Les fondateurs, la genèse

Chapitre 12 : Le serment de l'aube

2473 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 08/01/2026 12:16

La forteresse de Bamburgh ne ressemblait à aucun château que Godric avait pu voir. C’était une construction brute, érigée au sommet d’une immense colline volcanique qui défiait la Mer du Nord. Elle se dressait comme une dent cariée face à l’océan, battue par les vents et les embruns. Le vent y soufflait avec une violence inouïe, hurlant entre les palissades renforcées, portant avec lui l’odeur du sel, de l’algue pourrie et celle, plus lourde, de la magie corrompue. Au large, l’horizon n’était plus une ligne, mais une déchirure. La mer et le ciel se confondaient dans une teinte d’un vert maladif, striée d’éclairs silencieux qui frappaient la surface de l’eau comme des lances. Les Runes de Servitude étaient actives. Elles pompaient la vie de l’île et empoisonnaient les marées, transformant l’air en poison pour quiconque tentait de canaliser la magie latine.

Godric se tenait sur le chemin de ronde, face à ce chaos maritime. Son épée, imprégnée de l’Incantation du Géant, vibrait contre sa hanche, une chaleur constante qui lui rappelait la forge souterraine et qui contrastait avec le froid mordant des embruns qui lui fouettaient le visage. En contrebas, dans la cour intérieure de la forteresse abritée par la roche, c’était une fourmilière désespérée. Des centaines de sorciers, glanés dans les villages côtiers ou venus de leur propre chef en voyant les éclairs, s’affairaient. Certains fabriquaient des baguettes tandis que d’autres tentaient de mémoriser des incantations que Helga leur répétait avec une patience infinie. C’était leur armée, une armée de désespérés acculés à la mer. Et Godric les regardait avec une boule au ventre.

- “Ils ont peur” dit une voix derrière lui, à peine audible par-dessus le fracas des vagues contre la falaise.

Godric ne se retourna pas. Il reconnut le pas léger et précis de Rowena.

- “Ils ont raison d’avoir peur. Le Jarl arrive avec une flotte et des guerriers qui ne craignent ni le froid, ni le feu. Rien. Eux... ce sont des pêcheurs, des fermiers, des boulangers, …” grogna-t-il. 

- “Et pourtant, ils sont là” répondit Rowena en venant s’accouder à côté de lui, son regard fixé sur l’écume verdâtre en contrebas. Elle tenait le Compas d’Arithmancie, dont les aiguilles tournaient désormais si vite qu’elles formaient un disque flou. “Notre probabilité de survie frontale est très faible, Godric. Si nous nous battons comme des bêtes, nous mourrons comme des bêtes.”

Godric serra les poings sur la pierre humide et salée du rempart. Il sentait qu’il devait faire plus.

Une heure plus tard, ils étaient tous réunis dans la grande salle du donjon, une vaste pièce aux murs épais conçus pour résister aux tempêtes hivernales. Un feu magique brûlait au centre, seule source de lumière et de chaleur dans cette caverne de pierre. Salazar était là, ressemblant à un spectre sombre dans un coin, Lyra était à ses côtés, pâle mais droite. Helga, les traits tirés par l’épuisement de ses soins constants, s’assit sur un banc de bois flotté. Rowena se tenait devant une table de pierre. Le Compas flottait au-dessus de la surface, projetant une carte tridimensionnelle de lumière bleue.

- “Ils seront là dans deux heures, à marée haute” dit-elle d’une voix calme. 

- “La stratégie est simple” déclara-t-elle ensuite, prenant le commandement avec une autorité naturelle que même Godric ne contestait plus. Elle pointa le Compas. “Le Jarl utilise les Runes pour siphonner la magie ambiante. Nous ne pourrons pas lancer de sorts complexes tant que ces runes sont actives.”

Rowena transforma la salle du serment en salle de guerre. D’un geste de baguette, elle fit apparaître une carte lumineuse de la côte et du château. 

- “Godric, tu places trop de confiance dans la bravoure individuelle” commença-t-elle, sa voix redevenue tranchante. “Bamburgh est une forteresse naturelle, mais elle a une faiblesse.”

Elle pointa le flanc ouest, là où la pente douce remontait depuis les dunes vers la porte principale.

- “Les falaises côté mer sont imprenables, le Jarl le sait. Il débarquera sur la plage et attaquera par la rampe d’accès, ici. C’est un goulot d’étranglement. Godric, tu tiendras la porte principale avec les troupes les plus résistantes. Tu dois attirer l’attention du Jarl, il voudra te tuer personnellement pour briser le moral des troupes.” 

- “Je lui donnerai ce qu’il veut, et il le regrettera” gronda Godric.

- “Helga” continua Rowena. “Tu ne seras pas en première ligne. Tu utiliseras la Pierre d’Ancrage depuis la chapelle, au point le plus haut du rocher. Tu dois stabiliser le sol, le Jarl va essayer de corrompre la terre sous nos pieds pour faire s’effondrer les fondations dans la mer. Si tu faiblis, la forteresse glissera dans l’océan.” Helga hocha la tête, serrant son bâton. 

- “Salazar et Lyra…” commença-t-elle. “... vous êtes le piège. Il existe un accès via un portail qui mène vers les grottes marines à la base du château. Vous resterez cachés dans l’ombre de la rampe jusqu’à ce que l’armée ennemie soit engagée dans la montée. Quand ils seront massés, coincés entre la magie d’Helga et l’épée de Godric... vous relâcherez votre … créature par l’arrière.”

Salazar eut un sourire fin, cruel. 

- “Nous serons prêts” siffla-t-il.

- “Quant à moi, avec le Compas, je m’occuperai d’inverser la polarité des runes de Servitudes et mettrai en pièce leur réseau. Mais pour ça, j’aurais besoin de temps.” finit-elle.

Alors que le conseil de guerre se dispersait pour les derniers préparatifs, une atmosphère de fin du monde régnait. Chacun savait que la marée haute apporterait la mort.

- “Avant que le soleil ne se lève” dit Godric, sa voix grave résonnant dans la salle. “Il y a une chose que nous devons faire.”

Il les regarda tour à tour. Rowena, Helga, Salazar et Lyra.

- “Regardez-nous” dit Godric. “Nous sommes puissants, plus puissants qu’aucun sorcier sur cette île. J’ai une épée qui peut trancher des montagnes. Rowena peut défaire la réalité avec son Compas. Salazar et Lyra ont avec eux une bête légendaire.”

Il fit un pas vers eux.

- “Demain, nous allons tuer. Nous allons utiliser la magie pour détruire des vies. C’est nécessaire mais j’ai peur.”

- “Tu as peur? Toi, Godric?” railla Salazar. 

- “J’ai peur de ce que nous pourrions devenir” répondit Godric avec une intensité qui effaça instantanément le sourire de Salazar. “Nous sommes sur le point de gagner un pouvoir immense. Si nous vainquons le Jarl, qui nous arrêtera? Qui nous empêchera de devenir les nouveaux tyrans? De décider qui vit et qui meurt selon notre bon plaisir?”

Il sortit alors une dague de sa botte et s’entailla la paume. Le sang perla, rouge et chaud.

- “Je veux un serment. Ici et maintenant.”

- “Un serment?” dit Rowena en fronçant les sourcils. 

- “Oui…” répondit Godric. “Jurez! Jurez que nous n’utiliserons jamais notre magie pour asservir ceux qui n’en ont pas. Jurez que nous n’utiliserons jamais ce pouvoir pour dominer, mais seulement pour protéger. Que nous ne tuerons jamais un ennemi vaincu ou désarmé. Pour la bravoure”

Il y eut un silence puis Helga s’avança la première. Elle prit la dague sans hésiter, coupa sa main et serra celle de Godric.

- “Je le jure” dit-elle, sa voix claire. “La terre est à tout le monde, qu’elle soit arable ou rocheuse. La magie est un don pour aider à faire pousser, pas pour écraser. Je fais le serment de protéger la vie, sous toutes ses formes. Pour la vie.”

Rowena soupira puis hocha la tête. Elle coupa sa main. “Je le jure. L’ordre ne peut exister sans règles morales. La logique dicte que la domination engendre la rébellion, et que la rébellion mène au chaos. Pour le Savoir.”

Lyra suivit sans hésiter. Elle prit la dague et fit aussi une entaille. “Je le jure. Je le jure. La tyrannie est le refuge de ceux qui ne savent pas se maîtriser. La véritable puissance ne s’abaisse pas à contrôler les faibles. Pour le contrôle.”

Ils se tournèrent tous vers Salazar.

Il resta immobile un long moment, ses yeux jaunes fixés sur le sang qui coulait des mains de ses alliés. Le vent hurlait à travers les créneaux, portant l’odeur de l’armée ennemie qui approchait.

- “C’est une faiblesse” murmura-t-il. “Se limiter soi-même face au chaos…”

- “C’est ce qui nous sépare d’eux” répondit Lyra. “C’est ce qui fait de nous des grands sorciers, et pas des conquérants.”

Salazar regarda Lyra, qui venait de revenir et le regardait avec supplication. Il vit l’espoir dans ses yeux. Il prit la dague et trancha sa paume blanche.

- “Je le jure” dit-il, sa voix dénuée de chaleur. Il serra leurs mains, mêlant son sang au leur. “Je protégerai ce monde mais ne vous y trompez pas…” Il planta ses yeux dans ceux de Godric. “Parfois, pour protéger, il faut faire ce que les héros refusent de faire.”

Le pacte fut scellé, un serment de sang venait d’être prononcé. Une lueur dorée, brève mais intense, enveloppa leurs mains jointes. La magie ancienne avait enregistré leur promesse. Godric relâcha l’étreinte. Il se sentit plus léger, comme si ce serment était la véritable armure dont il avait besoin.

Un cor sonna au loin. Profond, guttural, un son de mort.

- “Ils sont là” dit-elle.

Godric reprit son épée. Il regarda ses amis, ses frères et sœurs d’armes.

- “À vos postes” ordonna-t-il. “Pour Elric. Pour l’avenir.”

Rowena repartit vers le Compas et termina de se préparer. 

Godric resta seul un instant face à l’aube qui ne venait pas. Il regarda sa main ensanglantée, la cicatrice du serment déjà en train de se former.

- “Que je sois digne” murmura-t-il à la nuit. Puis il descendit vers la porte centrale.

Salazar s’éloigna mais Lyra ne le suivit pas immédiatement vers les accès inférieurs. Elle vit Helga s’isoler près d’une meurtrière donnant sur la mer déchaînée. Lyra s’approcha, ses pas silencieux sur la pierre.

- “Tu devrais te reposer, Helga. La Pierre d’Ancrage demandera toute ta force.”

Helga sursauta légèrement, puis offrit un sourire triste à la jeune femme aux cheveux noirs. 

- “Tu as raison Lyra. Mais la terre à besoin de moi. Je ne peux pas faiblir. Et toi? Tu sembles… ailleurs.” 

Lyra s’appuya contre le mur froid et humide. Elle regarda ses propres mains, fines et pâles. 

- “J’ai froid, Helga. Pas ce froid du vent, mais un froid intérieur.” Elle hésita, puis sa voix se brisa, perdant pour la première fois son assurance innée. “J’ai peur pour lui.” Helga n’eut pas besoin de demander de qui elle parlait. 

- “Salazar est puissant, peut-être le plus puissant de nous tous” rassura Helga. 

- “Ce n’est pas sa mort que je crains” murmura Lyra, ses yeux verts se voilant de larmes. “Il a regardé le Basilic dans les yeux, et le Basilic l’a regardé en retour. Il a lié son âme à ce monstre dans la grotte. Je le sens changer, Helga. Il devient dur comme ce rocher sur lequel nous sommes.” 

Helga, émue, prit les mains de Lyra dans les siennes. Elles étaient glacées. 

- “Nous sommes là, Lyra. Tu n’es pas seule. Quoi qu’il arrive demain, nous veillerons les uns sur les autres. C’est le but de cette Alliance.” 

- “Promets-moi” insista Lyra avec une intensité soudaine, serrant les mains d’Helga. “Promets-moi de m’aider à ne pas le laisser s’enfoncer dans les ténèbres. Qu’il y aura toujours une lumière pour lui.”

- “Je te le promets, Lyra” dit fermement Helga. “Nous gagnerons. Ensemble.”

Une chaîne de feu apparut soudainement et s’enroula autour de Lyra et Helga. Elle ne brûlait pas mais une forte magie s’en échappait. 

Lyra eut un sourire, d’une tristesse infinie. Elle se pencha et embrassa Helga sur la joue. 

- “Tu es le cœur de tout ceci, Helga. Ne l’oublie jamais.”

Elle se détacha doucement d’Helga et la chaîne magique disparut. Elle se dirigea vers l’escalier en colimaçon descendant vers les fondations, sa robe noire flottant derrière elle comme une ombre. Helga la regarda disparaître dans l’obscurité, le cœur serré.

En bas, dans les entrailles de la forteresse, là où la roche volcanique rencontrait le sable, Salazar l’attendait. Il était debout au centre d’un immense cercle runique qu’il venait de tracer sur le sol humide de la grotte. Le Basilic était lové dans l’ombre, à moitié immergé dans une mare d’eau de mer laissée par la marée, ses yeux clos, mais son esprit présent, lourd et oppressant. 

- “Tu es prête?” dit Salazar.

- “Oui, je pense…” répondit doucement Lyra en entrant dans le cercle.

Salazar se redressa et la regarda. Pour la première fois depuis des jours, son visage s’adoucit. La lueur jaune dans ses yeux s’estompa pour laisser place au vert profond qu’elle aimait tant. Il s’approcha d’elle, prit son visage entre ses mains. 

- “Ensemble, nous mettrons fin au chaos, mon amour.” 

- “Ensemble” répéta Lyra.

Elle l’embrassa et se blottit contre lui, écoutant le battement de son cœur, solide et régulier, couvrant les bruits alentour. Elle ferma les yeux, savourant sa chaleur, alors qu’au-dessus d’eux, et venant du large, le cor de guerre viking déchirait la nuit.

La bataille avait commencé.

Laisser un commentaire ?