Les fondateurs, la genèse
Le vent qui balayait l’Angleterre ce jour-là portait trois odeurs distinctes. À l’Ouest, l’odeur du soufre et du métal chauffé à blanc. Au Sud, l’odeur de la terre humide et de la décomposition. Au Nord, l’odeur du sel glacé et des ténèbres anciennes. L’Alliance s’était fragmentée pour mieux frapper, mais chaque fragment était désormais seul face à son destin.
L’Ouest de l’Angleterre était un enchevêtrement de vallées encaissées et de pics rocheux, noyés sous une pluie perpétuelle où la terre se transformait en boue noire. C’était un pays de fer, de charbon et de pierre, rude et impitoyable. Cela faisait plusieurs jours qu’ils marchaient, et le silence entre eux était plus lourd que jamais. Ils n’avaient presque pas parlé. L’image d’Elric, se consumant dans sa propre magie, hantait chaque seconde les pensées de Godric. Il était en tête, son épée à la main, il fendant les feuilles et les branches qui lui bloquaient le chemin. Le bruit sec du bois tranché résonna comme un coup de feu dans la forêt silencieuse.
- “Arrêtez de frapper la végétation. C’est inutile, c’est bruyant, et cela perturbe les lectures géomagnétiques.” dit Rowena, qui le suivait à quelques pas, consultant le Compas d’arithmancie antique. L’artefact, un disque de bronze complexe récupéré la veille dans un cairn protégé par des énigmes druidiques, vibrait doucement dans sa main.
- “C’est efficace” grogna Godric sans se retourner, tranchant une ronce épaisse. “Et si vos lectures étaient plus rapides, nous serions déjà arrivés.”
Il était fatigué, pas physiquement mais mentalement. Voyager avec Rowena était une épreuve pour un homme d’action. Elle ne marchait pas, elle calculait des trajectoires optimales pour économiser son temps. Elle ne mangeait pas par plaisir, elle ingérait des aliments pour augmenter son énergie.
- “Et voilà, nous y sommes” dit-elle soudainement, s’arrêtant net, consultant le compas d’arithmancie antique.
Avant d’atteindre la rune d’Incantation, Godric et Rowena avaient dû faire un détour par les landes brumeuses. Rowena savait, grâce à ses calculs, que la clé pour déchiffrer les runes du Jarl se trouvait là, dans la tombe d’un druide architecte oublié. Ils s’étaient tenus au pied d’une colline battue par les vents. Au sommet se dressait un immense tumulus de pierres grises, couvert de lichen et usé par le temps. Il n’y avait aucune porte visible, seulement une dalle massive gravée de spirales celtiques.
- “Nous perdons notre temps” grognait Godric, testant la solidité de la pierre avec le pommeau de son épée.
- “Laisse moi faire” lui répondit-elle sans même le regarder.
Elle s’approcha de la dalle et une voix résonna de la roche elle-même. "Je n’ai pas de voix mais on peut m’entendre. Je suis invisible comme un rien, mais tu peux me percevoir. Sitôt que l’on me nomme, je n’existe plus. Qui suis-je?”
Godric fronça les sourcils. “Le vent?” proposa-t-il. La pierre se mit à chauffer dangereusement, virant au rouge sombre.
- “Non!” cria Rowena. “Arrête! Encore une mauvaise réponse et tout est fini!”
Elle posa sa main fine sur la surface rugueuse de la dalle, calmant la magie qui s’agitait. Elle réfléchit. La réponse devait être liée à la nature du lieu et à l’artefact qu’il protégeait.
- “Je n’ai pas de voix... Sitôt que l’on me nomme…”
Et soudainement, elle sourit.
- “Le silence” déclara-t-elle fermement.
La lueur rouge s’estompa. Un clic sonore, semblable à un mécanisme d’horlogerie, retentit au cœur du tumulus. Mais la porte ne s’ouvrit pas. La voix reprit, plus grave cette fois.
“Bonne réponse. Mais le savoir a un prix. Pour entrer, tu dois donner ce que tu possèdes de plus précieux, mais que tu ne peux pas tenir dans ta main.”
Godric porta instinctivement la main à son cœur.
- “Notre âme” chuchota-t-il.
- “Chut” lui répondit Rowena, le visage soudainement grave. “Les druides ne sont pas des démons, ils ne veulent pas notre âme. Ils veulent une preuve de dévouement. Ce que j’ai de plus précieux…” réfléchit Rowena en se tapotant le menton.
Elle regarda Godric, puis regarda vers le Nord, là où la menace grandissait. Ce qu’elle avait de plus précieux, c’était sa certitude. Son arrogance intellectuelle. Sa conviction qu’elle pouvait tout résoudre. Elle s’avança et ferma les yeux.
- “Je donne... mon ignorance” dit-elle.
Godric la regarda, perplexe.
- “Je donne le fait que je ne sais pas tout” expliqua-t-elle à la pierre. “Je donne mon humilité face à l’inconnu. C’est la seule chose qu’un savant chérit secrètement, le mystère qu’il reste à résoudre.”
Un grondement sourd secoua la colline. La dalle massive devint poussière, s’effritant en un tas de sable fin, révélant l’intérieur sombre du Cairn. Sur un piédestal central, reposait l’objet de sa convoitise. C’était un instrument céleste et magique, forgé par des mains qui connaissaient les étoiles depuis des temps anciens. Il était couvert de runes mobiles qui tournaient sur elles-mêmes, s’alignant sur des courants magiques invisibles. Rowena prit le compas et sentit immédiatement la vibration remonter le long de son bras, comme une pulsation rythmique.
- “Ça fonctionne?” demanda Godric par-dessus son épaule, voyant qu’elle manipulait l’objet.
- “Mieux que ça” répondit Rowena, un sourire sur ses lèvres. “Il a déjà repéré plusieurs Runes de Servitude. Le Jarl a tissé une toile serrée, Godric. Mais avec ceci... je peux trouver le fil qui fera tout s’écrouler.”
La pluie ruisselait sur la barbe et les cheveux de Godric. Ils se trouvaient devant une paroi rocheuse abrupte, dissimulée par des fougères géantes. Il n’y avait rien, à part la pierre grise et humide.
- “Il n’y a rien ici, juste un mur” répondit-il.
- “Vos yeux voient un mur, Godric. Mon esprit voit une entrée.” Elle s’approcha de la paroi. L’air qui en sortait, par des fissures invisibles, était chaud, pulsant comme une respiration lente et profonde. “La forge primordiale, c’est ici que les anciens forgeaient les armes des géants. C’est ici que dort l’Incantation.”
Elle leva sa baguette et commença à tracer des formes géométriques complexes dans l’air, murmurant des sorts. Mais rien ne se passa.
- “Étrange…” murmura-t-elle, frustrée. “Pourquoi ça ne fonctionne pas? On dirait qu’elle ne veut pas s’ouvrir.”
Godric s’approcha. Il posa sa main sur la roche et sentit une sorte de vibration.
- “Ce n’est pas une énigme, Rowena” dit-il. “C’est un poids, regarde le sol.”
Il montra des rainures profondes dans le sol. La porte ne s’ouvrait pas par magie, mais par un mécanisme de contrepoids massif, conçu pour des êtres dix fois plus forts qu’un humain.
- “Pousse ici” ordonna-t-il, indiquant un point de levier.
- “La force physique est inu…”
- “Pousse!”
Rowena, vexée, appliqua sa magie pour pousser. Godric y mit son épaule, utilisant chaque once de sa force musculaire, renforcée par le sort de puissance. La roche gronda et un bruit de tonnerre souterrain secoua la forêt. La porte, une dalle de granit de plusieurs tonnes, pivota lentement. Ils échangèrent un regard. Pas de remerciement, juste une reconnaissance mutuelle.
Ils s’enfoncèrent dans les ténèbres. Rowena alluma sa baguette en créant une sphère de lumière. Ils descendirent pendant des heures dans les entrailles de la terre. La chaleur devenait suffocante. L’air sentait le soufre, le métal en fusion et la magie brute. Ils débouchèrent enfin dans une caverne immense, une cathédrale naturelle illuminée par un lac de magma en sommeil. Au centre, sur une île de pierre noire entourée de lave, reposait une enclume massive. Et au-dessus de l’enclume, flottant dans l’air surchauffé, une rune de feu tournait lentement: l’Incantation du Géant.
- “Elle est là” souffla Godric, hypnotisé par la puissance qui émanait des runes.
Mais entre eux et l’enclume, quelque chose bougea soudainement. C’était un golem de fer noir et de pierre volcanique, haut comme trois hommes. Il était animé par un noyau de lave en fusion visible à travers les plaques de pierre et de métal sur son torse. Godric sourit. Enfin, quelque chose qu’il pouvait comprendre, quelque chose qu’il pouvait frapper.
- “Je m’occupe du tas de pierre” dit-il, dégainant son épée. “Toi, tu prends l’Incantation.”
- “Godric, attends! Tu ne sais pas ce que c’est, je dois analyser ses points de…”
Mais Godric avait déjà chargé. Il bondit par-dessus une crevasse de lave, son cri de guerre résonnant contre les parois. Il était rapide, il esquiva un poing de pierre gros comme un rocher et frappa le genou du golem. Son épée rebondit avec un bruit de tonnerre et vibrant douloureusement dans sa main. Le golem n’avait pas vacillé. Il riposta avec une lenteur trompeuse d’un revers de main, comme pour chasser une mouche. Godric leva son épée pour parer, mais la force de l’impact fut colossale. Il fut projeté à travers la caverne comme une poupée de chiffon. Il percuta la paroi rocheuse qui lui coupa instantanément le souffle. Il glissa au sol, sonné, un goût de métal dans la bouche.
- “Attention!” cria Rowena.
Le golem se retourna et fit un pas vers elle, faisant trembler le sol.
Rowena leva sa baguette et cria “Confringo!”. Le sortilège explosif frappa directement le torse du géant.
La fumée se dissipa... révélant le métal intact, il avait absorbé l’impact.
- “Euh… Godric!” appela-t-elle, sa voix perdant son calme habituel pour laisser percer l’urgence. Elle courait en zigzag, esquivant des jets de vapeur brûlante que le géant projetait. “Il est invulnérable! Il est forgé pour résister à n’importe quel choc! C’est une forge vivante!”
Godric se releva péniblement, crachant du sang. Ses côtes le brûlaient. “Et… et alors? Je dois taper plus fort?”
C’est alors qu’elle l’entendit, un bruit lointain, sourd et répétitif. “Non, écoute!” lui hurla-t-elle, se cachant derrière une stalagmite qui fut pulvérisée l’instant d’après. “Tu dois taper en rythme. C’est une forge! Tout ici est basé sur le rythme du marteau, écoute!”
Godric ferma les yeux une seconde, ignorant la douleur lancinante et la chaleur qui le brûlait à petit feu. Il écouta. Au-delà du fracas du monstre, au-delà du sifflement de la vapeur, il entendit un son profond. “Boum-boum…” Le noyau de lave. “Boum-boum…” Il y avait un temps mort. Une fraction de seconde, juste après la pulsation, où les plaques de l’armure s’écartaient très légèrement pour laisser échapper la chaleur excédentaire, évitant que le golem n’explose. Une faille.
- “Je te tiens” murmura-t-il, un sourire aux lèvres.
Il rouvrit les yeux. La douleur était fulgurante mais elle devint un carburant. Il ne chargea pas aveuglément cette fois. Il attendit, son épée basse. Le golem leva ses deux poings joints pour l’écraser. Boum. Le golem commença son mouvement descendant. Boum. Les plaques du torse s’ouvrirent, révélant le cœur rouge et brûlant.
- “Maintenant!” hurla Rowena.
Elle lança “Depulso” dans le dos de Godric. Propulsé par la magie de Rowena, celui-ci devint une flèche humaine. Il se glissa sous les bras du géant, la roche déchirant son pantalon et sa peau. D’un mouvement de poussée précis vers le haut, guidé par l’instinct guerrier, mais accompagné par l’intelligence de Rowena, il planta son épée dans la fente du torse, droit dans le noyau en fusion.
Le temps se figea. Le golem s’immobilisa. Un hurlement de métal déchira l’air. Le noyau implosa. Godric roula sur le côté juste avant que le géant ne s’effondre dans un fracas de pierre inerte. Il resta allongé un instant, haletant, regardant le plafond de la caverne. Il était vivant. Il se releva, boitant, et retira son épée du cadavre de métal.
Rowena s’approcha de l’enclume. Ses mains tremblaient légèrement alors qu’elle tendait sa baguette pour prendre la rune de l’Incantation. Elle captura l’essence du feu dans un orbe de cristal qu’elle sortit de sa robe.
- “Tu as été … Tu m’as écouté” dit-elle enfin, sa voix trahissant une pointe de surprise... et de respect.
- “Tu as crié au bon moment” répondit Godric, s’essuyant le front couvert de suie et de sang.
Elle se tourna vers lui. Il était sale, blessé, ses vêtements en lambeaux, mais il souriait. Pas de son sourire arrogant habituel mais un sourire fatigué et complice.
- “Ton épée a besoin de cette incantation pour faire face au Jarl” dit-elle doucement.
Ils s’approchèrent ensemble de l’autel. Godric tendit alors son épée et l’Incantation, libérée de son gardien, coula comme un métal liquide le long de la lame, s’incrustant dans l’acier. L’épée se mit à vibrer d’une puissance nouvelle, lourde, implacable. Une arme capable de briser les runes, capable de tuer un Jarl.
- “Oui et maintenant nous avons le Compas et l’Incantation. J’espère que les autres ont eux aussi réussi à trouver ce qu’ils cherchaient” dit-il. “Maintenant, partons de cet endroit.”
Le Sud de l’Angleterre aurait dû être verdoyant, une tapisserie de collines douces et de forêts denses et anciennes. Mais au lieu de cela, il y régnait un silence, presque de mort. Helga marchait, seule, dans une forêt. C’était, disait-on, le berceau de la magie druidique mais aujourd’hui, elle ressemblait à un cimetière. La corruption du Nord, canalisée par les runes de servitudes lointaines, s’était infiltrée jusque dans les racines profondes comme un poison insidieux. Les arbres ici, de vieux chênes noueux et tortueux, mouraient à petit feu. Leurs feuilles étaient grises, couvertes d’une pellicule huileuse. L’herbe sous ses pieds était cassante, jaune, sans vie. Il n’y avait aucun chant d’oiseau, aucun bruissement d’insectes. Uniquement, le silence absolu. Helga marchait, et à chaque pas, elle pleurait. Elle sentait la douleur de la nature qui l’entourait. Et plus elle s’enfonçait dans la forêt, plus elle souffrait. Elle arriva enfin dans une clairière où se dressait un chêne millénaire, l’ancêtre de tous les arbres. Mais le chêne était en train d’hurler. Elle aperçut des veines noires, palpitantes comme des artères malades, remontant le long du tronc. Helga savait que c’est ici que se trouvait la Pierre d’Ancrage. Seulement, il n’y avait rien. L’objet qu’elle cherchait était le cœur même de la forêt.
Helga s’agenouilla devant l’arbre. Des larmes coulaient sur ses joues, elle sentait sa suffocation comme si on lui serrait sa propre gorge.
- “Je suis là” murmura-t-elle, posant ses mains sur la terre souillée. “Je ne te laisserai pas.”
L’arbre ne répondit pas. La terre était fermée, hostile, repliée sur sa douleur comme un animal blessé prêt à attaquer. Soudainement, le sol trembla et une vapeur toxique s’en éleva, brûlant la peau d’Helga. Elle comprit alors. Elle devait purifier cet endroit, le soigner. Et pour cela, elle devait se sacrifier. Helga s’agenouilla dans la boue froide et toxique, ferma les yeux et abaissa ses protections. Elle ne se protégea pas contre la douleur de la terre mais, au contraire, l’invita à entrer.
- “Prends” dit-elle. “Prends ce qui est pur, et donne-moi ton poison.”
Le transfert commença, ce fut une agonie. Helga sentit le froid glacial du Nord envahir ses veines. Elle vit les images de massacre, sentit la haine du Jarl, la faim insatiable de sa magie. Son corps tremblait violemment, sa peau devenait pâle et ses cheveux, d’un blond roux éclatant, perdirent de leur couleur, devenant terne. Elle sentait sa propre force vitale s’écouler dans les racines, une lumière dorée et chaude combattant l’encre noire. C’était un combat silencieux mais d’une violence inouïe. Helga luttait contre l’envie de lâcher prise, de s’enfuir, de sauver sa propre vie. Mais l’image d’Elric, courageux jusqu’à la fin, lui revint. Si un enfant avait pu donner sa vie pour eux, elle pouvait donner sa force pour un avenir.
- “Encore…” souffla-t-elle, un filet de sang coulant de son nez. “Continue…”
Pendant des heures, ou peut-être des jours, elle resta là, immobile. Lentement, très lentement, le venin recula. Les veines sur le tronc du chêne s’éclaircirent. Une première feuille verte apparut sur une branche basse. Au fond d’elle-même, Helga sentait pointer une lueur douce, comme un lever de soleil.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle était allongée sur le côté, épuisée, incapable de bouger. Mais autour d’elle, l’herbe formait un cercle parfait. La corruption avait été repoussée. Elle rampa, se releva et la vit. Elle était devant elle, une pierre brute, grosse comme deux poings. Elle ne brillait pas, elle battait, faiblement, comme un cœur malade que l’on venait de réanimer. Elle la prit et la serra contre sa poitrine comme on serre un enfant. Elle était chaude. Elle avait réussi mais à quel prix. Elle regarda ses mains tremblantes, marquées par de fines lignes noires. Elle avait absorbé une part de l’ombre pour sauver la lumière.
- “Merci” dit-elle. “Je te promets de mettre fin à cette souffrance.”
Elle se releva en s’appuyant sur son bâton. Elle était seule, faible, mais elle portait le cœur de la forêt dans son sac.
Au Nord, là où la mer mordait les falaises noires sur lesquelles reposait, loin au-dessus, la Bibliothèque Ancestrale, il n’y avait pas de lumière. Salazar et Lyra avaient trouvé un passage. Il était caché dans une fissure à la base de la falaise, accessible uniquement à marée basse, qui menait sous les fondations mêmes de la terre. Salazar et Lyra avançaient dans l’eau glaciale jusqu’à l’entrée d’une grotte où l’air semblait vous goûter. La grotte était immense, un monde souterrain d’algues bioluminescentes et de stalactites tranchantes comme des lames de rasoir. L’atmosphère y était lourde et froide.
- “Il est proche” murmura Salazar d’une voix tremblante à Lyra, éclairant les parois avec sa baguette.
Salazar s’arrêta et se tourna vers elle, son visage pâle presque spectral dans la lueur verte des algues.
- “Tu as peur?” demanda-t-il.
- “Oui… non. Ce n’est pas ce que tu crois” répondit-elle, sa voix résonnant doucement. “J’ai peur de ce qui pourrait arriver après.”
- “Que veux-tu dire?”
- “Tu te fermes, Salazar. Depuis la mort d’Elric, tu ne dis presque plus rien.” Elle s’approcha de lui. “Je n’arrive plus à lire dans ton cœur, à te comprendre. Je sais et je comprends ta haine du chaos, je la partage. Mais j’ai peur que tu te perdes et que tu deviennes aussi froid que cette grotte.”
Salazar la regarda. Pour n’importe qui d’autre, son visage serait resté impassible, mais Lyra le comprenait. Elle voyait la peur qu’il avait de perdre le contrôle, de perdre ce qu’il aimait à cause de la faiblesse des autres. Il leva sa main et la posa sur la joue de Lyra.
- “Tant que tu es à mes côtés, rien de tout cela ne pourra arriver” dit-il. “Tu es ma conscience, Lyra. Tu es ma moitié, rien ne saurait m’éloigner de toi. Sans toi…” Il ne termina pas sa phrase, l’idée même de la perdre était une chose à laquelle il refusait de penser. C’était la déclaration la plus sincère que cet homme pouvait formuler.
Un sifflement colossal interrompit leur moment. Un son qui ne passait pas par les oreilles, mais vibrait directement dans leur esprit. Ils arrivèrent dans une immense salle souterraine, abritant un lac noir, calme. Au centre, sur une île de roche noire, quelque chose reposait. C’était une montagne d’écailles vertes et sombres, enroulées sur elle-même. La créature dormait, mais par sa seule présence irradiait une puissance magique qui les fit vaciller. C’était une magie très ancienne, une magie de prédateur suprême. Lyra serra le bras de Salazar et grimaça de douleur, portant la main à sa tempe. Le serpent, même endormi, projetait une aura de terreur pure.
Salazar se retourna. “Reste derrière moi” lui dit-il.
Le serpent avait disparu, seules quelques ondulations sur le lac laissaient comprendre qu’il s’était réveillé et qu’il avait plongé. Salazar s’avança jusqu’au bord de l’eau noire, il n’avait pas peur. Au contraire, il ressentait une étrange plénitude. Il ressentait la créature, elle ne connaissait ni le doute, ni la peur, ni la pitié. Il ouvrit la bouche mais aucun son humain n’en sortit. A la place, un sifflement résonna contre les parois de la caverne.
- “Montre toi, gardien” dit-il.
L’eau du lac trembla alors et la montagne d’écailles sortit hors de l’eau. Le bruit fut celui de rochers s’entrechoquant. Lentement, interminablement, la tête de la créature se leva, elle était immense, couronnée de plumes écarlates. Ses paupières étaient closes.
- “Qui ose troubler mon sommeil?” La voix résonna directement dans la tête de Salazar.
- “Je suis Salazar Serpentard et je viens réclamer une alliance.”
Le serpent laissa échapper un rire. “Une alliance? Pourquoi m’allierais-je avec un petit sorcier insignifiant comme toi? Tu respires la peur.”
- “Ce n’est pas notre peur que tu sens” siffla Salazar, redressant ses épaules pour défier la créature. “C’est la peur du monde extérieur. Le Chaos est à nos portes. Des hommes du Nord souillent la magie, notre magie, brisent nos lois et utilisent un pouvoir trop grand pour eux.”
Il sentit l’intérêt du serpent. “Les hommes du Nord… Je les sens. Brutaux, assoiffés de pouvoir, amenant le chaos.”
- “Ils ne laisseront rien derrière eux. J’ai… Nous avons besoin de toi. De tes yeux, de ton venin pour les anéantir.” continua de siffler Salazar.
Soudain, la tête massive se rapprocha de Salazar, s’arrêtant à quelques centimètres de son visage. Salazar pouvait sentir la chaleur de son haleine toxique mais il ne recula pas. C’était le test et s’il montrait la moindre faiblesse, la moindre hésitation, il était mort.
- “Ouvre les yeux” ordonna le serpent. “Regarde la mort en face.”
Salazar savait que croiser le regard du serpent était mortel mais une force indescriptible le poussait à le faire. C’était un pari insensé mais il sentait qu’il devait le faire.
- “Salazar, non!” cria Lyra derrière lui.
Mais il ouvrit les yeux et fixa les paupières de la créature qui s’ouvrirent brusquement.
Le monde devint jaune. Salazar sentit son âme être jugée, disséquée. Le Serpent vit sa haine de l’incompétence, sa douleur pour Elric, son amour pour Lyra, et son obsession fanatique pour l’ordre. Il vit un esprit semblable au sien, un esprit impitoyable. Pendant une seconde, Salazar crut que son cœur allait s’arrêter. Ses yeux brûlaient comme de l’acide. Il tomba à genoux, hurlant de douleur, du sang coulant de ses yeux.
Mais il était vivant.
Le Serpent referma ses paupières intérieures, réduisant son regard mortel à une simple vision.
- “Bien… tu as réussi l’épreuve” gronda la créature. “Nos âmes partagent la même obscurité glaciale. Marche devant, et nous laverons ce monde de ceux qui ne méritent pas d’y vivre.”
Salazar haletait, temporairement aveuglé, tremblant de tous ses membres. Il sentit les mains de Lyra sur son visage, appliquant une essence de dictame sur ses yeux brûlés.
- “Tu l’as fait” sanglota-t-elle, terrifiée et admirative. “Tu l’as dompté.”
- “Non” répondit Salazar, se relevant péniblement alors que l’immense serpent glissait autour d’eux. “Nous nous sommes liés.”
Il se tourna vers la sortie, sa vision encore floue et teintée de jaune, une main posée sur les écailles froides et humides du monstre qui s’élevait au-dessus de lui. Il avait son arme, un Basilic. Il avait son Roi. Mais en lui, quelque chose avait changé. La connexion avec le serpent avait laissé une trace indélébile, une froideur nouvelle, absolue, avait envahi son cœur.
Lyra les suivit, ravalant sa terreur. Ils avaient leur Roi. Mais en sortant de la grotte, elle eut l’impression qu’ils y laissaient une part de leur âme.
La guerre pouvait commencer.