Les fondateurs, la genèse
Chapitre 6 : L'impulsion et la connaissance
1928 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 04/01/2026 13:59
Le silence qui suivit la révélation de Godric fut plus étourdissant que le fracas de son arrivée. La Bibliothèque Ancestrale, avec ses constellations vrombissantes et ses échos de savoir, semblait retenir son souffle. L’ennemi n’était pas à leurs portes. Il était déjà entré.
- “Il est entré” répéta Godric, d’une voix serrée. La rage qu’il avait ressentie dans la lande, la frustration de sa poursuite, tout cela se solidifiait en une certitude glaciale. “Il n’est pas loin.”
- “Mais il n’est plus là, il a trouvé ce qu’il était venu chercher” dit Rowena, instantanément. Ses yeux ne quittaient pas la carte au sol, où la corruption noire semblait s’intensifier, comme si elle réagissait à leur découverte.
- “Quoi donc? Un livre?” railla Godric.
- “Non, autre chose…” dit Lyra, la première à comprendre. Elle montra du doigt la stèle de cristal, elle était maintenant sombre, son bourdonnement éteint. “Les cartes. Les lignes magiques. Il n’est pas venu pour apprendre, il est venu pour les voler.”
Salazar serra son bâton, une fureur froide montant en lui.
- “Comment peut-on laisser un tel lieu sans défense?!” cria-t-il. Il se tourna vers Godric et le foudroya du regard. “Vous l’avez mené droit ici!”
- “Je l’ai suivi!” rugit Godric, se tournant vers lui, son épée toujours à la main. “Il est sûrement sorti par où je suis entré, il ne doit pas être loin.”
- “Oui, je pense que tu as raison” intervint Helga, sa voix calme coupant leur colère naissante. Elle ferma les yeux et posa sa main sur la carte au sol. “La terre... elle est en panique. La corruption n’est plus seulement sur la carte,... le village, il est en danger.”
Le village. Un petit hameau de bergers, blotti dans la vallée en contrebas et qui servait de gardien inconscient à la Bibliothèque.
- “Il doit être en train de se replier près de ses hommes. Il faut l’arrêter, maintenant!” dit Godric.
Il se lança vers le tunnel par lequel il était arrivé, mais la voix de Rowena le cloua sur place.
- “Non.” Cria-t-elle d’une voix tranchante comme un éclat de verre.
- “Quoi?” hurla Godric en se retournant lentement.
- “J’ai dit, non” et elle s’avança, son visage pâle et son regard d’une grande intensité. “Vous avez l’air d’être un guerrier, Godric, pensez donc comme un guerrier. Il sait certainement que vous l’avez vu et que vous le poursuivez. C’est une embuscade.”
- “Et alors?” Godric écarta les bras. “Nous sommes cinq, nous pouvons l’écraser.”
- “Nous?” ricana Salazar. “Je ne vois aucun “nous”. Je vois un barbare qui tient une épée, et moi. Je suis ici pour autre chose, pas pour mourir dans une charge irréfléchie.”
- “C’est notre seule chance de récupérer les cartes!” insista Godric.
- “Faux” rétorqua Rowena. “C’est la meilleure façon de mourir. L’urgence n’est pas de se venger, c’est de protéger la Bibliothèque. Nous devons sceller cet endroit, analyser ce qui a été pris, et préparer notre défense. Votre impulsivité est un risque pour nous tous.”
- “Mon impulsivité?” Godric s’approcha d’elle, la dominant de toute sa taille. L’acier de son épée contrastait violemment avec la laine simple de sa robe. “Pendant que vous analysez et établissez nos défenses, cette… chose... va utiliser ces cartes pour égorger des villages entiers, comme il l’a déjà fait avec mien. La force et l’action sont notre seule chance, pas vos stratagèmes.”
- “La force sans l’esprit n’est que du chaos” siffla-t-elle, levant les yeux vers lui sans ciller. “Et le chaos, c’est ce qu’ils veulent.”
Un cri déchira l’air. Il ne venait pas de la Bibliothèque, il venait de l’extérieur. Un cri humain, empli de terreur, suivi d’un rugissement grave et sauvage. Helga tressaillit, sa main sur son cœur “Le village!”.
Godric n’attendit pas et lança un regard noir à Rowena. “Faites ce que vous voulez, mais moi je ne peux rester là à rien faire!”
Il se retourna et plongea dans le tunnel sans un regard en arrière.
- “Imbécile!” cracha Salazar.
- “Godric, attendez!” cria Helga, se lançant à sa poursuite.
- “Salazar?...” dit Lyra en le regardant d’un air interrogateur.
Salazar laissa échapper un soupir exaspéré. “D’accord, mais nous restons en retrait, pour protéger nos arrières.” et ils s’en allèrent à leur tour.
Rowena resta seule, les poings serrés. Sa stratégie était infaillible et cet idiot venait de la balayer d’un revers de main. Elle serra les dents. Sa logique lui disait de rester mais une variable venait de s’ajouter: l’impossibilité pour Godric de survivre seul face à un mage runique. Et s’il mourait, elle perdait sa seule épée. Avec un grognement de pure frustration intellectuelle, elle se lança à la suite des autres.
Le village était un enfer de fumée et de glace. Le lieutenant viking n’était pas seul, il y avait une dizaine d’autres guerriers avec lui, bâtis comme des ours et vibrants d’une magie brute. Des mages berserkers. Ils ne se battaient pas comme des sorciers mais comme des démons. Ils utilisaient une magie brute, des éclats de glace noire, des conjurations de vent hurlant, mais surtout, ils utilisaient la peur.
Godric chargea hors du tunnel et atterrit au milieu d’eux comme une météorite. Il était dans son élément. Il prononça son sort de protection, qui ressemblait à un dôme à moitié déconstruit mais qui lui permettait de renvoyer les sorts ricocher. Son épée était un éclair d’acier, tranchant la chair avant que les mages ne puissent finir leurs incantations.
Helga était déjà à l’œuvre. Elle ne se battait pas, elle protégeait. Elle se jeta au sol, paumes contre la terre gelée. Elle fit jaillir des murs de terre et de racines devant les villageois terrifiés pour les mettre à l’abri des éclats de glace.
Salazar et Lyra,dos à dos, demeuraient un point d’ancrage immuable au milieu de la bataille, tel un chêne bravant la tempête. Leurs mouvements étaient des miroirs, précis, vifs et mortels. Ils lançaient des sorts pour mettre à terre les ennemis et des sorts de silence qui bloquaient les incantations des Vikings.
Mais le lieutenant ignorait ce chaos, il attendait Godric. Il se tenait sur la place du village, un homme à la barbe grise et orange, le visage couvert de tatouages runiques qui semblaient luire d’une lumière malade. Il riait.
- “Qui revoilà!” rugit-il. “Tu n’en as pas eu assez lors de notre dernière rencontre?”
- “Je suis venu te tuer!” répondit Godric en chargeant.
Le duel fut bref et brutal, acier contre magie. Godric était plus rapide, mais le Viking était plus malin. Alors que Godric levait son épée pour asséner le coup de grâce, le Viking écrasa son poing au sol et une rune éclata sous les pieds de Godric. Ce n’était pas une rune de feu ou de glace, c’était une rune de confusion. Le monde de Godric bascula. La fumée se transforma en visages hurlants. Le cri de Helga lui parvint comme un murmure au loin. L’épée dans sa main lui sembla soudain peser une tonne. Il vit le Viking lever sa hache, mais il ne savait plus s’il s’agissait de l’ennemi ou de son propre père dans la cour d’entraînement. “Ta garde, Godric !” … “Non!”...
Rowena arriva au moment où la hache du Viking allait s’abattre sur Godric. Elle n’avait pas le temps pour un sort de bouclier, pas le temps de réfléchir. Elle fit la seule chose qu’elle pouvait faire et lança un jet de lumière bleue, pure et froide comme un rayon de lune. Ce n’était pas un sort de puissance, mais plutôt un acte de pure raison. Un sort qu’elle avait elle-même conçu. Il ne frappa pas le Viking, mais la rune au sol. La rune de confusion était conçue pour étourdir l’esprit. Le sort de Rowena annihila son effet.
Pour Godric, ce fut comme si on lui jetait un seau d’eau glacée au visage. Le monde revint en place avec une clarté douloureuse. Il vit la hache du guerrier à quelques centimètres de son crâne sans pouvoir l’esquiver. Rowena, ayant résolu le problème mental lié à la rune, avait enchaîné avec le problème physique. Son deuxième sort fut simple, mais parfait,
- “Depulso” cria-t-elle
Il ne frappa pas le Viking mais le pommeau de l’épée de Godric. Elle fut projetée vers le haut, non par la force de Godric, mais par la magie de Rowena, et para la hache avec un fracas métallique qui fit trembler la terre. Godric resta là, abasourdi, à genoux. Le lieutenant Viking regarda Rowena, son rire s’éteignant. Il vit dans ses yeux gris une froideur qui surpassait sa propre magie de glace. Il vit un esprit qu’il ne pouvait pas briser.
- “Une autre fois, petite sorcière” dit-il en crachant sur le sol.
D’un geste, il lança une boule de fumée noire à ses pieds. Quand elle se dissipa, lui et ses mages Berserkers avaient disparu en laissant derrière eux un village en feu, des blessés, et un silence glacial.
Godric se releva lentement, encore sonné. Il regarda son épée, puis il regarda Rowena, elle se tenait là, tremblant légèrement, non pas de peur, mais de l’adrénaline du combat. Il s’approcha d’elle. Elle ne recula pas. Il y avait un million de choses qu’il voulait dire mais les mots lui manquaient. Il était un homme d’action, pas de discours. Alors il fit la seule chose qu’il pouvait faire. Il leva la main, hésita, puis la posa maladroitement sur son épaule.
- “Ton sort…” dit-il d’une voix rauque. “Merci.”
Rowena le regarda, son esprit tournant déjà à mille à l’heure.
- “Il s’est enfui avec les cartes.”
- “Oui” dit Godric. Il regarda sa main sur son épaule, puis la retira. “Mais il est blessé, je l’ai touché à la jambe avant la rune.”
Salazar et Helga les rejoignirent, Lyra notant méticuleusement les dégâts dans son carnet.
- “C’est une catastrophe” siffla Salazar. “Tout cela pour rien.”
- “Pas pour rien” dit Helga, s’agenouillant déjà près d’un villageois blessé, une lueur chaude émanant de ses mains. “Nous sommes vivants.”
Godric regarda Rowena. Pour la première fois, il ne voyait pas une femme froide et calculatrice. Il voyait l’esprit qui avait tenu son bouclier. Rowena regarda Godric et pour la première fois, elle ne vit plus en lui une brute impulsive mais un guerrier aguerri.
Le corps et l’esprit. L’un ne valait rien sans l’autre. La leçon avait été apprise dans le sang et le feu.