Les fondateurs, la genèse

Chapitre 9 : L'ombre du Nord

1496 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 04/01/2026 14:06

Le Nord de l’Angleterre ne ressemblait plus à une terre, c’était devenu une plaie ouverte. Au sommet de la colline, surplombant une vallée noyée par la brume, se dressait une tente faite de peaux de bêtes cousues grossièrement. À l’intérieur, l’air était lourd, saturé d’encens de jusquiame et de l’odeur métallique du sang frais.

Grimfangr, que ses hommes appelaient le “Sans-Âme”, était agenouillé à même le sol, torse nu malgré le froid glacial. Il avait un visage aux traits durs avec une barbe tressée d’ossements et de perles runiques. Ses yeux n’étaient que des orbites vides où dansait une magie noire. Son corps était une carte de cicatrices et de runes scarifiées, des motifs complexes gravés directement dans sa chair, pulsant d’une lueur bleue maladive. Devant lui, étalée sur une pierre plate, reposait la carte volée de la Bibliothèque Ancestrale. Mais Grimfangr ne la lisait pas avec ses yeux, il lisait avec son sang. Il passa une dague en os sur sa paume, laissant un filet rouge couler sur le parchemin antique. La carte but le liquide avidement. Là où le sang touchait l’encre bleue des lignes magiques originelles, celles-ci noircirent, se tordirent, comme des veines s’infectant sous l’effet d’un poison.

- “Ils sont puissants, Jarl” grogna Valgard. “Cinq sorciers avec une magie... différente.”

- “De la magie pour faible” cracha Grimfangr. Il se releva, immense. “De la magie latine, ils demandent poliment aux éléments, à la terre. Nous... nous prenons.”

Il posa sa main ensanglantée sur la carte, près d’un nœud magique précis au sud.

- “Le Seidr ne demande pas, il exige le sacrifice. Et avec cette carte, nous n’avons plus besoin de chercher les veines, nous savons maintenant où les trancher.”

Il se tourna vers l’ouverture de la tente. Dehors, des centaines de guerriers et de mages chamaniques attendaient. Des feux brûlaient, non pas pour réchauffer, mais pour noircir le ciel.

- “Préparez les Runes!” ordonna Grimfangr. “Nous n’allons pas simplement conquérir cette terre! Nous allons l’asservir! Nous allons planter nos clous dans ses hérétiques jusqu’à ce que la magie elle-même ne réponde plus qu’à notre sang. Et ces mages... ils verront leur monde précieux s’étouffer sous leurs yeux.”

À des lieues de là, dans le silence oppressant de la Bibliothèque Ancestrale, l’atmosphère était funèbre. Ils n’étaient pas retournés au village, c’était trop dangereux. Ils s’étaient repliés dans l’antichambre de la Bibliothèque, le seul endroit encore protégé par les sceaux complexes de Rowena. Godric était assis sur une marche de pierre, nettoyant son épée avec une obsession maniaque. Il frottait la lame encore et encore, comme s’il voulait effacer le souvenir d’Elric. Helga était assise non loin, les yeux fermés, pâle. Depuis qu’ils étaient rentrés, elle tremblait.

- “Je les sens” murmura-t-elle. “Comme des clous ardents. Ils ne se contentent pas de marcher sur la terre, ils la violent.”

Rowena, debout devant une réplique holographique de la carte volée qu’elle tentait de reconstituer de mémoire avec l’aide de Lyra, se figea. “Précise, Helga. Où?”

- “Partout” dit Helga, ouvrant des yeux cernés de fatigue. “Mais ils se concentrent, ils cherchent les points d’ancrage. Les carrefours.”

Rowena traça une ligne lumineuse dans l’air. “Les Runes de Servitude” déduisit-elle, sa voix froide, bien que ses mains tremblaient légèrement. “J’ai lu des fragments à ce sujet dans les textes du Nord.”

Elle fit pivoter la carte lumineuse. “S’ils installent ces runes aux quatre points cardinaux majeurs des lignes telluriques anglaises, ils créeront un filet, une cage. Toute magie pratiquée à l’intérieur de ce périmètre sera soit annulée, soit... aspirée pour nourrir leur magie.”

Salazar, qui se tenait à l’écart, regardant l’obscurité du plafond étoilé, se tourna vers eux.

- “Ils veulent nous asphyxier de notre magie” dit-il. “Sans accès aux courants magiques, nos sorts s’épuiseront. Nous serons comme de simples proies face à des loups enragés.”

Il s’avança, son visage plus dur que jamais depuis la mort d’Elric. Il n’y avait plus de place pour le doute chez lui, seulement une détermination glaciale.

- “Nous ne pouvons pas les affronter directement” continua Salazar. “Ils sont une armée. Nous sommes cinq, et divisés par... nos philosophies.” Il lança un regard en coin à Godric, qui ne réagit pas. “Si nous attaquons maintenant, nous mourrons. Et l’héritage mourra avec nous.”

- “Alors quoi?” Godric leva enfin la tête, ses yeux brûlant d’une colère sourde. “On se cache? On attend qu’ils aient fini de nous conquérir?”

- “Non” dit Rowena. “Nous changeons les règles.”

Elle fit un geste brusque, et la carte s’effaça pour laisser place à quatre symboles flottants.

- “La magie du Jarl est basée sur la domination brute. Pour briser ses runes, nous avons besoin d’artefacts qui incarnent des principes opposés. Des principes fondamentaux, des amplificateurs.”

Elle pointa le premier symbole, une forme d’étoile.

- “Les Runes de Servitude sont un labyrinthe logique conçu pour piéger la magie. Je ne peux pas le défaire avec ma seule baguette. Il me faut le Compas d’Arithmancie Antique. On dit qu’il fut forgé par les premiers druides pour tracer les alignements de Stonehenge. Il permettrait de montrer le courant magique. Avec lui, je peux localiser les failles dans leurs filets et les défaire.”

Elle regarda Godric, le symbole changea pour devenir un marteau.

- “Les runes sont protégées par des gardiens physiques, des géants ou d’autres créatures. Ton épée est belle mais c’est de l’acier humain. Il te faut quelque chose capable de fendre la magie solidifiée. L’Incantation du Géant. C’est un chant de forge perdu, caché dans les mines de l’Ouest. Il permet d’imprégner l’acier d’une grande force. Avec cet enchantement, ton bras sera aussi fort qu’une montagne.”

Godric hocha lentement la tête. Il lui fallait une force transcendante.

Rowena se tourna vers Helga. Le symbole devint une pierre creuse.

- “Ils empoisonnent la terre, Helga. Même si nous brisons les runes, le sol sera souillé. La magie ne pourra plus y circuler comme avant. Il nous faut la Pierre d’Ancrage. C’est le cœur vivant de la magie de la terre. Elle a le pouvoir de purifier et de reconnecter les racines coupées. Sans elle, nous sauverons une terre morte.”

Enfin, Rowena regarda Salazar. Elle hésita. Le symbole qui apparut n’était pas un objet. C’était un œil.

Salazar sourit, un sourire sans joie. “Je sais ce qu’il me faut.”

- “Le Jarl utilisera des créatures” dit Rowena. “Nous avons besoin d’un prédateur.”

- “Nous avons besoin d’un Roi” corrigea Salazar. “Le Serpent Gardien. Pas seulement pour se battre mais parce que son regard purifie. Il brûle le mensonge, il brûle la corruption. C’est l’arme ultime de l’ordre contre le chaos.”

Lyra s’approcha de Salazar et prit sa main. “Nous savons où chercher.”

Un silence tomba. La tâche était immense, ils devaient se séparer.

- “Nous n’avons pas le choix” dit Helga, se levant avec effort. “Si nous restons ensemble, nous allons nous ralentir.”

- “C’est risqué” dit Godric, se levant à son tour, rengainant son épée avec un claquement sec. “Si l’un de nous tombe…”

- “Alors les autres continueront” coupa Salazar. “C’est le seul moyen.”

Il regarda les autres. Il n’y avait pas d’amitié dans son regard, mais il y avait du respect. Le respect que l’on accorde à ceux qui sont prêts à faire le nécessaire.

- “Rowena, Godric, vous irez ensemble vers l’Ouest” ordonna Salazar, prenant naturellement le commandement stratégique que Godric avait délaissé dans son deuil. “Cherchez le Compas et l’Incantation. Helga, va au Sud, vers tes terres, trouve la Pierre. Lyra et moi... on s’occupe du Gardien.

Rowena dissipa la magie. L’antichambre redevint sombre.

- “Nous partons à l’aube” dit-elle.

Ils se regardèrent une dernière fois. Cinq mages, fissurés par le deuil, unis par la menace, et sur le point de s’éloigner les uns des autres pour chercher les outils de leur propre légende.

Dehors, le vent du Nord hurlait, portant avec lui l’odeur de la neige et du sang. La guerre pour l’âme de l’Angleterre avait commencé.

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