Extérieur - corde - extérieur
Chapitre 1 – Dany
Le crachin d’octobre glissait sur les vitraux de la Grande Salle et, au-dessus des longues tables, le plafond enchanté avait pris la couleur d’un ciel de laine mouillée. Ce n’était pas encore une vraie pluie, seulement ce gris obstiné qui semblait pouvoir durer toute une semaine et qui donnait au petit déjeuner un air de journée sans fin.
Daniel Landers, lui, n’y prêtait aucune attention.
Il avait déjà repéré le hibou avant même qu’il ne pique vers la table de Serdaigle. Il suivit sa trajectoire entre deux élèves de septième année, tendit le bras au bon moment et récupéra presque au vol la revue que l’oiseau laissa tomber devant lui. La couverture, qui brillait encore de fines gouttes d’eau, affichait en grandes lettres rouges : Torus-Passion.
À côté de lui, Teddy Lupin leva les yeux de son porridge avec l’expression résignée de quelqu’un qui savait parfaitement ce qui allait suivre.
« Ça y est, dit-il. On a perdu Dany. »
L’interpellé ne répondit pas, déjà plongé dans le magazine. Teddy y jeta un regard distrait. On y voyait un coureur d’une vingtaine d’années poser à côté de son balai, l’air sérieux, dans cette manière très étudiée qu’avaient les sportifs photographiés pour les magazines. Le titre principal annonçait une interview d’un dénommé Thomas Hayate — sans doute le coureur en question.
Dany s’immobilisa, les yeux ronds.
« Quoi ? demanda Teddy, en se penchant malgré lui. Qu’est-ce qu’il y a, cette fois ? »
Dany tourna légèrement le magazine vers lui, sans cesser de lire.
« Hayate. Il a battu le record de Kuala Lumpur !
— Ah…
— Sur le parcours officiel !
— Certes…
— En moins de seize minutes ! »
Teddy prit une gorgée de jus de citrouille avec un détachement volontairement exagéré.
« Et c’est impressionnant, j’imagine ? »
Dany leva enfin les yeux, choqué qu’une telle question puisse exister.
« Impressionnant ? Teddy, le parcours de Kuala Lumpur a une section en descente spiralée que la moitié des coureurs négocient comme des sacs de pommes de terre jetés dans un escalier. Alors le faire en moins de seize minutes… »
Il s’interrompit, cherchant manifestement un mot à la hauteur de son indignation admirative.
« C’est monstrueux ! » conclut-il.
Teddy hocha gravement la tête.
« Très bien. Je note : monstrueux. Et, c’est le chrono ou le fait qu’il soit encore entier ? »
Dany lui adressa un regard outré, puis un sourire finit par lui échapper.
En face d’eux, deux premières années se disputaient la dernière assiette de toasts. Plus loin, un groupe de Poufsouffle éclatait déjà de rire pour une raison obscure. Le brouhaha de la salle montait par vagues, brassé par le vol des hiboux retardataires. À la table des professeurs, la directrice McGonagall parlait avec le professeur Londubat ; Dany n’entendait pas leurs paroles, mais il reconnut très bien, posé à côté de sa tasse, un exemplaire de la Gazette du Sorcier ouvert à la rubrique sportive.
Le titre, imprimé en gros caractères mouvants, accrocha son regard : Ouverture de la saison nationale de Torus junior.
McGonagall, comme si le journal l’avait offensée personnellement, tapota l’article d’un doigt sec. Londubat répondit quelque chose avec son air patient. Même à distance, il n’était pas difficile de deviner le sujet de leur désaccord.
Teddy suivit le regard de son ami, puis baissa la voix.
« Elle déteste toujours autant ça, on dirait…
— Le Torus ? Oui.
— Remarque, dit Teddy en attaquant une tartine, il faut reconnaître qu’un sport où l’on se propulse à toute vitesse dans des anneaux suspendus en comptant sur sa trajectoire et sur des enchantements de sécurité n’a rien de spécialement rassurant. »
Dany referma le magazine d’un geste sec et le toisa avec une moue exagérément désapprobatrice.
« Toi, tu fais un sport où vous avez des cognards. Des vraies masses de métal conçues pour vous arracher du balai.
— C’est différent !
— Ah ?
— Oui. C’est traditionnel ! »
Dany le fixa une seconde, puis éclata d’un rire bref.
« Donc, si je résume, essayer de fracasser des gens avec des boulets enchantés devient une pratique honorable à partir du moment où on le fait depuis trois générations ?
Teddy prit une expression digne.
« Exactement !
— Quelle profondeur de pensée.
— Il faut avoir des principes. »
Ils se regardèrent, parfaitement sérieux, puis Teddy céda le premier avec un rire qu’il tenta à peine de dissimuler. Dany rouvrit son magazine. Son doigt avait déjà trouvé la petite brève en bas de page.
« Tiens.
— Quoi encore ?
— Prent Hale. »
Le nom ne disait visiblement rien à Teddy, mais le ton de Dany suffisait à indiquer qu’il aurait dû.
« Je suis censé connaître ?
— Pas encore, dit Dany. Mais ça va venir. »
La photo mouvante montrait un garçon blond d’à peu près leur âge, levant le poing au-dessus d’un balai profilé comme une flèche. Le titre restait modeste pour Torus-Passion, mais les lignes en dessous l’étaient moins : neuvième titre national junior, nouvelle victoire, favori évident aux Jeunes Flèches.
Teddy s’approcha un peu plus.
« Il a quel âge ?
— Douze ans.
— Neuf titres à douze ans ? fit Teddy. Comment on gagne neuf titres à douze ans ? Il court depuis la maternelle ? »
Dany eut un petit mouvement d’épaules, déjà ravi de pouvoir répondre.
« Ça dépend des circuits, des catégories, des formats. Aux États-Unis ils ont beaucoup plus d’épreuves pour les jeunes. Courses au sol, tracés simples, endurance junior, libre, officiel… »
Il s’arrêta soudain de lui-même, ce qui était suffisamment rare pour que Teddy le remarque.
« Tu t’es retenu, dit-il avec un respect non feint.
— Oui.
— Ça t’a coûté ?
— Terriblement ! »
Teddy reporta son attention sur la photo.
« Et donc, il est vraiment si fort que ça ? »
Dany hésita juste assez pour que sa réponse sonne honnête.
« Oui. »
Puis il ajouta, avec ce léger durcissement de la voix que Teddy reconnaissait bien :
« Mais ça ne veut pas dire qu’il est imbattable !
— Ah. Nous y voilà. Ce ton-là, qui veut dire : “un jour je le dépasserai.” »
Dany eut l’élégance de ne pas nier tout de suite. Il baissa les yeux vers le magazine, lissa le bord de la page du pouce, puis dit :
« Il est vraiment bon, ce sera intéressant de faire une course avec lui.
— Traduction : tu veux le battre. »
Dany haussa les épaules.
« Je veux battre tout le monde !
— Ça simplifie les choses. »
Un silence content s’installa entre eux quelques secondes. Dehors, la pluie semblait s’être épaissie. On entendait son bruissement régulier contre les hautes fenêtres, comme si le château lui-même respirait plus lentement.
Dany parcourut les autres titres. Une annonce vantait l’ouverture de la saison nationale, cofinancée par une certaine structure privée dont le logo sautait aux yeux.
Schwartz Élite.
Il se pencha un peu plus près de la page.
Teddy soupira.
« C’est qui encore, ceux-là ?
— Schwartz, répéta Dany. Tu sais, la marque de robes de sorcier sportives… À la base ils financent des coureurs. Ils ont leur propre structure, leurs recrues, tout ça. S’ils te repèrent, ils te prennent, ils te forment, et tu gagnes.
— Un peu comme les grandes équipes de quidditch, alors ? »
Dany fit une moue.
« Plus ou moins. Sauf que eux, ils ont un côté… voyant.
— Plus voyant que les Canons de Chudley ?
— Et plus bruyant aussi.
— Tape-à-l’œil donc ! »
Dany eut un demi-sourire. C’était difficile à expliquer à quelqu’un qui ne suivait pas ce milieu. Schwartz n’était pas seulement un nom. C’était une marque, un style, une manière d’entrer dans le Torus officiel en faisant du bruit. D’aucuns trouvaient ça vulgaire. D’autres rêvaient d’être repérés par eux avant même d’avoir leur propre baguette. Et même ceux qui prétendaient les mépriser finissaient tôt ou tard par regarder de leur côté.
Lui aussi, parfois. Pas pour les affiches ni pour les balais aux finitions extravagantes. Pour les moyens. Pour les vraies courses. Pour les parcours où un garçon comme Prent Hale cessait d’être une photo dans un magazine.
Teddy observait toujours son visage.
« Toi, tu es encore parti ailleurs… »
Dany referma le magazine, plus doucement cette fois.
« J’ai entraînement ce week-end.
— Je sais.
— Et la première course de la saison le week-end d’après.
— Je sais aussi.
— Ce n’est pas pareil, cette année… »
Teddy attendit la suite, mais elle tarda un peu à venir. Dany n’était pas bavard de nature ; il parlait beaucoup quand on touchait au Torus, mais pas forcément de lui. Le jeune Lupin avait appris à laisser un peu d’espace.
Finalement, Dany dit :
« Avant, c’était surtout… l’idée de courir. Maintenant j’ai l’impression que ça commence vraiment.
— Tu veux dire que ça devient sérieux ?
Dany hocha la tête.
— Oui. »
Ce n’était pas seulement à cause du calendrier, ni des entraînements du week-end, ni du temps que son père passait à régler le balai. C’était plus diffus que ça. Une impression de seuil. Comme si tous les parcours des années précédentes n’avaient été qu’une longue prise d’élan. Comme si quelque chose, devant lui, commençait enfin à s’ouvrir.
Teddy lui donna un léger coup d’épaule.
« Alors essaie juste de ne pas devenir insupportable quand tu seras célèbre.
— Trop tard.
— C’est vrai, admit Teddy. Tu es déjà impossible maintenant. »
Dany allait répondre quand un hibou plus maladroit que les autres traversa la table au ras des têtes, déclenchant une série d’exclamations outrées. Une lettre glissa dans le bol d’un élève de troisième année. Quelqu’un applaudit. McGonagall leva les yeux, et la moitié de la salle retrouva aussitôt une tenue plus convenable.
Au bout de la table, une élève replia la Gazette abandonnée par son voisin. Le nom de Schwartz réapparut une dernière fois entre deux photographies mouvantes avant de disparaître.
Dany rangea Torus-Passion dans son sac.
« Bon, dit Teddy, en se levant. Dis-moi qu’on a quelque chose de supportable ce matin.
— Défense contre les forces du mal.
Teddy prit un air faussement tragique.
— Donc supportable, mais à peine. »
Ils quittèrent la table en même temps et s’engagèrent dans l’allée centrale parmi les élèves qui commençaient à affluer vers les portes. Le froid humide du château les saisit dès la sortie de la Grande Salle. Dans les couloirs, les voix résonnaient davantage ; les pas pressés, les portes qui claquaient, les appels lancés d’un escalier à l’autre formaient la rumeur familière du matin.
Teddy avançait deux marches à la fois, comme toujours, et Dany dut accélérer pour rester à sa hauteur.
« Au fait, dit Teddy, je n’ai pas eu le temps de te demander : tu viens à l’entraînement de quidditch ce soir ?
Dany lui jeta un regard sidéré.
— Pour quoi faire ?
— Me soutenir moralement, pardi.
— Tu es gardien. Si je te soutiens moralement, ça ne va pas arrêter les souaffles.
— Ça peut impressionner les poursuiveurs.
— Avec ma présence silencieuse dans les tribunes ?
— Avec ton regard plein de jugement, oui ! »
Ils tournèrent au palier suivant. Une fenêtre étroite donnait sur une cour luisante de pluie ; les pierres noircies brillaient comme si le château avait été taillé dans de l’ardoise mouillée. Un groupe de Serpentard dévala l’escalier d’en face. Teddy les suivit du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent.
« Match contre eux dans dix jours », dit-il.
Il n’avait plus tout à fait le même ton. Ses cheveux, châtains quelques secondes plus tôt, prirent à leur racine une teinte plus claire, presque dorée. Le changement restait discret, mais il s’accentua au fil des marches. Dany eut un sourire goguenard. Son ami ne maîtrisait toujours pas pleinement des capacités de metamorphomage et affichait encore — bien involontairement — son état d’esprit en public.
« Ah. Tu blondis », énonça-t-il simplement.
Teddy leva les yeux au ciel.
« Je ne blondis pas.
— Un peu.
— Pas du tout.
— Teddy, tes cheveux sont en train de faire exactement l’inverse de ce que tu racontes. »
Teddy passa une main agacée dans sa tignasse, comme si cela pouvait convaincre ses mèches de coopérer.
« Très bien. Peut-être un peu. »
Ils arrivèrent devant la salle de cours presque en même temps que le reste du groupe. Quelques élèves attendaient déjà devant la porte encore fermée. Teddy s’adossa au mur avec l’air de quelqu’un qui se préparait à survivre, tandis que Dany, par habitude, repéra la fenêtre la plus proche et jeta un regard dehors.
La pluie n’avait pas cessé.
Quelque part, au-delà des collines et des frontières du château, d’autres garçons s’entraînaient probablement déjà sur des balais de course. D’autres lisaient peut-être le même article, observaient la même photo de Prent Hale, regardaient les mêmes annonces de la saison à venir. L’idée lui serra brièvement la poitrine, non pas comme une peur, mais comme une impatience trop grande pour rester immobile.
La porte s’ouvrit enfin. Teddy se redressa.
— Après toi, futur fléau du Torus international ! »