa dans sa poitrine. Ce n'était pas du courage ou de l'honneur. C'était de la haine, la même haine qui avait brûlé en lui à la mort d'Elric, mais multipliée par mille. Son épée, l'Incantation du Géant, changea de couleur. Elle passa du rouge au blanc aveuglant, devenant presque impossible à regarder.
Il sauta des marches, atterrissant lourdement devant le Jarl. Il était immense, drapé de fourrures et d'ossements et maniait une hache runique à double tranchant qui fumait d'une aura nécrotique.
- “Ferme-la!” gronda Godric en se ruant sur le Jarl.
Le duel fut brutal, sans grâce, juste de la violence à l’état pur. L'épée de Godric, brûlante de la magie du Géant, rencontra la hache maudite du Jarl. Chaque impact créait une onde de choc qui fissurait les roches et les bâtiments alentours. Godric se battait avec rage, une technique parfaite. Mais le Jarl répondait, utilisant des ombres pour aveugler Godric et drainant la vie des mourants autour de lui pour se soigner. Godric feinta un coup haut, s'abaissa, et utilisa un sort pour se projeter en l'air. Il retomba sur le Jarl, son épée prête à s’abattre comme un marteau de forge sur une enclume. Mais le Jarl se défendit avec sa hache et envoya à Godric un vent formé de pics de glace. Godric fut touché à l'épaule, puis à la cuisse. Il tomba un genou à terre. Le Jarl leva sa hache pour le coup de grâce, riant.
- “Je vais boire ton courage dans ton crâne”! dit-il, les yeux injectés de sang.
Godric roula sous la garde du Jarl, ignorant la douleur, et d'un coup de pied magistral renforcé par la magie, il frappa et brisa le genou de son adversaire. Le Jarl tomba lourdement et avant qu'il ne puisse se relever, Godric était sur lui. D'un coup de pommeau, il fit sauter la hache des mains du Viking et d’un deuxième coup, il lui brisa sa mâchoire. Grimfangr était vaincu. Son sang, lié à la magie, coulait sur les pavés. C'était fini. Le silence tomba, Vikings et villageois, figés par la violence du duel, regardèrent leurs chefs.
Godric se tenait au-dessus du Jarl, son épée levée, la pointe sur la gorge de l'ennemi. Sa poitrine se soulevait violemment, son souffle formant des nuages de vapeur dans l'air froid. Grimfangr sourit, du sang sur les dents. Il regarda Godric dans les yeux, sans peur.
- “Tu as gagné le combat” gargouilla-t-il. “Mais tu as perdu beaucoup plus.” Il tourna péniblement la tête vers la plage en contrebas. “Regarde… le Serpent pleure sa moitié, quel joli spectacle. Une simple étincelle de chaos a suffi à éteindre votre précieuse lumière.”
Il vit Salazar, seul, agenouillé sur le sable devant la baguette de Lyra.
- “Vas-y” continua-t-il. “Montre-leur ton honneur. Montre qui tu es vraiment. Prouve que tu es un vrai guerrier. Prouve que tu es comme moi. Si tu me laisses en vie, je reviendrais pour vous anéantir. Et je commencerais par tes amies. Tu les regarderas mourir.”
À cet instant, Rowena apparut, épuisée, à l'entrée de la Grande Salle et Helga, soutenue par un jeune sorcier, sortit de la chapelle.
Le monde de Godric se mit à tourner. Elric, l'enfant qui s'était sacrifié. Lyra, la femme qu’il voulait protéger. Les villageois, père et fils laissant enfants et famille derrière eux. Tous morts à cause de cette soif de destruction, à cause de ce chaos. La douleur d'Helga, la fatigue de Rowena, les larmes de Salazar… Tout cela remonta en Godric comme une coulée de lave. Le Serment résonna dans l'esprit de Godric, “Nous ne tuerons jamais un ennemi vaincu.” Le Serment… il semblait soudainement dérisoire face au poids de la perte. Tout ça à cause de cet homme, à cause de ce monstre qui riait encore.
Sa main droite, celle qui tenait l'épée, commença à brûler. La cicatrice du serment s'échauffait, un avertissement magique. Il lui brûlait la main, une douleur atroce. Mais la douleur dans son cœur était pire.
- “Godric, non…” murmura Helga péniblement.
Godric regarda Grimfangr. Il ne vit pas un ennemi vaincu, il vit le Mal absolu. Il vit la cause de toute leur douleur.
- “Je ne suis pas comme toi” murmura Godric sa voix tremblante d'une fureur qu'il ne maîtrisait plus. Sa main se resserra sur la poignée de son épée. La cicatrice dans sa paume, se mit à brûler, une douleur atroce, un avertissement. Mais Godric ne sentait plus que la haine.
Il ignora la brûlure. Il ignora la magie du pacte qui tentait de retenir son bras.
- “Mais le monde n'a pas besoin de toi.”
Il enfonça l'épée. La lame traversa la gorge du Jarl, son rire se transforma en un gargouillis final, et ses yeux vides se figèrent.
Au moment où la vie quitta le corps de son ennemi désarmé, un éclair silencieux frappa Godric. Il hurla, lâcha son épée et tomba à genoux, serrant sa main droite. La cicatrice du Serment s'était ouverte, profonde, brutale, non pas pour saigner, mais pour brûler sa chair jusqu’à l’os. Le pacte magique était brisé, il avait parjuré. Il avait utilisé sa force pour tuer par vengeance pure. La marque, gravée à jamais dans sa chair comme une preuve d’infamie.
Le silence qui suivit fut absolu, plus lourd que le vacarme de la bataille. Les Vikings survivants se rendirent, terrifiés. Les villageois ne crièrent pas victoire, ils s'effondrèrent, pleurant leurs morts, trop épuisés pour célébrer.
Rowena s'approcha lentement. Elle regarda le cadavre du Jarl, puis Godric. Il n'y avait pas de triomphe dans ses yeux gris, seulement une immense déception.
- “Qu’as-tu fait…” dit-elle déçue.
Helga pleurait, non pas pour la victoire, mais parce qu'elle avait senti, via la terre, l'âme de Lyra quitter ce monde. Elle avait promis à Lyra, “Nous gagnerons ensemble” mais elle n’avait pas su la tenir.
Sur la plage, Salazar ramassa la baguette calcinée de Lyra et se releva. Le petit serpent vert s'enroula autour de son cou, sifflant doucement à son oreille. Salazar leva les yeux vers la forteresse, vers Godric et s’y dirigea.
Godric était seul au milieu de la cour, son épée plantée dans le corps de son ennemi, sa main brûlée serrée contre sa poitrine. Il avait gagné la guerre, il avait sauvé leur monde. Mais en regardant ses amis, il comprit qu'il avait tout perdu. L'Alliance et son honneur étaient morts en même temps que le Jarl.
- “Tu l'as tué” dit Salazar. Sa voix était vide, plate.
- “Il le fallait” souffla Godric, serrant sa main blessée.
- “Oui” dit Salazar. “Il le fallait.”
Il se rapprocha de Godric.
- “Aujourd'hui est un jour sombre… La folie a tué ma femme. Et l'émotion a tué ton honneur.”
L'Alliance avait gagné la guerre. Mais elle avait perdu son âme sur les pavés sanglants de Bamburgh.