Les fondateurs, la genèse

Chapitre 11 : Le poids de l'ignorance

2067 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 08/01/2026 12:16

Le point de ralliement était une tour de guet romaine surplombant les côtes. Godric et Rowena arrivèrent les premiers après avoir marché pendant des jours. L’épée de Godric, désormais imprégnée de l’Incantation du Géant, dégageait une chaleur constante. Il se sentait plus fort, capable de fendre la pierre. Rowena, elle, ne quittait pas des yeux le Compas. L’artefact tournait frénétiquement, ses anneaux de bronze cliquetant à chaque pas, signalant des perturbations magiques de plus en plus proches.

- “Nous ne sommes pas seuls” murmura Rowena, ses yeux gris scannant l’horizon brumeux. “Il y a une escouade devant nous, dans la vallée.”

Godric s’arrêta au sommet de la crête. En contrebas, un hameau avec quelques maisons de tourbe isolées était en proie au chaos. Ce n’était pas l’armée principale du Jarl, mais une meute de traqueurs nordiques venus piller la zone.

- “Ils sont attaqués” gronda Godric, dégainant son épée.

- “Godric, attends!” prévint Rowena. “Ils sont vingt. Les villageois sont… Mais qu’est-ce qu’ils font?”

- “Ils se défendent!” répondit Godric. “Allons-y!”

Mais avant qu’il ait le temps d’aller aider le village, une forme émergea de la brume au Sud, c’était Helga. Mais ce n’était plus la femme vibrante qui les avait quittés. Elle s’appuyait lourdement sur son bâton. Ses cheveux, autrefois d’un roux flamboyant, étaient striés de mèches grises et ternes. Son visage était émacié, comme si elle avait jeûné pendant des semaines.

- “Helga!” cria Godric et se précipita pour la soutenir. “Que t’est-il arrivé?”

- “J’ai sauvé la terre” souffla-t-elle avec un faible sourire, tapotant la besace contre sa hanche où pulsait la Pierre d’Ancrage.

Puis, le froid arriva, il ne vint pas du vent, mais du Nord. Salazar et Lyra apparurent, semblant se faufiler comme des ombres. Si Helga avait l’air diminuée, Salazar, lui, semblait avoir transcendé son humanité. Il se tenait plus droit, plus rigide, mais c’étaient ses yeux qui captaient l’attention. Ils n’étaient plus simplement verts. Ils étaient teintés d’un jaune maladif, et ses pupilles semblaient par moment s’étirer verticalement. Lyra se tenait un pas derrière lui, le visage pâle, comme si elle marchait à côté d’un fauve qu’elle peinait à tenir en laisse.

- “Vous avez trouvé ce que vous cherchiez?” demanda Rowena.

- “Oui” répondit-il. 

- “Nos retrouvailles attendrons, il faut vite aller aider le village” dit Godric.

Quand ils arrivèrent au village, le massacre avait commencé. Les toits des maisons étaient en feu.

- “A l’attaque” cria Godric dégainant son épée. La lame s’enflamma instantanément, réagissant à sa colère.

Ils dévalèrent la pente. Godric frappa le premier, un météore de feu et d’acier. Son épée tranchait les boucliers vikings comme du papier. Rowena, restée en retrait sur un rocher, dirigeait des sorts de précision, faisant trébucher les ennemis ou déviant les haches. Salazar et Lyra se déplaçaient comme de la fumée, leurs sorts de magie frappant silencieusement et mortellement. Les Vikings, surpris par cette force d’élite, commencèrent à reculer. La victoire semblait facile.

C’est alors que le désastre frappa. Non pas par la main de l’ennemi, mais par celle des alliés. Les sorciers du village, voyant les Vikings reculer, reprirent courage. Ils sortirent de leurs cachettes, baguettes de noisetier mal taillées et bâtons enchantés à la main.

- “En avant!” hurla un père de famille, pointant sa baguette vers un Viking qui faisait face à Godric.

L’homme lança “Confringo”, mais sa prononciation était pâteuse et son geste imprécis par la panique. Le sort ne partit pas droit, il décrivit une courbe aléatoire et frappa non pas le Viking, mais une poutre de la grange derrière Godric. La structure s’effondra dans un fracas épouvantable. Godric eut juste le temps de se jeter sur le côté, évitant d’être écrasé, mais le toit en feu s’abattit sur lui, l’isolant du combat.

- “Godric!” cria Helga.

Dans un autre coin, une femme tenta un sortilège pour repousser la fumée, mais au lieu de cela, elle alimenta l’incendie, créant une tornade de feu qui engloutit trois de ses propres voisins. Un autre sorcier, voulant lancer un bouclier, créa une onde de choc qui renversa Rowena de son rocher. C’était le chaos absolu. L’ennemi n’avait même plus besoin de se battre, les sorciers locaux s’entretuaient dans leur confusion. Salazar s’arrêta au milieu du carnage, ses yeux jaunes brillèrent d’une fureur froide.

- “Assez!” siffla-t-il.

Il leva son bâton et frappa le sol. Une onde de magie pure balaya la place. Elle ne tua personne, mais elle figea tout le monde. Les villageois furent pétrifiés sur place, leurs baguettes tombant de leurs mains.

- “Lyra, les Vikings” ordonna-t-il.

Lyra déchaîna une série de maléfices et en quelques secondes, les derniers envahisseurs furent à terre. Godric émergea des décombres de la grange, son armure noircie, toussant. Il avait une entaille au front, causée non par une arme, mais par une tuile tombée à cause du sort raté du villageois. Il les regarda, ils étaient pétrifiés, puis tourna son regard vers Salazar.

- “Relâche-les. C’est bon, c’est fini” grogna-t-il.

Salazar claqua des doigts et les villageois s’effondrèrent, haletants, terrifiés autant par leurs sauveurs que par les Vikings.

- “Ils ont failli te tuer” dit Salazar, sa voix basse, venimeuse. « Pas l’ennemi. Eux. »

- “Pas du tout, ils étaient même en train de fuir” répondit Godric.

- “Pas l’ennemi. Eux” dit-il en montrant les villageois.

Godric ne répondit pas. Il regarda le père de famille qui avait lancé le sort raté. L’homme pleurait, serrant sa baguette contre lui. 

Le soir même, ils établirent leur camp dans la tour de guet. L’atmosphère n’était plus à l’urgence du combat, mais à celle, bien plus lourde, celle du jugement. Dehors, le vent hurlait, mais à l’intérieur, l’air était électrique, saturé par une magie résiduelle et des rancœurs inexprimées. Helga, épuisée, était assise près d’un feu magique qui ne produisait aucune fumée. Godric faisait les cent pas, ses bottes claquant sur la pierre, une agitation qui contrastait violemment avec l’immobilité reptilienne de Salazar, adossé dans l’ombre.

- “Nous devons les emmener avec nous” déclara soudain Godric, brisant le silence. “Il y a des milliers de sorciers sur cette île. Si nous les laissons seuls ici, le Jarl viendra les massacrer.”

Rowena, assise à même le sol froid, sortit son Compas et le posa sur une pierre plate. L’objet projeta aussitôt une carte lumineuse de l’Angleterre, constellée de points rouges qui pulsaient comme des plaies ouvertes.

- “Godric a raison, ça nous donnera un avantage” intervint-elle. Elle était assise au bord d’une table, le Compas posé à côté d’elle. “C’est assez simple, à cinq contre l’armée du Jarl, nos chances de succès sont presque nulles. Si nous levons une milice, même mal entraînée, nos chances augmentent fortement.”

- “Une milice?” Salazar eut un rire méprisant. Il se leva lentement, son ombre s’étirant anormalement sur le mur de pierre. “Tu as vu ce qui s’est passé aujourd’hui. Ce n’était pas une armée, c’était le chaos. Tu veux donner des armes à ces… personnes, Rowena?”

- “Ils ont besoin d’être guidés!” rétorqua Godric en frappant le mur du poing.

- “La magie est une arme, Godric, pas un jouet” coupa Salazar, s’avançant vers lui, ses yeux jaunes brillant dangereusement. “Et on ne donne pas une arme à un enfant ou à un idiot. Tu as vu cet homme? Il a visé l’ennemi et t’a fait tomber un toit sur la tête. Et Elric? Elric a voulu jouer au héros et il s’est fait exploser. L’incompétence est plus dangereuse que le Jarl.”

- “Elric est mort parce qu’il ne savait pas et parce qu’il voulait nous aider, nous sauver!” rugit Godric, faisant face à Salazar. “Si je l’avais entraîné plus tôt, si nous avions pris le temps, il serait à nos côtés!”

- “Ou il aurait tué tout le monde autour de lui plus vite.” Salazar ne cédait pas un pouce de terrain. “La magie est une science, un privilège. Elle demande du sang, de la discipline. Tu ne peux pas prendre le premier paysan venu, lui mettre une baguette dans la main et espérer qu’il défende le Royaume. Ils sont un fardeau.”

- “Alors quoi? On les laisse mourir?” demanda Helga d’une voix tremblante, se redressant péniblement. “Ce sont nos frères et nos sœurs, Salazar. Ils ont juste peur et ont besoin d’aide”.

- “Non, Helga” dit doucement Lyra, intervenant pour la première fois. Sa voix était calme, mais implacable. “Ce sont des victimes. Nous devons protéger ceux qui ont le don véritable, ceux qui peuvent comprendre.”

- “La peur n’est pas une excuse!” rugit Salazar. “La pureté, c’est la compétence! Seuls ceux qui ont l’héritage, la tradition, le contrôle... seuls ceux-là méritent d’être à nos côtés. Les autres sont un poids mort.”

- “Tu parles comme le Jarl” dit Godric, sa voix devenue dangereusement calme.

La phrase tomba comme un couperet, un silence absolu envahit la tour. Lyra retint son souffle. Choqué, Salazar recula d’un pas, comme frappé physiquement. “Je parle de survie, de protéger ce qui est précieux. Tu es aveuglé par ton cœur, Godric, tu veux être le héros de tout le monde. Mais à force de vouloir sauver tout le monde, tu ne sauveras personne.”

- “Et toi” répliqua Godric, la main sur la garde de son épée, “à force de trier ceux qui méritent ou non de faire partie de ta vie et de ta vision, tu finiras seul. Je préfère mourir entouré d’idiots courageux que de vivre avec un tyran parfait.”

La tension était telle que l’air crépitait. L’alliance, nouvelle, cimentée par la mort d’Elric, se fissurait irrémédiablement sous le poids de la réalité. L’affrontement de deux philosophies. 

Rowena s’interposa. “Ce n’est pas que votre discussion ne m’intéresse pas, mais regardez le Compas.”

Elle se leva, montrant l’artefact. L’aiguille ne vibrait plus, elle tournait follement.

- “Je pense que votre dispute est close. Parce que nous n’avons plus le temps de choisir qui nous sauvons” dit-elle, blême.

Un grondement fit trembler le sol, comme si une horde de géant venait de passer en courant. Au loin, vers le Nord, le ciel nocturne n’était plus noir, il virait au vert toxique. Des éclairs silencieux déchiraient l’horizon, dessinant des runes gigantesques dans les nuages. 

- “Ça commence” murmura Lyra.

- “Où?” demanda Salazar, oubliant instantanément sa querelle.

- “Au Nord” répondit Rowena. “Une ville côtière majeure. Il ne cherche plus à se cacher, il lance l’invasion totale.”

Godric courut vers la fenêtre, au loin, très loin, on pouvait voir les lueurs des incendies magiques qui commençaient à ravager la côte. C’était un feu vert et malsain.

- “L’ennemi est là” dit Godric, sa voix basse et terrible. Il se tourna vers Salazar. “Nous réglerons nos comptes plus tard. Pour l’instant, si nous ne nous battons pas, qu’ils soient compétents ou non, il n’y aura plus personne à former.”

Salazar soutint son regard, les mâchoires serrées, puis il hocha la tête sèchement. 

- “Allons tuer ces barbares.”

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