Les fondateurs, la genèse
L’air avait un goût de cendre froide et de magie brûlée. Le village, qui quelques heures plus tôt était un havre de paix modeste niché au creux de la vallée, n’était plus qu’un paysage de désolation. Le silence n’était brisé que par le craquement sinistre du bois qui finissait de se consumer et les gémissements étouffés des survivants. Godric se tenait au milieu de la place, son épée toujours pointée vers le sol, son souffle rauque. Il avait échoué, encore. Le lieutenant était parti, blessé, mais avec les cartes de la Bibliothèque.
- “Nous avons perdu” dit Salazar, sa voix plate, dénuée d’émotion, ce qui la rendait plus tranchante que la lame de Godric. Il essuyait méticuleusement une tache de suie sur ses vêtements, Lyra, à ses côtés, refermait son carnet, son analyse de la bataille terminée.
- “Il est blessé” grogna Godric. “Nous pouvons le rattraper.”
- “Et tomber dans son prochain piège?” rétorqua Rowena. Elle se frottait les tempes, son esprit déjà en train d’estimer les pertes. “Nous avons perdu l’élément de surprise, la carte des lignes magiques, et notre seule position défendable. Tactiquement, c’est un désastre, Godric.”
- “Arrêtez et venez vous occuper des blessés!”
La voix d’Helga coupa leur dispute. Elle était déjà à genoux dans les décombres fumants d’une hutte effondrée, ses mains, couvertes de suie et de boue, passaient d’un blessé à l’autre. Sa magie, d’ordinaire semblable à un fleuve tranquille, était devenue un torrent nécessaire pour suturer les plaies, apaiser la douleur et repousser l’infection causée par la magie des Vikings.
- “Ici, il y a quelqu’un de bloqué” dit-elle, sans même lever les yeux, sa voix vibrant d’une colère froide que personne ne lui connaissait. “Vite, aidez-moi.”
Godric rejoignit Helga, d’une main, il souleva un linteau de chêne calciné que trois hommes auraient peiné à bouger. En dessous, dans une petite poche de survie, se trouvait un jeune garçon inconscient. Il était couvert de suie et de sang, sa jambe était tordue et son souffle était faible. Mais ce n’était pas ça qui frappa le groupe.
C'était de la magie. Elle ondulait autour de lui, une aura visible de puissance brute et terrifiée. Les petites pierres autour de lui flottaient à quelques centimètres du sol. Le sang sur sa tempe ne coulait pas, il remontait lentement vers la coupure, tentant maladroitement de se refermer.
- “Pauvre enfant” murmura Helga, voyant non pas la puissance, mais la douleur.
- “Il est instable” déclara froidement Rowena. “Sa réserve magique est en train de se vider de manière chaotique, on dirait une sorte d’hémorragie magique. Une telle puissance, mais sans aucune structure. C’est... un miracle qu’il n’ait pas tout fait exploser.”
- “C’est un danger” siffla Salazar, sa main se crispant sur son bâton.
Helga les ignora et s’approcha doucement du garçon. “Tu m’entends mon garçon? Nous sommes là pour t’aider.” Elle tendit la main, mais la magie du garçon la repoussa.
- “Il est terrifié” dit Helga. “Sa magie le protège, mais elle l’empêche de recevoir de l’aide. Elle va le tuer.”
Godric s’accroupit à côté d’elle, posa son épée et regarda le jeune garçon. Il se voyait lui-même, enfant, face à un loup dans la forêt. Il reconnut le regard, de la terreur.
- “Il a besoin d’être rassuré” dit Godric, sa voix étonnamment douce.
Il s’approcha, les mains ouvertes, ignorant la magie qui lui piquait la peau.
- “C’est fini mon enfant” dit-il, en s’agenouillant dans les décombres. “Ils sont partis, tu t’es bien battu. Tu n’as plus rien à craindre.”
Le garçon, à moitié conscient, ouvrit les yeux. Ils étaient d’un bleu profond, brillants de fièvre et de larmes. Il vit l’homme massif devant lui, l’épée posée à côté de lui.
- “L’épée…” murmura-t-il. “Vous... vous les avez chassés?”
- “Nous avons fait de notre mieux” répondit Godric. “Comment t’appelle-tu?”
- “Elric… je m’appelle Elric.”
- “Bien, Elric” dit Godric. “Cette femme…” il désigna Helga, “...elle peut apaiser la douleur mais tu dois la laisser faire.”
Le garçon regarda Godric, puis Helga. Il prit une profonde inspiration et les pierres autour de lui retombèrent au sol avec un bruit sourd. Helga s’avança et posa ses mains sur la jambe brisée du garçon. Une lumière chaude et dorée l’enveloppa. Le garçon laissa échapper un long soupir de soulagement.
Une fois soigné, Godric adossa Elric contre un mur de pierre. Il regardait ses mains avec horreur. “J’ai essayé…” murmura-t-il, les larmes traçant des sillons dans la suie sur ses joues. “Quand ils sont arrivés… j’ai voulu les arrêter. J’ai senti cette chose en moi, cette chaleur. J’ai essayé de la contrôler mais… il y a eu comme une explosion.”
- “Ne t’en fais pas mon garçon, repose-toi maintenant” répondit Godric. Il se leva et alla rejoindre Rowena un peu plus loin.
- “Il est comme moi” dit-il à Rowena.
Rowena, qui était en train d’aider un autre villageois, leva les yeux. “Vous? Vous êtes un duelliste entraîné, fils d’une lignée de sorciers. Il est... un accident.”
- “Il a du courage” rétorqua Godric. “Sa magie a éclaté pour le protéger. Il n’a pas fui, il a tenu bon. C’est la seule chose qui compte.”
- “Et c’est bien là le problème!” coupa Salazar qui venait de les rejoindre, sa voix montant dans les aigus, perdant son calme habituel. “L’instinct est animal, Godric! La magie n’est pas une bête qu’on lâche quand on a peur.”
Lyra posa une main apaisante sur le bras de Salazar. “Salazar a raison sur un point, Godric. Sa magie est puissante, bien trop puissante pour un corps non entraîné. S’il continue à l’utiliser sous le coup de l’émotion, il deviendra une menace pour nous tous.”
Elric, entendant cela, se recroquevilla, le regard baissé, honteux. “Je suis un monstre…” souffla-t-il.
Godric se retourna et revint près du garçon. “Non” dit-il fermement. “Tu n’es pas un monstre, Elric. Tu es comme une épée qui n’a pas encore été forgée.” Il désigna son propre fourreau. “J’ai commencé comme toi. Pas de baguette, juste de la colère et une puissance ingérable.”
- “Vraiment” dit Elric avec un faible sourire sur les lèvres.
- “Oui, mais ensuite j’ai appris à la maîtriser et je t’apprendrai à ton tour. Ta magie est forte, Elric. J’ai senti ta poigne tout à l’heure, tu as la force. Il te manque juste la direction.”
Elric redressa la tête, une lueur d’espoir remplaçant la terreur dans ses yeux. Il regardait Godric non plus seulement comme un sauveur, mais comme un modèle. Un père de substitution.
- “Je veux apprendre, je veux me battre. Mes parents n’avaient pas de magie en eux, je ne savais pas.” dit Elric.
Au fond de la hutte, près de la porte, Salazar et Lyra observaient.
- “Tu as vu ça, n’est-ce pas ?” murmura Lyra, sa voix si basse que seul Salazar pouvait l’entendre. Salazar hocha la tête, ses yeux fixés sur le garçon qui venait de s’endormir.
- “Il est le chaos” dit Salazar. Son visage était impassible. “C’est un né-moldu. Il est la preuve vivante que la magie ne devrait pas être laissée au hasard.”