Les fondateurs, la genèse
L’aube n’avait pas apporté le soleil, seulement une lumière grise et froide sur le village dévasté. Dans la hutte qui servait de quartier général, l’ambiance était aussi lourde que le ciel. Rowena traça une dernière ligne sur la carte qu’elle avait dessinée sur un bout de parchemin.
- “Ils ne sont pas partis loin” dit-elle, sa voix rauque de fatigue. “La téléportation du lieutenant était brute, il a laissé une traînée de magie qu’un enfant pourrait suivre. Ils se sont regroupés ici.” Elle pointa un endroit sur une colline voisine.
- “Des ruines druidiques?” demanda Godric, qui affûtait son épée avec une pierre à aiguiser.
- “C’est un point de convergence mineur” expliqua Rowena. “Ils s’y reposent et pansent leurs plaies avant de repartir vers le Nord avec les cartes volées. Si nous voulons les arrêter, c’est maintenant.”
- “Comment? Nous sommes quatre” rappela froidement Salazar, assis dans l’ombre. “Et eux sont une armée. Même avec la meilleure des stratégies et des guerriers sur-entrainés, c’est du suicide.”
La porte de la hutte s’ouvrit, laissant entrer un vent glacé. Donan, l’ancien du village, entra avec, derrière lui, deux autres hommes, tenant nerveusement des bâtons de chêne noueux. C’était un homme voûté, au visage affaibli par les ans et la peur récente.
- “Nous connaissons très bien cet endroit” dit Cador, la voix tremblante mais déterminée. “C’est la terre de nos ancêtres. Il y a des passages, des tunnels que les hommes du Nord ne connaissent pas.”
Godric se leva, dominant le vieil homme de toute sa hauteur. “Vous proposez de nous aider?”
- “Nous proposons de nous battre” rectifia Cador. Il regarda Elric. “Vous avez sauvé nos enfants, nous ne pouvons pas laisser ces barbares piller notre terre sacrée. Avec les autres villageois, nous pouvons les encercler et nous pouvons créer une diversion pendant que vous attaquez leur chef.”
Godric sourit, un sourire large et confiant. Il vit dans les yeux du vieil homme le reflet de son propre code d’honneur. “Voilà le courage dont nous avons besoin.”
Salazar se leva brusquement, son bâton claquant sur le sol de terre battue. “C’est de la folie. Regardez-les, Godric. Leurs mains tremblent, ce ne sont pas des guerriers mais des fermiers qui jouent aux héros. La peur les brisera au premier éclair de magie noire.”
- “Nous serons là, avec eux et ensemble, nous les vaincrons!” répliqua Godric. Il se tourna vers Cador. “Je suis avec vous. Rassemblez vos hommes, nous les attaquerons ce soir.”
Salazar secoua la tête. “Tu confies notre survie à de simples villageois, Godric. Ne sois pas surpris s’ils finissent par nous mener vers une mort certaine.”
Quelques heures plus tard, la nuit était tombée, et avec elle, la pluie. Elle tombait sur les ruines druidiques non pas comme une bénédiction, mais comme un linceul. C’était un ancien cercle de pierres levées, dressé sur une colline. L’endroit sentait la vieille magie, celle du sang et de la terre, mais ce soir, on pouvait aussi y sentir de la tension.
- “Où sont-ils?” Murmura Godric, accroupi derrière un muret effondré, l’eau ruisselant sur son visage sans qu’il cille. “Ils sont en retard.”
- “Ou alors, ils ne viendront pas” répondit Rowena, ses yeux gris scrutant la ligne d’arbres en contrebas où Cador et ses hommes étaient censés lancer l’assaut. “Salazar avait peut-être raison…”
Elric était assis près d’eux, serrant contre lui un bâton de marche grossier que Godric lui avait taillé avant le départ. Il avait insisté pour venir, malgré sa jambe qui le lançait par ce temps humide. Depuis que Godric l’avait appelé "fils", il n’était plus une victime, il était devenu son écuyer.
- “Ils viendront” dit Elric avec certitude, cherchant à imiter la confiance de Godric. “Cador m’a promis, ils veulent chasser les Vikings autant que nous.”
Salazar, debout dans l’ombre d’un arbre, laissa échapper un bruit méprisant. “La promesse d’un faible ne vaut rien tant qu’il n’a pas fait face au danger. Dès qu’ils sentiront le froid du Nord, ils fuiront.”
Helga posa une main apaisante sur l’épaule d’Elric. “Aie foi, Salazar.”
Mais Salazar avait raison.
Le piège destiné au lieutenant Viking se referma sur eux. Cela commença par un sifflement. Non pas une flèche, mais un sortilège mal formé, une boule de feu verdâtre qui s’écrasa contre le bouclier magique que Lyra avait maintenu discrètement levé.
Godric se leva d’un bond, épée au clair, cherchant l’ennemi. “Qu’est-ce que… ?!”
Et c’est à ce moment qu’ils sortirent des bois. Non pas les Vikings, mais les villageois. Cador était en tête, son visage tordu par les larmes et la terreur.
- “Rendez-vous!” hurla le vieil homme, sa voix brisée.
Godric resta figé, comme si on venait de le poignarder. La trahison… la trahison de la parole donnée, de l’honneur qu’il avait projeté sur eux... cela le paralysait.
- “Ils ont passé un marché” analysa froidement Rowena, calculant déjà les nouveaux vecteurs de menace.
- “Pourquoi? C’est de la folie!” rugit Godric, sortant de sa stupeur. “Il vous tuera tous! On ne négocie pas avec le chaos!”
- “Nous n’avons pas le choix” pleura une femme à côté de Cador, lançant un charme d’entrave maladroit vers Helga.
Le chaos éclata. C’était une bagarre sordide sous la pluie. Godric parait les sorts maladroits avec le plat de son épée, refusant de tuer ces gens qu’il considérait comme des victimes égarées. Salazar et Lyra, eux, n’avaient pas ces scrupules. Ils lançaient des sorts de désarmement si puissants qu’ils brisaient les poignets des paysans.
- “Attention, c’est une diversion!” cria soudainement Rowena.
Comme pour confirmer ses dires, l’air se déchira. Le lieutenant Viking et ses Berserkers apparurent derrière eux, sortant de l’ombre des monolithes. Ils avaient utilisé la trahison des locaux pour contourner la vigilance des fondateurs. Ils étaient encerclés. D’un côté, une foule de mages locaux paniqués. De l’autre, une force d’élite de tueurs runiques.
- “Regroupez-vous!” Hurla Godric.
Mais la formation ne tenait pas. Helga fut touchée à l’épaule et tomba. Lyra fut forcée de rompre le cercle.
- “On ne peut pas gagner!” cria Rowena. “Godric, il faut battre en retraite! Vite, vers le tunnel sud!”
- “Je ne fuis pas devant des traîtres!” Godric voyait rouge. Sa colère l’aveuglait, il voulait prouver que le courage suffisait, que Salazar avait tort.
Il s’avança, quittant la protection du groupe, pour charger le lieutenant Viking. Le lieutenant souriait. Il leva la main, et trois de ses mages concentrèrent leurs magies runiques. Une cage de glace noire se forma autour de Godric, l’isolant. Il frappa les barreaux, mais en vain, son épée rebondissait. Il était piégé. Le lieutenant s’approcha, une lance d’ombre à la main pour porter un coup fatal.
C’est alors qu’Elric bougea. Il n’avait pas d’épée. Il n’avait que la peur, et l’image de Godric, son héros, sur le point de mourir à cause de la lâcheté des autres. Il se releva et croisa le regard de Salazar. Le fondateur aux yeux verts vit dans ceux du garçon non pas de la peur, mais de la détermination.
- “Non…” murmura Salazar.
Elric courut, droit vers les Berserkers en lâchant un cri empli de haine et de courage.
Et il lâcha tout.
Il ne lança pas un sort, il était le sort. Ce fut une onde de choc de magie pure. L’air hurla et la magie brute d’Elric percuta les boucliers runiques, les faisant exploser. La cage de glace autour de Godric se vaporisa en un éclair. Mais au centre, Elric brûlait. Sa propre magie le consumait.
- “Elric!” Godric se rua vers lui.
- “N’approchez pas!” cria Salazar, plaquant Godric au sol. “Attention, il est instable!”
Elric tourna la tête, il souriait. On pouvait voir dans son regard la fierté d’avoir pu aider ses nouveaux amis, il avait été courageux. Puis, il y eut un éclair silencieux et Elric ne fut plus. Juste une trace de suie sur la pierre. Le souffle jeta tout le monde à terre. Les Vikings, décimés par le sacrifice d’un enfant, s’enfuirent. Les mages locaux, horrifiés par ce qu’ils avaient provoqué, disparurent dans les bois.
Godric resta à genoux devant la trace de suie. Il ne bougeait plus, son épée gisait à côté de lui. Helga s’approcha doucement, les larmes coulant librement sur ses joues, et posa une main sur son dos tremblant. Rowena restait en retrait, pâle. Elle avait calculé la retraite mais elle n’avait pas pris en compte cette variable. Le facteur humain, le facteur du sacrifice. Salazar s’avança. Il ne regarda pas Godric. Il regarda la tache noire.
- “Je te l’avais dit” dit Salazar, sa voix était brisée. “Il n’était pas prêt.”
Godric se releva, les yeux rouges. “Comment oses-tu?! Il nous a sauvés!”
- “Ce n’était pas du courage, Godric. C’était du suicide. Il est mort parce qu’il ne savait pas faire autrement. Il s’est consumé!” Hurla soudain Salazar, perdant son calme pour la première fois. “C’est la preuve que la magie sans contrôle est dangereuse. Il est mort parce qu’il ne savait pas faire autrement.”
Godric se releva d’un bond, attrapant Salazar par le col de sa robe. “Retire ça.”
- “Non” Salazar ne cilla pas, soutenant le regard furieux du guerrier. “Regarde-le, il n’y a rien à enterrer. Si nous avions eu le temps… je lui aurais appris à contenir ça. Je lui aurais appris à vivre. Mais tu voulais un guerrier, tu lui as appris à mourir.”
Godric relâcha Salazar comme s’il s’était brûlé. Il recula, titubant. Les mots frappaient plus fort que n’importe quel sort. Helga pleurait doucement, ramassant le bâton de marche d’Elric, seul vestige de son passage.
- “Il a raison, Godric” dit Rowena, sa voix tremblante pour la première fois. “Il ne savait pas comment arrêter ce qu’il avait commencé.”
Godric regarda le ciel noir, où la pluie s’était arrétée de tomber.
- “Plus jamais” murmura-t-il. “Plus jamais un enfant ne mourra parce qu’il ne sait pas.”
- “Nous sommes d’accord” dit Salazar, ajustant son col.
La mort d’Elric les avait sauvé mais elle avait fissuré leurs âmes. Cette douleur commune venait de créer, entre eux, un lien éternel. L’Alliance était née.