Les Éphémères
Granger,
Si tes questions demeurent, j'y répondrai volontiers.
Demain soir, 19h au manoir Nott. Ma cheminée est ouverte.
PS: J'ai une bricole qui t'appartient.
— T.N.
___
Sa montre à gousset magique, dont les aiguilles scintillent par intermittence quand son esprit s'aiguise, affiche dix-neuf heures moins cinq. Rentré pour le week-end, Théodore attend, une tasse de thé fumante à la main, adossé contre une table en acajou de sa bibliothèque. Horace, le grand-duc de la famille, a délivré son message au château la veille. Il ne doute pas que la Golden Girl lui fera grâce de sa présence d'un moment à l'autre. Comme pour battre la mesure, il fait distraitement rouler sa chevalière autour de son doigt.
Le manoir est silencieux, comme tous les jours depuis que son paternel purge sa peine à Azkaban. Fils unique d'un criminel et d'une mère disparue trop tôt, il est le nouveau maître des lieux. Le seul qui reste, en réalité. Pour l'épauler, ce cher Horace, évidemment, et Minky –sa nounou, à l'origine– le seul elfe toujours en poste –moyennant salaire, cette fois– parmi le personnel qu'il a lui-même congédié. Théodore a toujours eu horreur d'être assisté pour ses moindres faits et gestes, et l'après-guerre a impliqué quelques ajustements. Une heureuse coïncidence.
Le plafond de la bibliothèque est si haut que même le silence a un écho. Pour autant, le lieu n'est pas froid. C'est même la seule pièce qui a une âme à ses yeux, là où il se réfugie depuis son plus jeune âge. Si le Grand Salon est souvent plongé dans l'obscurité comme pour oublier de mauvais souvenirs, la bibliothèque est bien le seul endroit où un feu de cheminée rend leur majesté aux volumes anciens qui peuplent les étagères. Granger appréciera l'atmosphère, c'est certain.
Minky interrompt le fil de ses pensées, surgissant en un pop, ses grandes oreilles légèrement inclinées.
— Mademoiselle Granger est arrivée, monsieur.
À la bonne heure. Il se redresse, se contente d'un signe de la main pour la faire entrer, et l'elfe disparaît sans cérémonie. Il profite de ce moment de flottement pour verser du thé dans une deuxième tasse. L'instant d'après, les doubles portes s'ouvrent, et une Hermione Granger remontée passe le seuil. Ses pas sont lourds sur le parquet, ses cheveux en bataille. Si ce n'était pour sa petite taille, il croirait voir débouler Hagrid.
— Pile à l'heure, dit-il sans réprimer son rictus.
Sans un mot de plus, il sort de sa poche le médaillon en argent et le pose sur la table. Elle clôt l'espace entre eux pour le récupérer, ne manque pas de l'inspecter minutieusement.
— Pourquoi c'est toi qui l'as?
D'un signe de tête, il l'invite à s'asseoir sur l'un des fauteuils molletonnés. Elle ne bouge pas d'un pouce quand il s'installe, croise les jambes, et sirote son thé avec placidité.
— Allons, Granger. Je t'ai dit que je répondrai à tes questions. Joins-toi à moi.
Elle ferme les yeux comme pour s'y résigner, déboutonne son manteau, et le pose sans délicatesse sur le dossier du fauteuil face à lui. Elle s'affale dedans, la mine défiante.
— Je l'ai parce qu'il me l'a rendu, cède-t-il par pure bonté de cœur. Thé?
Si un regard pouvait tuer…
— Pas le temps, fulmine-t-elle. J'ai eu une petite conversation avec lui, c'était édifiant. Il m'a tout dit. Notamment que c'est toi qui as tout organisé.
— Donc on se lance sans préliminaire…
Il rit brièvement. Elle ne sait certainement pas tout. Du moins, rien qui ne concerne directement les Éphémères. Mais si elle prétend tout savoir, c'est que son compère lui a livré l'essentiel. Ce n'est pas tant une surprise: ce dernier le lui a bien fait savoir dans une beuglante l'avant-veille, en joignant le fameux médaillon. Une excellente raison de la convier ce soir.
Il repose sa tasse et joint les mains, imperturbable.
— Je ne nie pas.
Elle fronce les sourcils, comme si cet aveu n'éclaircissait en rien le tableau.
— Qu'on s'entende bien: tu as envoyé Malefoy voir une prostituée avec mon apparence. J'ai bien résumé la situation?
— C'est une manière de le dire, concède-t-il avant de prendre un air goguenard. Au fait, qu'est-ce que tu penses de ma bibliothèque? Elle est plus grande que la sienne, si jamais tu te poses la question.
Et il sait qu'elle se l'est déjà posée. Ni une, ni deux, elle sort sa baguette de sa manche sans pour autant la braquer sur lui.
— Donne-moi une bonne raison de ne pas te transformer en ver gluant tout de suite, que je t'écrase.
Il met ses mains en l'air, faussement offensé.
— Granger, calme. Je savais qu'il ne ferait rien.
— Un peu faible, comme argument.
— Restons civilisés, dit-il en pointant sa baguette du menton. Si j'avais voulu garder le secret, j'aurais choisi quelqu'un de moins impressionnable qu'Ashby, et je ne l'aurais pas laissée m'en parler en public, juste sous ton nez, pour que tu l'interroges juste après. Surtout, je ne t'aurais pas dirigée vers Drago quand tu m'as fait part de ta grande trouvaille. Entre nous, tu ne trouves pas que tout s'est résolu trop facilement? Granger, si tu es là ce soir, c'est parce que je t'y ai poussée. Tu peux ranger ta baguette.
Elle refait glisser son arme dans sa manche, un sourire mielleux déformant ses lèvres. Elle serre son médaillon d'une poigne ferme.
— Bien sûr. Alors pourquoi faire chanter Léonora si tu savais qu'elle parlerait quand même?
Satisfait de la voir coopérer malgré l'ironie évidente dans le ton de sa voix, il fait léviter la deuxième tasse de thé jusqu'à elle, l'encourageant d'un regard sucré à y tremper ses lèvres. Elle fait rouler ses globes oculaires au plafond et capitule.
— Pour qu'elle fasse ce que je lui demande sans en référer à un professeur, dit-il enfin. Mais je savais que si toi tu l'interrogeais, elle craquerait.
— Je vois. Donc tout était calculé. Quand je suis venue te chercher aussi, je suppose?
— Je m'y attendais, oui, dit-il en penchant la tête sur le côté. Et je n'ai fait que te confirmer ce dont tu te doutais déjà.
Elle croise les bras, incrédule.
— Et peut-on savoir de quoi je me doutais?
— Qu'il n'avait jamais été question de moi, mais de Drago.
— Qu'est-ce qui te fait croire que je le soupçonnais déjà à ce stade?
— Tu es plus facile à lire que tu ne le crois, même quand tu te mens à toi-même.
— Mais encore? dit-elle les dents serrées.
Il prend une grande inspiration, un tantinet amusé.
— À ton avis, comment j'ai su faire plier Ashby? Comment j'ai trouvé le juste moyen de pression?
— Parce qu'elle a onze ans et qu'elle est naïve? dit-elle en le toisant comme le dernier des imbéciles.
— Certes. Mais cherche encore.
Il hausse les sourcils pour encourager une déduction logique. Elle ne pipe mot.
Il soupire.
— Je suis Légilimens.
— Et depuis quand? pouffe-t-elle, plus rigide.
Elle détourne les yeux un instant, comme un réflexe.
— Depuis toujours. Disons que j'ai appris à m'en accommoder.
Un don empoisonné, plutôt. Contrairement à ceux qui choisissent de l'acquérir, lui en est victime depuis la naissance; une faculté qu'il a longtemps rejetée, car quand on est gamin et qu'on ne comprend pas pourquoi les gens pensent autre chose que ce qu'ils disent –et qu'ils pensent trop–, elle s'apparente davantage à une malédiction. C'est pourquoi, en grandissant, il préférait être perçu comme un garçon solitaire, même par les siens. Toujours en retrait, toujours avare de mots. À la fin de la cinquième année, seuls deux élèves connaissaient son secret: Blaise et Drago. Rogue, lui, l'avait débusqué tout seul. Il l'avait même aidé à le canaliser.
Elle croise les bras.
— Comme c'est pratique… Donc tu me demandes de croire que tu as monté tout ça en sachant que Malefoy n'irait pas au bout et que je finirai par le savoir.
Moqueuse, elle s'adosse plus confortablement.
— Dans quel but? lâche-t-elle. Je suis toute ouïe.
Il décroise les jambes, se penche légèrement en avant. Le premier vrai mouvement depuis ses révélations.
— Parce que Drago en avait besoin. Je suis altruiste, dit-il en révélant toutes ses dents.
— Il en avait besoin, répète-t-elle, tranchante. Tu peux être encore plus cryptique?
— Tu as raison, où sont mes manières?! Un peu de contexte. Figure-toi que je le connais depuis tout petit…
On peut même dire que leur lien était scellé dès le berceau. Leurs familles partageaient les mêmes valeurs, fréquentaient les mêmes cercles, et leurs pères –tous deux Mangemorts– veillaient à entretenir étroitement ces rapports. Ainsi, même si Théodore restait loin de sa clique à Poudlard, les deux se côtoyaient fréquemment en dehors, lors d'événements mondains propres aux sang-purs, ou chez l'un ou l'autre. Et quand lui subissait les sévices de son père, Drago se réjouissait d'endosser un rôle trop lourd à porter. Théodore a ainsi témoigné de son ascension avant d'assister à sa chute. Et entre-temps, il a pris conscience de ce qu'il réprimait: la pression, le doute, et la culpabilité. La rancœur, aussi. Des sentiments souvent muets, parfois grinçants, toujours douloureux. C'est durant ce battement que les deux se sont rapprochés, et durant la période la plus sombre que Blaise les a épaulés. Mais ça, c'est une histoire pour plus tard.
— Ça n'a pas toujours été un ami, reprend-il. Mais je sais de quoi il est capable, et de quoi il n'est pas capable. J'ai eu l'occasion de le lire quelques fois.
— Ben voyons. C'est un Occlumens qui a presque failli tromper Dumbledore, mais toi on ne te la fait pas, Nott!
— Donc il te l'a dit. Intéressant… Tu sais qu'il a réussi à tromper Voldemort? Un coup de maître, ça! Mais il n'est devenu Occlumens qu'en cinquième année. Avant ça, il n'était pas le plus facile à décortiquer mais il restait lisible. Quand tu étais dans le coin, c'était un livre ouvert…
Elle fronce les sourcils.
— Quel rapport avec moi?
— Tout, je le crains.
Un temps.
— C'est plus délicat d'entrer dans sa tête aujourd'hui, mais nos rapports ont changé. Ce que je ne peux plus lire, je le trouve autrement.
Elle déglutit.
— Où veux-tu en venir exactement?
— Tu n'as jamais trouvé bizarre sa façon de te cibler, toi spécifiquement? S'il détestait tant les nés-moldus, il avait l'embarras du choix. Dean Thomas, Justin Finch-Fletchley, des dizaines d'autres… Il les ignorait. Pas toi. Ce n'est pas de la haine ordinaire. Tu n'es pas d'accord?
— C'était peut-être juste un gamin avec un égo surdimensionné qui ne supportait pas d'être battu en classe par une née-moldue, et par la meilleure amie de son rival, par-dessus le marché.
— Ou bien, il ne supportait pas que tu le mettes face à l'absurdité de ses certitudes. Quand on y pense, on lui a rabâché toute sa vie que les nés-moldus n'étaient pas de vrais sorciers. Voilà qu'un jour, tu débarques dans une école de magie et tu le bats, lui, le sang-pur dans toute sa splendeur, dans toutes les matières. À cause de toi, il a dû remettre ses convictions en question, ou s'empêcher de le faire pour ignorer le plus grand mensonge de son existence. Tu as ébranlé tout son petit monde!
Il ponctue sa tirade de quelques applaudissements.
— Pas dans toutes les matières, marmonne-t-elle.
— Pardon?
Elle soupire.
— Il était meilleur en Potions.
Il éclate de rire.
— C'est tout ce que tu retiens? La rivalité scolaire? Fascinant…
Elle le fusille du regard.
— Épargne-moi ta Psychomagie de comptoir, Nott. Dis-moi où tu veux en venir.
Son visage s'éclaire.
— C'est marrant que tu dises ça, j'ai longtemps voulu m'orienter dans la Psychomagie. J'ai vite abandonné l'idée quand j'ai compris qu'un fils de Mangemort à Sainte-Mangouste ce n'était pas très vendeur… Tu crois que j'aurais mes chances en libéral?
Elle claque sa langue.
— Nott.
Il retrouve son sérieux, convaincu qu’après cet aparté non sollicité, elle y réfléchira à deux fois avant de l'interrompre.
— Je disais donc. Ce que Drago éprouvait pour toi ce n'était pas tout à fait de la haine. On peut parler d'obsession, si tu préfères. Tout ce que tu faisais le révoltait, jusqu'à ta façon de bouger. Quand il n'en parlait pas, il le pensait tellement fort que ça me cassait les oreilles. Un vrai supplice. Et en troisième année, ça a commencé à changer…
Il perd vaguement son regard sur un point derrière elle.
— Ah, cette gifle, poursuit-il rêveur. Si tu savais… Il y a pensé, l'a rejouée dans sa tête pendant des jours. C'en était risible... Je crois que ça a déclenché quelque chose en lui, des pulsions moins… admissibles. Et je ne te parle même pas du bal de Noël en quatrième année. Il ne t'a pas lâchée du regard, ce soir-là. N'a rien trouvé d'insultant à dire ou à penser. Tu le trouvais pas mal non plus, si je ne m'abuse…
— Ça suffit, s'impatiente-t-elle. Je me fiche éperdument de ton interprétation des états d'âme de Malefoy. Encore moins me concernant.
— Tu es une piètre menteuse, Granger.
Il la transperce du regard.
— Tu ne t'en fiches pas du tout, insiste-t-il. Ça a toujours compté, et tu détestes ça.
— Je ne te permets pas d'entrer dans ma tête, dit-elle en détournant les yeux.
— Oh, mais je ne me permettrais pas. Plus maintenant. Il y a quelques années par contre, c'était indépendant de ma volonté. Et je suis navré de t'apprendre que toi aussi, sous le coup de l'émotion, tu te laissais déborder…
— Tu parles d'un scoop! Me laisser déborder quand je suis harcelée, quelle folie! dit-elle en agitant les bras.
— Je ne parle pas de ça, tu le sais très bien.
Elle se tait. Il enserre un bras du fauteuil et continue, songeur.
— Vous vous ressemblez tous les deux. Toujours à réprimer, à enfouir ce qui vous dérange…
Il lance un regard furtif au médaillon qu'elle a déposé sur ses genoux, puis revient à elle sans faire dévier la conversation.
— Pour en revenir à ta question, c'est précisément pour cette raison que j'ai fait tout ça.
— Tu parles de la petite sauterie avec mon double? T'es complètement malade… Éclaire-moi, parce que je ne vois vraiment pas le rapport.
— Je savais qu'il n'irait pas au bout. Il a eu quoi, une expérience avec Pansy en cinquième année? Là, c'était autrement plus ambitieux!
Il note qu'elle rougit.
— Je voulais juste qu'il le découvre lui-même, ajoute-t-il. Qu'il prenne conscience de quelque chose.
— Tu me l'as déjà dit. Ça ne répond toujours pas à ma question.
— Rappelle-moi la question?
Elle lève les yeux au ciel.
— Où-veux-tu-en-venir, prononce-t-elle comme s'il était demeuré.
— J'y viens.
Elle est tenace. C'est une qualité.
Il se lève, comme pour marquer une pause introspective, et s'arrête devant un tableau. C'est une peinture datée qu'il a dénichée dans une brocante du Londres moldu, lors d'une de ses errances rebelles. Le portrait d'un inconnu, dans une posture tout à fait solennelle, qui lui rappelle son père. Il n'a pas manqué d'en saisir toute l'ironie en l'affichant ici: un sosie inanimé de Phinéas Nott, sans pouvoir magique, qui n'a rien perdu de sa splendeur. Le dos droit et le regard sévère, les traits de l'homme sont durs, marqués par la discipline et l'orgueil. L'amertume l'envahit presque autant que face à l'original.
— Depuis la fin de la guerre, dit-il en choisissant ses mots, Drago a perdu tout ce qui l'a construit. Son nom, son rang, les certitudes qu'on lui a transmises… Sans ça, il ne sait plus qui il est.
— Parfait! Donc tu as orchestré quelque chose de profondément non consenti pour que ton ami retrouve sa raison d'être.
— Bon sang… dit-il en se tournant vers elle. Je voulais l'obliger à regarder quelque chose en face, et il se trouve que ça te concerne étroitement.
Elle fronce les sourcils. Il penche la tête.
— Faut vraiment que je te fasse un dessin?
— Si ça t'aide à aller droit au but, te prive surtout pas.
Elle croise les bras.
À nouveau, il lui tourne le dos, mains dans les poches, pour se perdre dans les sourcils broussailleux du portrait, comme pour y trouver les bons mots.
— La vérité, Granger, c'est qu'il pense que sa seule option, c'est d'être le méchant de l'histoire. Et un raté. Parce qu'à chaque fois qu'il a essayé, il a échoué.
— Je vais verser une larme, se gausse-t-elle.
Il fait volte-face, on ne peut plus sérieux.
— C'est ce qui s'est passé en sixième année, je ne t'apprends rien.
Il lève un doigt.
— À cause de lui, Bell et Weasley ont failli y passer parce qu'il a privilégié sa mission. Peu importe à quel point il s'est saboté, consciemment ou non.
Un deuxième doigt. Il fait un pas.
— Sans lui, les Mangemorts ne seraient pas rentrés dans Poudlard ce soir-là, et Dumbledore serait peut-être encore en vie.
Un troisième. Sa tête s'incline.
— Il t'a vue malmenée dans son salon par sa dingue de tante, a vu ses camarades de classe défiler dans ses cachots, et il n'a rien fait.
Un quatrième. Il s'avance encore.
— Quand il fallait rejoindre un camp avant la bataille finale, il s'est réfugié près de sa mère parce qu'il ne croyait plus en rien.
Il s'arrête, pile derrière le fauteuil. Utilise la surface de son dossier comme un accoudoir, y repose doucement ses avant-bras. Légèrement incliné en avant, il cherche à capter son regard. Elle paraît ailleurs.
— Ce qu'il retient de tout ça, conclut-il, c'est ses mauvais choix. Et il se persuade qu'il continuera à en faire parce qu'il ne sait pas faire autrement.
— Dumbledore serait quand même mort, murmure-t-elle.
— Quoi?
Elle soupire. Bouge la tête. Ses cheveux balaient ses épaules dans le mouvement.
— Il était condamné. La bague des Gaunt qu'il portait, un horcruxe. Ça le tuait à petit feu. Dumbledore savait très bien ce qu'il faisait ce soir-là. Il savait que Rogue ferait ce que Malefoy n'a pas pu faire. Tout ça faisait partie d'un plan plus grand, il n'y pouvait rien.
Elle marque un temps.
— Pour moi non plus, il n'aurait rien pu faire…
Elle le défend sans même s'en rendre compte. C'est absolument délectable.
Il se redresse, fait le tour du fauteuil pour regagner sa place.
— Certes. Mais ces arguments, pour lui, ne veulent rien dire, dit-il en se resservant du thé.
D'un regard, il lui en propose. Elle refuse d'une secousse de la tête, davantage motivée par ce qu'il a à dire.
— S'il ne s'est excusé de rien, poursuit-il, c'est parce qu'il n'envisage pas le pardon. Il ne se pardonne même pas lui-même… Alors il s'accroche à son orgueil, pense qu'il est toujours en contrôle, que rien ne l'atteint.
Il prend une gorgée qui lui brûle le bout de la langue, ne retient pas sa grimace.
— Quand on le connaît un peu, c'est limpide. C'est quelqu'un qui a toujours joué à faire le grand.
Granger l'écoute attentivement: sourcils froncés, un bras sur l'accoudoir, le menton dans la paume. Il continue, un petit sourire moqueur au coin des lèvres.
— Il a commencé à boire du whisky pur feu à l'âge de six ans pour imiter son père alors qu'il le digère mal, parce que c'est ce qu'on faisait dans nos joyeuses réunions de famille.
Son air se neutralise.
— Aujourd'hui, il continue par habitude. Parce que faire semblant, c'est tout ce qu'il sait faire.
Il guette ses réactions en s'abreuvant d'une autre gorgée. Elle ne semble pas surprise une seconde par ce qu'il avance.
— Une vraie drama-queen, je sais… ironise-t-il en claquant sa tasse sur la coupelle. Alors avec ta copie, je voulais qu'il admette deux choses. Qu'il n'irait pas au bout, parce qu'il n'est pas aussi irrécupérable qu'il voudrait le croire. Et que toutes ces années, ce qu'il nourrissait pour toi cachait autre chose que ce qu'il croyait. Voilà où je voulais en venir.
Elle le regarde longtemps, ravale sa salive.
— Et qu'est-ce qu'il croyait, au juste?
Il repose la coupelle sur la table et s'enfonce plus profondément dans son siège, l'air plus taquin.
— Ça me semble plutôt clair, puisqu'il n'a pas tellement bronché quand je l'ai dirigé vers une fille de joie avec tes mèches de cheveux et ton méd—
Elle se fige.
— Ça s'est passé comme ça? Il l'a ouvertement reconnu devant toi, n'a pas utilisé de faux prétexte? Il t'a juste dit qu'il voulait voir ce que ça faisait de violer mon corps, et toi tu l'as aidé?!
— Hm pas tout à fait, rectifie-t-il en agitant une main dans les airs comme on balaie une futilité. C'est moi qui lui ai suggéré. Je lui ai dit que pour qu'il arrête d'y penser, il fallait qu'il vive l'expérience au moins une fois.
Elle écarquille légèrement les yeux, comme si ses mots faisaient écho à quelque chose qui l'a déjà marquée au fer rouge.
Il ne s'interrompt pas, ne perd aucunement sa désinvolture.
— Mais puisque tu as besoin de l'entendre: oui, il a reconnu le besoin d'assouvir une… une sorte de pulsion charnelle qui découlerait de votre haine mutuelle légendaire.
Elle est estomaquée. Alors il enchaîne pour noyer le poisson. Parle avec ses mains pour appuyer ses mots.
— Je sais, je sais. Mais entre ce qu'il dit, ce qu'il pense, et ce qu'il réprime… J'aurais pu lui trouver quelqu'un avec ton visage dès la troisième année mais ce n'était pas ça le problème. Ce qu'il voulait, au fond, il n'aurait pas pu l'obtenir comme ça. Pas plus qu'il ne l'a obtenu aujourd'hui.
— Alors qu'est-ce qu'il voulait, au fond?
— Va savoir! Succomber à la fascination, avouer une petite faiblesse, ou juste obtenir ton pardon… Qu'est ce que j'en sais?! Je voulais ouvrir une brèche, c'est tout.
Pour la première fois, elle lui répond sans chercher à démonter ses arguments. Comme s'il avait piqué son intérêt.
— Pourquoi tu en es si sûr? Comment?
Il hésite, c'est suffisant pour la faire douter.
— Je ne sais pas… négocie-t-elle avec elle-même. Tu pourrais très bien me raconter n'importe quoi ou surinterpréter ce que tu as cru lire. Et il faudrait que je te croie sur parole? Malefoy ne manquait jamais une occasion de m'insulter, et tu dis que ça cachait autre chose? Quand je m'entends le dire, c'est tellement absurde…
— Vraiment? Parce que pour toi, c'était aussi simple?
Il lui a coupé la chique.
Si c'est une preuve qu'elle veut, le moment est tout à fait opportun. Ce n'est pas comme s'il ne l'avait pas anticipé.
— Le plus simple c'est de te montrer.
Il ne perd pas de temps. D'un appui ferme, il se lève, et d'un geste, l'invite à le suivre vers le fond de la salle. Une des alcôves abrite, sur un guéridon bas, une vasque de pierre peu profonde dont le contenu luit d'un blanc bleuté. Une Pensine. Elle pose ses yeux dessus, puis sur lui.
— Ce que tu vas voir date de la cinquième année. Rogue nous avait convoqués après un cours, officiellement pour m'aider à gérer ma Légilimancie, mais c'était surtout une excuse pour convaincre Drago de travailler sur les barrières de son esprit. À ce moment-là, Granger, tu posais déjà problème. Vu ce qui se tramait au manoir… Rogue anticipait la suite.
Elle ne dit rien, fixe la surface lumineuse. Il sort de sa poche un petit flacon de verre dans lequel se love un filament argenté, lumineux, qui ressemble à de la fumée solidifiée. Il le verse dans la Pensine. La surface ondule.
— Quand tu veux.
Il n'a pas besoin d'insister. Elle se penche au-dessus de la vasque, et bascule. Il la rejoint aussitôt.
___
La salle de classe, plongée dans une lueur lugubre, s'est vidée. Rogue a pris soin de verrouiller la porte et d'étouffer les sons qui pourraient en sortir. Il ne reste qu'eux, au garde-à-vous devant lui, sous son regard inflexible. C'est vers Théodore qu'il se tourne en premier.
— Comment se fait-il qu'après toutes ces années, vous n'ayez toujours pas trouvé le moyen de contrôler votre don, Nott?
Il fronce les sourcils, incertain quant à la véritable portée de cette interrogation.
— Votre Légilimancie est remarquable, poursuit-il, mais en l'état, elle est dangereuse.
Les yeux gris de Drago se posent sur lui comme s'il apprenait la révélation de l'année.
Il déglutit.
— Je me suis toujours débrouillé avec, professeur. Je n'ai jamais eu de problème.
— Vous ne devriez pas vous en contenter. Vous devriez la maîtriser. Je peux vous aider.
Le garçon ne sait pas quoi dire.
— J'imagine qu'être en présence de Malefoy est un bon exercice, enquille Rogue en braquant ses yeux sombres sur son compère. Il n'est pas difficile de percevoir que votre camarade est distrait ces temps-ci, n'est-ce pas?
Drago semble saisi par l'incompréhension. Théodore, lui, n'ose pas commenter cette observation. Il ignore s'il fait bien allusion à ce qu'il pense.
— Pourquoi êtes vous distrait?
La mine du blond se ferme.
— Les B.U.S.E approchent. Beaucoup de choses en tête. Et je suis préfet maintenant.
— Je vous suggère de régler ces distractions le plus tôt possible. Les temps qui viennent exigent de la concentration.
Drago cligne des yeux, et Rogue le fixe comme s'il était censé comprendre quelque chose. Théodore ne saisit pas bien à quoi il assiste.
— Bien sûr, professeur.
— Vous rentrez chez vous pour Noël cette année. Je suis sûr que vous savez que vous aurez peut-être des invités pendant les fêtes. Des membres de votre famille, du côté de votre mère. Si ce n'est pas pour Noël, ce sera peu après, j'en suis sûr.
— Je n'en étais pas certain, non. Merci de me le dire.
Le professeur axe maintenant son regard vers Théodore.
— Vous et votre père vous joindrez sûrement aux festivités, un moment ou un autre.
— Certainement.
Il serre les dents. Rogue semble fouiller dans son âme, puis le délaisse pour se rapprocher de Drago, plus insistant.
— Vous serez bientôt très entouré. Vos distractions pourraient s'avérer dangereuses. Et pas seulement pour vous, Malefoy.
— Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez.
Le professeur balaie des yeux son visage, sa nuque, ses épaules, puis revient à ses pupilles dilatées.
— Ça ne marchera jamais avec lui. Ni avec votre tante. Ni même avec votre père—
— Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez—
— Vous entretenez une relation avec elle, ou ce n'est que dans votre tête?
Théodore baisse les yeux, passablement mal à l'aise. Il comprend parfaitement ce qui se trame. Sait aussi que Drago prend de grands airs dans l'espoir de sauver les apparences.
— Je. Ne. Vois. Pas. Du. Tout. De quoi. Vous. Parlez.
Menteur.
Il crache ses mots, se fait presque aussi grand que son maître. Ce dernier ne sourcille pas.
— Vous seriez idiot de penser pouvoir berner le Seigneur des Ténèbres. Même un adolescent peut vous lire.
Il s'interrompt.
— Nott, dites-lui.
Les deux élèves se figent. Embarrassé d'être pris à parti de la sorte, l'intéressé se contente de rester les bras ballants.
— Vous ne lui rendez pas service en lui cachant ce que vous savez. C'est une erreur de lui faire croire qu'il est indéchiffrable.
Il se sent paralysé. N'a pas envie de se mouiller. A juste envie qu'on le laisse en dehors de tout ça.
— Montrez-lui. Dites son nom. La fille.
Drago est tourné vers lui, les yeux exorbités. Lui ravale sa salive, se sent piégé. Il comprend que cette fois, les enjeux le dépassent, sont trop importants pour les combattre.
— Granger, marmonne-t-il. Vous parlez d'Hermione Granger.
Le professeur se redresse, satisfait.
Théodore croit sentir Drago se raidir comme une statue à ses côtés.
— Mademoiselle Granger, répète Rogue en transperçant Drago des yeux.
Il contracte sa mâchoire si fort que Théodore craint de la voir exploser.
— Vous avez toutes les prédispositions pour devenir un excellent Occlumens, Malefoy. Quand vous êtes acculé, votre esprit se vide. Il sera aisé de vous former.
Il s'attarde un temps sur Théodore.
— Je vous encourage à vous exercer ensemble après les cours, vous progresserez plus rapidement.
— Je n'ai pas besoin d'Occlumancie, s'indigne Drago. Je n'ai rien à cacher au Seigneur des Ténèbres. Je n'ai pas besoin d'aide. Je n'ai pas besoin de vous.
Il marche d'un pas lourd vers la porte, dégaine sa baguette pour la déverrouiller.
— Si le Seigneur des Ténèbres l'apprend—
Le blond se retourne, furibond.
— Il ne l'apprendra pas!
Il semble réaliser ce qu'il vient d'admettre à voix haute, tente de se recomposer, mais quelque chose se fissure.
— C'est juste un fantasme… J'ai quinze ans.
Rogue le regarde. Théodore serre les poings, ne sait pas où se mettre.
— Je vous suggère de trouver un exutoire plus approprié.
___
Le souvenir se dissout tandis qu'un tourbillon les happe en arrière. Couleurs et sons s’effacent dans un vertige brutal, et la quiétude de la bibliothèque reprend ses droits.
Théodore retrouve rapidement son équilibre. Il époussette son pull noir comme si le voyage avait laissé des traces. Granger, elle, pose une main sur le bord de la vasque, les yeux fixés sur la pierre. Il la laisse revenir à elle. Elle ne bouge pas tout de suite, semble déboussolée.
— Évidemment, j'étais à mille lieues de penser que Rogue était un agent double à l'époque, mais je savais qu'il était proche des Malefoy. J'avais interprété ça comme du souci, comme un oncle s'inquiéterait pour son neveu… Quand j'y repense, je réalise qu'il me faisait confiance. Il savait que cet entretien ne se retournerait pas contre lui, ni contre Drago. C'était un énorme pari. J'aurais pu tout répéter à mon père.
Granger expire doucement, songeuse. Peut-être même mélancolique.
— Il avait déjà dû te lire depuis longtemps. Tu n'étais pas une menace.
— Sûrement. Je ne suis pas très bon Occlumens… Bref, c'est vraiment à partir de là que tout s'est dégradé, commente-t-il en s'engageant vers le rayon des ouvrages du dix-neuvième siècle.
Granger le suit. Comme lui, elle peut assurément sentir l'odeur de bois ciré et de vieux papier s'intensifier à mesure qu'ils s'engouffrent. Il est certain qu'elle réprime son enthousiasme pour la forme. L'idée l'amuse beaucoup.
— Vivre sous le même toit que Voldemort, tu imagines? Passer après lui aux toilettes? Est-ce qu'il allait aux toilettes, même?! Drago en fait encore des cauchemars, et ça c'est quand il arrive à s'endormir sans potion de sommeil sans rêve… Paraît que l'accoutumance est terrible avec ce truc-là. Sale histoire…
Absente, elle fixe ses pieds, un pas après l'autre. Il voit bien que le ton décalé qu'il emploie la met mal à l'aise, alors il retrouve un semblant de sérieux. Il s'arrête au milieu du rayonnage et s'adosse contre une immense étagère.
— Je crois qu'il t'a protégée, d'une certaine manière. Son fantasme, quel qu'il soit, Rogue l'avait jugé suffisamment dangereux pour intervenir. Et après ça, Drago est devenu un excellent Occlumens. Voldemort n'en a jamais rien su, sinon j'imagine que tu serais au courant.
Elle se recompose, lève le menton. Elle a une tête de moins que lui, c'est mignon.
— D'accord, je te crois. Mais qu'est-ce qui te fait penser que ça m'intéresse?
Il soutient son regard.
— Granger. Ce n'est pas mon rôle de te mettre face à tes propres contradictions. Mais si tu es toujours là et que tu n'es pas complètement horrifiée par tout ce qui a été dit, c'est que ça doit t'intéresser un peu.
Il reprend sa marche.
— Je te donne ma version des faits. Tu en fais ce que tu veux. Tu peux même continuer ta petite vie et ignorer tout ça, si c'est ce que tu souhaites. Mais si tu cherches quelqu'un à blâmer pour cette histoire de Polynectar, tourne-toi vers moi. Je suis le seul fautif. J'ai risqué gros, mais tu ne m'enlèveras pas de la tête que ça en valait la peine.
Le silence qui s'installe a une texture différente des précédents. Moins hostile. Plus lourd. Elle secoue la tête.
— Cette histoire de Polynectar, répète-t-elle comme si elle n'en croyait toujours pas ses oreilles. Et tu pensais qu'après ça, il allait juste... passer à autre chose.
Heureusement qu'il est patient, il serait presque tenté d'utiliser un Sonorus sur sa voix pour que le message rentre dans son crâne buté. Qu'à cela ne tienne. S'il doit se répéter pour qu'elle l'accepte, il ne faiblira pas. Son pas ralentit nettement.
— Non. Je pensais qu'après ça, il ne pourrait plus faire semblant. Pour toi, et pour le reste. Je pensais qu'il arriverait à un point de non-retour sur qui il est vraiment, sur le genre de sorcier qu'il voudrait devenir. Je voulais juste le sortir de son apathie, Granger.
Un silence. Il n'a décoré ce dernier aveu d'aucune fioriture. C'est probablement ce qu'il a avancé de plus honnête depuis le début.
— Et toi? Quel genre de sorcier tu voudrais devenir?
La question le prend au dépourvu. Il ignore si celle-ci est candide ou accusatrice, continue de marcher sans y répondre.
Elle se racle la gorge, comme si la pilule avait encore du mal à passer.
— En fait, tu as joué avec nous comme des marionnettes.
Nous. Comme c'est charmant. Il est presque désolé d'apporter une touche sombre à ce tableau.
— Je suis un Serpentard, ma chère… Tous les moyens sont bons.
Tout juste s'il ne décoche pas un clin d'œil.
— C'est tout ce que vous savez faire entre vous? Vous manipuler? Il ne l'a pas suffisamment été, tu crois?
Comment une sorcière aussi menue peut-elle irradier tant de colère? Il réprime un énième sourire face à l'empathie qu'elle ne prend même plus la peine de contenir. Et elle ne s'arrête pas là, plus enflammée encore.
— Qu'est-ce qui te donne le droit de faire ça? Quelle satisfaction tu en tires?
De toute évidence, ça n'a jamais été son fort de bien se faire comprendre. Il est temps de faire une pause. Après un soupir, il dévie de sa trajectoire jusqu'à la fenêtre un peu plus loin. Dehors, les landes du Yorkshire sont noires. Il inspire. L'obscurité l'apaise, l'aide à se recentrer.
— Drago est quelqu'un qui se noie en silence depuis des années. Et moi je regarde, parce que c'est ce que j'ai toujours fait. Je suis passif, j'observe. Et à un moment, il faut bien faire quelque chose de ce qu'on sait, sinon à quoi ça sert?
Il se tourne vers elle.
— Et puis, dans votre trio, il n'y a jamais eu d'antagoniste pour contrebalancer votre pseudo-morale, ou apporter une autre perspective. J'y ai vu un poste à pourvoir, achève-t-il d'un haussement d'épaules.
— C'est ça, ton argument? L'esprit de contradiction? La bienveillance?
— Non. Je n'irais pas jusque-là.
La bienveillance implique du désintérêt. Il n'est pas désintéressé, il trouve ça captivant. Deux personnes qui tournent autour de la même chose depuis des années sans jamais s'y confronter, c'est d'une inefficacité remarquable. Ça méritait une intervention.
— Disons que j'ai une certaine aversion pour le gâchis. Et je n'aime pas les fins douces-amères.
Elle ne répond pas. Le regarde comme pour le déchiffrer.
— Je ne t'ai pas manipulée, Granger. Je t'ai donné des informations. Comment je l'ai fait, c'est discutable, je te l'accorde. Ce que tu en fais, c'est toi qui décides.
Elle se mord la joue.
— Et Malefoy? Tu crois qu'il apprécierait ce que tu as fait? Tout ce que tu m'as dit? Ce n'est pas lui enlever quelque chose?
— Parce que tu t'en inquiètes? rétorque-t-il, triomphant.
Elle serre les lèvres.
— Je me suis peut-être un chouïa emballé, reconnaît-il. L'idée, c'était de le confronter à ce qu'il refoule depuis des années, dans un cadre sans conséquence réelle pour toi, et sans issue possible pour lui. Une façon de couper court à quelque chose qui durait depuis trop longtemps. Drago a été prévisible. Ce n'est pas de la manipulation, c'est de la connaissance. Il y a une nuance.
— Subtile.
— Oui, concède-t-il. Mais réelle.
Il ne la sent pas convaincue, pense qu'elle ne le sera peut-être jamais. Il s'en accommode. Ce qui compte, c'est qu'elle soit toujours là, à lui poser des questions. Qu'elle ne soit pas partie en courant. Ça veut dire que quelque chose résonne, et c'est suffisant.
Il reprend la marche sobrement.
— Ce que tu as fait reste inexcusable, dit-elle.
— Certes.
— Et pas très moral.
Voilà qui achève de le piquer.
— Parce qu'enfermer Rita Skeeter dans un bocal, c'est moral peut-être? Vous, les Gryffondor, toujours à voir à travers un prisme complètement arbitraire…
En voyant le choc dans ses yeux bruns, il se sent obligé de lui fournir les bribes d'une explication.
— Entre nous, Weasley était le moins doué de vous trois pour protéger son esprit…
Elle est soufflée. Il se régale.
— Peu importe. Les deux événements sont incomparables…
— Tu as raison. C'est inexcusable, mais c'était nécessaire. Je considère que les deux peuvent coexister. Je vis dans un monde nuancé, jette-moi la pierre!
— Tu as une affreuse façon de te dédouaner de quelque chose de très grave… Et ça te retombera dessus.
— J'attends de voir, la défie-t-il.
Elle prend une longue inspiration. Cette fois, c'est elle qui s'arrête, le prend entre quatre yeux.
— Pourquoi tu me dis tout ça maintenant? Tu aurais pu ne jamais m'envoyer ce hibou.
— Ça me semblait plus élégant que tu l'apprennes par moi, et ça t'évite de t'embarrasser avec la paperasse d'une enquête qui t'aurait laissée sur ta faim en plus d'accabler Drago.
Elle le regarde longuement. Il soutient ce regard sans effort particulier, la sent tiraillée. Presque embêtée.
— Et qu'est-ce que tu attends de moi? Que j'aille le consoler, lui dire que tout ira bien? Il n'a jamais cherché à se justifier, lui… Tu parles d'un comble. C'est quelqu'un qui a passé son temps à me rabaisser.
— Je ne te demande rien. Crois-le ou pas, je veux que tout le monde tourne la page, et si c'est à moi d'être le méchant pour y arriver…
Il hésite un instant. Pour la première fois, il craint de trop en dire.
Et puis, tant pis.
— Je suis convaincu qu'il finira par te trouver pour faire une sorte de mea-culpa à la sauce Malefoyenne. Ce serait une grande première, donc méfie-toi, ça risque d'être gênant… Mais s'il t'a si peu caché la vérité, c'est parce qu'il commence déjà à craquer. Il est épuisé.
Cette fois, il hésite à peine.
— Le simple fait d'être revenu à Poudlard cette année l'épuise. Il envisage de partir en France, tu savais? Tu vois, la terre n'a pas besoin de toi pour continuer de tourner.
— Il va partir en France?
Il arbore son air le plus innocent, recommence à marcher comme s'il n'avait rien dit d'extraordinaire.
— Tu l'ignorais?
Elle lui emboîte le pas pour ne pas en manquer une miette.
— Si Narcissa n'était pas trop occupée à laver leur nom en soutenant diverses œuvres caritatives à travers le pays, ils seraient déjà partis depuis longtemps. Ils ont un domaine en Normandie, absolument splendide… Le sujet revient régulièrement sur le tapis. Il pense que ça serait l'endroit idéal pour repartir de zéro, loin de tout ça. Ça ne m'enchante pas, mais je peux difficilement lui donner tort.
Elle secoue la tête, visiblement piquée au vif.
— Donc, il veut encore fuir.
Un long silence s'ensuit durant lequel il observe, de biais, chaque micro-réaction froisser son minois. Elle paraît intimement révoltée. Presque déçue. La vision l'attendrit.
— Je ne te cache pas que les récents événements pourraient le pousser à avancer son départ. Il supporte très mal la honte, encore moins la disgrâce. Et pour ce qui est de sa mère, il peut se montrer très persuasif…
— Il pourrait se battre, lance-t-elle, plus renfrognée.
— Se battre? Drago Malefoy? se moque-t-il. Mais c'est intéressant que tu parles de fuite. Lui le verrait peut-être autrement. Comme disparaître définitivement de la vie des gens qu'il a blessés, je suppose.
Son regard appuyé est à peine subtil, mais il fait mouche. Elle se mord compulsivement les joues comme pour digérer la nouvelle.
Les voilà revenus au point de départ, là où le service à thé, le portrait de Phinéas Nott version moldue, et les deux fauteuils n'ont pas bougé.
Il marque une dernière halte.
— Bref. Au cas où il viendrait te voir, je voulais préparer le terrain. Il te manquait des informations cruciales, tu en conviens.
Elle déglutit, ne cherche plus à avancer son dédain.
— D'accord. Est-ce qu'il sait que tu m'as invitée?
— Non.
— Il le saura?
— C'est à toi de voir.
Il met ses mains dans les poches tandis qu'elle le regarde avec un mélange de reproche et de fragilité. Après un temps, elle hoche la tête comme si elle était arrivée à une conclusion qui n'appartient qu'à elle. Elle hésite un bref instant avant de reprendre son manteau sur le dossier du fauteuil.
— J'ai encore une question, dit-elle en lui faisant face. Et ça ne concerne pas Malefoy.
Un peu surpris, il cligne des yeux et l'invite à poursuivre.
— Si c'était si facile de nous lire… tu avais forcément accès à des choses sensibles pendant la guerre. Des choses qui auraient pu servir ton père. Rogue te faisait confiance pour couvrir Malefoy, mais pour le reste, tu n'as vraiment jamais été tenté?
— Je ne m'entendais pas avec mon père, il ne savait rien de moi. Et à partir de la cinquième année, j'avais suffisamment de contrôle pour rester loin de vos têtes. Je n'avais aucun intérêt à vous espionner. Tout ce que j'ai vu avant, c'est des tourments adolescents…
Elle prend un moment pour assimiler sa réponse.
— Je vois, dit-elle. Peut-être que tu n'es pas si irrécupérable que ça non plus, alors.
Il sourit. Si Hermione Granger le dit, il a une petite chance de ne pas finir sur le bûcher.
Elle enfile son manteau, le reboutonne soigneusement. Ses gestes sont moins brusques qu'en arrivant. Plus posés. Définitifs.
Il comprend, ne se fait pas prier pour la suivre.
— Minky, conjure-t-il. Tu peux raccompagner notre invitée.
Un signe de tête et, l'instant d'après, Granger disparaît escortée de l'elfe.
Pas un mot, pas de menace. Pas d'au revoir non plus.
Elle n'a même pas daigné sautiller devant l'ampleur de sa somptueuse bibliothèque, ni demandé à voir ses éditions les plus anciennes et prestigieuses. Nott pouffe pour lui-même. Ingrate!
Il se laisse tomber dans son fauteuil, puis se ressert du thé avec le sentiment d'avoir parfaitement joué son rôle, et la certitude que la suite ne lui appartient pas.
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Le passage de la Pensine est adapté d'une scène du premier chapitre de All the Wrong Things de LovesBitca8, que j'ai réinterprétée dans le cadre de cette histoire –ou un petit clin d’œil à cette fic qui sera toujours dans mon cœur. Tout le crédit pour l'image originale lui revient.