Harry Potter et l'Autre Malfoy — Tome I
Chapitre 15 : CHAPITRE 14 — LES LUMIÈRES DU MANOIR
5272 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 21/10/2026 17:26
Le manoir avait une odeur que Dracena ne reconnaissait que lorsqu'elle revenait de quelque part.
De la cire, du bois chauffé, les fleurs blanches que Narcissa faisait placer dans le vestibule. Au début de septembre, elle n'aurait pas su les distinguer. À présent, elle les sentit avant même d'avoir retiré ses gants.
Sa mère attendait au pied de l'escalier.
Draco traversa le hall plus vite qu'il ne l'aurait admis devant ses camarades. Narcissa posa une main contre sa joue, puis l'autre sur son épaule. Dracena resta une seconde près de la porte, avec sa cape mouillée et la fatigue du train dans les jambes.
— Viens ici, dit sa mère.
Elle y alla.
Narcissa l'embrassa sur les cheveux. Dracena ferma brièvement les yeux. Il n'y avait ni table de maison, ni préfète, ni quelqu'un pour lui demander pourquoi elle avait obtenu un point de moins que Granger. Seulement la chaleur d'une main entre ses omoplates.
— Vous avez grandi.
— En trois mois ? demanda Draco.
— Presque quatre. Et je ne parlais pas uniquement de votre taille.
Il se redressa aussitôt. Dracena aurait ri si elle n'avait pas eu si envie de poser sa tête contre l'épaule de sa mère.
Leur père entra depuis le petit salon.
— Le voyage s'est bien passé ?
Draco répondit avant elle, racontant le retard du train, les Moldus qui bloquaient l'accès à la sortie de la gare et l'homme qui avait voulu photographier les deux malles flottant derrière leur chauffeur.
— Il n'a rien photographié du tout, rectifia Dracena. Son téléphone s'est mis à afficher la météo.
Lucius parut satisfait.
— Le charme de discrétion fonctionne donc.
— Il a demandé pourquoi il neigeait à Londres en juillet.
Narcissa leva les yeux vers son mari.
— Il faudra faire corriger la date.
Lucius eut un petit mouvement de la main, comme si le défaut appartenait déjà à quelqu'un d'autre.
Un elfe de maison apparut pour prendre leurs capes. Il portait une taie propre nouée aux épaules. Ses grands yeux s'arrêtèrent un instant sur le visage de Draco, puis sur celui de Dracena.
— Bon retour, jeune maître. Bon retour, jeune maîtresse.
— Merci, Dobby, dit-elle.
L'elfe se figea presque imperceptiblement, puis se baissa pour ramasser une éclaboussure de neige tombée de leurs bottes.
Dracena suivit du regard la trace humide. Au château, quelqu'un nettoyait aussi après eux. Elle n'y avait guère pensé. Ici, la personne agenouillée avait un nom qu'elle connaissait depuis toujours.
— Vos affaires seront montées, dit Narcissa. Allez vous réchauffer. Le thé nous attend.
Sa chambre semblait avoir été conservée sous une cloche.
La même couverture claire, les mêmes rideaux, le même livre sur la petite table près de la fenêtre. Même le ruban qu'elle avait laissé en partant se trouvait encore dans la coupe de porcelaine où elle l'avait jeté.
Elle posa son sac sur le lit.
Le silence lui parut d'abord luxueux. Personne ne grinçait des dents derrière un rideau. Personne ne cherchait une brosse, ne parlait dans son sommeil ou ne lui demandait d'éteindre sa lampe.
Elle ouvrit sa malle, sortit son carnet et le glissa dans le tiroir du secrétaire.
Puis elle le reprit.
Narcissa n'avait jamais fouillé ses affaires. Son père aurait considéré qu'il n'existait rien, dans cette maison, qu'il n'eût le droit de regarder.
Dracena resta avec le carnet à la main, fâchée de se poser la question.
Elle finit par le ranger entre deux manuels. Cela ne constituait pas une cachette sérieuse ; seulement un endroit où l'on ne tomberait pas dessus en apportant du papier neuf.
Quelqu'un frappa deux coups contre la cloison, depuis la chambre voisine.
Draco.
Elle répondit du bout des doigts.
Trois coups vinrent en retour : leur ancien signal pour dire de venir sans passer par le couloir principal. Dracena contourna la petite salle d'eau qui reliait les deux chambres et trouva son frère debout sur un fauteuil.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Je vérifie quelque chose.
Il souleva le coin d'un tableau. Derrière, une enveloppe était restée coincée dans le cadre.
Il l'ouvrit avec précaution.
À l'intérieur se trouvait une carte sur laquelle ils avaient dessiné, l'été précédent, un plan très approximatif de Poudlard. Une grande étoile indiquait l'endroit où Draco pensait que se trouverait son dortoir. Dracena avait ajouté une bibliothèque personnelle, une salle d'entraînement et un passage réservé aux élèves importants.
Ils regardèrent la carte.
— Le lac est du mauvais côté, dit-elle.
— Il est du mauvais côté au château.
Elle éclata de rire.
Draco descendit du fauteuil. Il étala le papier sur le tapis et ils s'accroupirent à côté.
— Il manque les escaliers, dit-il.
— Il manque surtout les salles de classe.
— On pouvait les ajouter après.
Dracena suivit du doigt le passage réservé. Elle se rappela avec quelle assurance elle l'avait tracé. Elle aurait trouvé naturel qu'un tel corridor existe.
Draco prit une plume sur son bureau.
— On refait le plan ?
Elle regarda le papier.
— Non. Garde celui-là.
— Pourquoi ?
— Pour vérifier si nous devenons moins idiots.
Il lui donna un coup d'épaule.
Ils restèrent néanmoins assis sur le tapis jusqu'à ce que Narcissa les appelle.
Le dimanche, Lucius leur demanda leurs résultats.
Il le fit après le déjeuner, dans le petit salon. Le feu était assez vif pour leur chauffer le visage, mais Dracena avait froid aux mains.
Draco commença par les potions. Il insista sur les compliments de Rogue, parla plus vite en abordant la métamorphose et omit son premier devoir de botanique.
Lucius parcourut les relevés.
— Convenable.
Draco attendit.
Le mot ne fut suivi d'aucun autre.
Leur père prit la feuille de Dracena. Elle regarda ses yeux descendre les lignes.
— Deuxième sur cet exercice de sortilèges.
— Oui.
— Une inattention ?
— Une erreur de mouvement.
— Que vous avez corrigée.
Ce n'était pas tout à fait une question.
— Oui.
— Qui a obtenu le meilleur résultat ?
Dracena sentit Draco bouger à côté d'elle.
— Hermione Granger.
Lucius leva les yeux.
Le silence dura juste assez pour changer la température de la pièce.
— La jeune fille dont vous avez parlé dans vos lettres.
— Elle travaille beaucoup.
— Vous aussi, je l'espère.
Dracena fixa le bord du papier.
— Oui, Père.
Lucius reposa le relevé.
— Vous disposez d'une préparation dont la plupart de vos camarades n'ont pas bénéficié. Il serait dommage qu'elle se voie si peu.
Elle aurait préféré qu'il se mette en colère. La colère aurait donné quelque chose contre quoi appuyer la sienne. Cette déception mesurée la laissait seule avec la sensation d'avoir rapporté un travail médiocre alors qu'elle l'avait regardé avec fierté dans le train.
Draco tendit le doigt vers une ligne.
— Elle a la meilleure note à la composition sur les relais.
Lucius suivit son geste.
— Je sais lire, Draco.
Son frère retira la main.
Dracena sentit une colère plus vive remplacer la honte.
— Tracey Davis m'a aidée à corriger le mouvement, dit-elle.
Lucius la regarda, surpris par ce détail qu'il n'avait pas demandé.
— Une élève de votre maison ?
— Oui.
— Dans ce cas, vous avez su utiliser une aide disponible. C'est bien.
Elle resta silencieuse.
Il venait de transformer ce qu'elle avait appris d'une autre fille en une preuve de sa propre habileté. Elle ne savait pas comment protester sans donner l'impression de refuser le seul compliment qu'il lui avait fait.
Narcissa posa sa tasse.
— Nous regarderons les compositions après le thé. Les enfants ont encore leurs devoirs de vacances à organiser.
Lucius rangea les feuilles.
L'entretien était terminé.
Draco la rejoignit plus tard dans la galerie.
Il marchait les mains dans les poches, avec l'air de quelqu'un qui avait choisi cette direction par hasard.
— Tu pouvais dire que Granger avait eu de la chance.
— Mais ce n'était pas vrai.
— Père n'était pas dans la salle.
— Moi, si.
Il s'arrêta près d'une fenêtre.
Dehors, le jardinier enchanté, une silhouette de cuivre sur de longues jambes articulées, secouait la neige d'un arbuste. Les paons s'étaient réfugiés sous un auvent.
— Elle ne peut pas être meilleure que toi partout, dit Draco.
Dracena tourna la tête.
— Elle ne l'est pas.
— Alors pourquoi tu as l'air…
Il s'interrompit avant de nommer ce qu'il voyait.
— Parce que je n'ai pas envie qu'il ne regarde que les endroits où elle l'est.
Draco réfléchit.
— Tu pourrais moins parler d'elle.
Elle allait répondre sèchement. Puis elle se rendit compte qu'il n'avait pas complètement tort.
Ce qui ne rendait pas son conseil plus agréable.
— Et toi, moins parler de Potter.
Il prit aussitôt un air offensé.
— Ce n'est pas pareil.
Elle leva un sourcil.
Il regarda le jardin.
— Bon. Peut-être un peu.
Leur reflet se dessinait dans la vitre. Dracena vit leurs deux silhouettes presque identiques, et les différences que personne ne semblait remarquer avant de leur avoir parlé.
Elle posa sa tête une seconde contre l'épaule de son frère.
— Tu me préviens si je deviens comme Pansy.
— Ça dépend. Tu me préviens si je deviens comme Père ?
Elle se redressa.
Il souriait, mais attendait réellement une réponse.
— Oui.
— Alors oui.
Ils regardèrent le jardinier perdre l'équilibre en secouant une branche trop lourde. Aucun d'eux n'appela quelqu'un avant qu'il se soit remis debout tout seul.
Le mardi, un réparateur vint examiner les miroirs du grand salon.
Dracena l'aperçut en revenant de la bibliothèque. Il avait déposé sa boîte d'outils sur une couverture épaisse afin de ne pas rayer le parquet. Des lamelles de cuivre, des fils argentés et plusieurs pierres ternes étaient rangés dans de petits compartiments.
Narcissa se tenait près de lui.
— Les appels arrivent, disait-elle. C'est le nom de l'appelant qui s'affiche parfois après son visage.
— Le nouveau relais municipal n'utilise plus le même ordre de vérification, madame. Le miroir reconnaît la personne avant de recevoir sa désignation.
— C'est gênant.
— Surtout lorsqu'on refuse l'appel, oui.
Dracena ralentit.
Le réparateur retira une plaque au dos du cadre. Il travaillait sans gestes inutiles. Une petite lampe fixée à son col éclairait ses mains.
— Est-ce le même problème que les sceaux de Poudlard ? demanda-t-elle.
Narcissa se retourna.
— Viens, Dracena. Monsieur Vale remet notre salon en état.
L'homme lui adressa un signe de tête.
— Pas exactement. Vos sceaux refusaient de se reconnaître. Ici, ils se reconnaissent trop vite.
Elle s'approcha suffisamment pour voir, sans entrer dans l'espace qu'il avait dégagé autour de ses outils.
— On ne pourrait pas simplement faire attendre le visage ?
— C'est ce que je suis en train de régler.
Elle éprouva une petite satisfaction.
— Mais il faut s'assurer que le nom n'a pas été copié sur un autre appel, ajouta-t-il. Retarder l'image est facile. Vérifier qu'elle appartient à la bonne personne prend un peu plus de travail.
La satisfaction se transforma en question.
Elle resta près de lui pendant dix minutes.
Lucius entra au moment où l'homme refermait le cadre.
— C'est terminé ?
— Il reste deux essais, monsieur.
— Nous recevons jeudi. Je ne veux pas qu'un invité apparaisse au milieu d'une conversation privée.
— C'est précisément le but des essais.
Lucius regarda la boîte ouverte.
— Vous avez besoin de tout cela ?
— Pas si tout se passe comme prévu.
L'homme ne souriait pas. Il n'avait pas l'air insolent non plus. Il semblait simplement habitué à répondre à des gens qui voulaient que le travail soit plus court que le problème.
Dracena dut regarder le miroir pour cacher son amusement.
Une fois les essais terminés, Narcissa raccompagna le réparateur jusqu'au vestibule. Dracena lui posa une dernière question sur la petite lampe.
— Une lampe moldue, dit-il. Modifiée pour supporter les perturbations. Ma sœur me l'a apportée de son atelier.
Lucius, derrière eux, eut un léger mouvement de sourcils.
Dracena regarda la lumière blanche sur le col du manteau.
— C'est pratique.
— Mes yeux sont de cet avis.
Il referma sa boîte.
Après son départ, Lucius demanda à sa fille si elle envisageait de passer les vacances avec les fournisseurs.
— Seulement ceux qui savent réparer ce qui nous empêche de parler entre nous.
Narcissa s'arrêta près de la console.
Lucius fixa Dracena.
Elle sentit immédiatement qu'elle avait été trop loin, moins par les mots que par la satisfaction qu'elle avait prise à les prononcer.
— Dans mon bureau. Après le déjeuner.
Elle aurait voulu que le repas dure plus longtemps.
Draco le remarqua. Il renversa accidentellement un peu d'eau sur la nappe, puis posa une question interminable à leur mère sur les invitations du réveillon. Dracena ne sut pas s'il cherchait vraiment à l'aider, et ce doute lui fit presque plus de bien qu'une certitude.
Le bureau de Lucius donnait sur la partie la plus ordonnée du jardin.
Il n'y avait pas de poussière sur les livres. Un écran fin reposait près d'un registre relié de cuir ; il était éteint. Son père utilisait certains appareils moldus à travers des intermédiaires et parlait de cette pratique comme d'une nécessité imposée par l'incompétence du reste du monde.
Dracena s'assit sur la chaise qu'il lui indiqua.
— Votre mère me dit que vous vous intéressez aux communications.
— Oui.
— Très bien. Il faut comprendre les outils que l'on emploie.
Elle attendit.
— Il faut aussi comprendre la différence entre apprendre auprès d'un spécialiste et lui donner l'impression que sa compétence efface toutes les autres distinctions.
Dracena regarda les jointures de ses propres mains.
— Quelles distinctions ?
Lucius s'adossa à son fauteuil.
— L'éducation. Le jugement. La capacité à tenir sa place dans un ensemble plus vaste que son activité.
Elle pouvait approuver chacune de ces choses, prise séparément. C'était ce qui rendait la conversation difficile.
— Monsieur Vale n'a rien fait d'inconvenant.
— Je ne parle pas de monsieur Vale.
Elle leva les yeux.
— Vous me reprochez ma réponse.
— Je vous reproche d'avoir eu besoin de la donner devant lui.
Le feu crépita derrière la grille.
Dracena se rappela la lettre, les familles alliées, le nom de Pansy que personne n'avait prononcé.
— Si une idée est mauvaise en privé, elle l'est aussi devant quelqu'un.
— Et si vous humiliez publiquement la personne qui l'exprime, vous vous privez parfois de la possibilité de la faire changer.
Elle resta immobile.
C'était un argument qu'elle aurait pu utiliser elle-même. Elle lui en voulut de le dire à cet instant.
— Vous ne souhaitiez pas changer d'avis, Père.
Lucius eut un sourire très fin.
— Vous n'avez pas essayé de m'en convaincre. Vous avez essayé de gagner une réplique.
Dracena sentit ses joues chauffer.
Elle pensa à Potter, au plaisir bref de le laisser sans réponse devant la bibliothèque. À Granger, qu'elle aurait volontiers suivie dans un rayon pour placer la phrase qu'elle venait de trouver.
— Je peux présenter mes excuses pour le ton, dit-elle.
— Faites-le.
Elle prit une inspiration.
— Je suis désolée de vous avoir répondu ainsi devant notre invité.
— Notre fournisseur.
Dracena serra les doigts sur ses genoux.
— Devant monsieur Vale.
Lucius la regarda longtemps.
Puis il ouvrit le dossier placé devant lui.
— Vous pouvez disposer.
Elle se leva. Près de la porte, elle aperçut sur une étagère une rangée de rapports concernant Poudlard. Les reliures portaient plusieurs années et le nom du conseil d'administration.
Elle les regarda une seconde de trop.
— Autre chose ? demanda son père.
— Non.
Elle sortit.
Dans le couloir, elle s'appuya contre le mur jusqu'à ce que sa respiration cesse d'être aussi courte.
Elle n'avait ni crié ni pleuré.
Elle n'avait pas le sentiment d'avoir gagné quoi que ce soit.
Narcissa la trouva dans sa chambre en fin d'après-midi.
Dracena avait ouvert un devoir de potions et n'en avait écrit que le titre. Sa mère s'assit près de la fenêtre sans lui demander ce qui n'allait pas.
Pendant quelques minutes, le seul bruit fut celui d'une branche contre la vitre.
— Il peut avoir raison sur votre manière de parler sans avoir raison sur tout le reste, dit-elle enfin.
Dracena releva la tête.
— C'est ce qu'il attend que je pense ?
— C'est ce que je vous demande d'examiner.
Elle regarda sa feuille.
— Je n'aime pas qu'on fasse comme si je ne comprenais pas.
— Vous avez onze ans. Il y a des choses que vous ne comprenez pas encore.
Dracena ouvrit la bouche.
Narcissa poursuivit :
— Il y en a aussi que vous comprenez et que les adultes préféreraient vous entendre taire. Le plus difficile sera de distinguer les deux.
Elle posa sur le lit une robe vert sombre.
— Essayez celle-ci pour jeudi.
Dracena regarda le tissu, puis sa mère.
— Nous changeons de sujet ?
— Oui. Vous avez passé assez de temps à vous disputer aujourd'hui, même avec les gens qui ne sont plus dans la pièce.
Elle ne put s'empêcher de sourire.
Narcissa l'aida à fermer la robe. Devant le miroir, Dracena eut l'impression de retrouver la fille qui habitait ici avant septembre : dos droit, cheveux lumineux, visage composé pour les autres.
Sa mère ajusta une manche.
— Cela vous va.
Dracena observa le reflet.
Elle le savait. Ce savoir la rassura plus qu'elle n'aurait voulu l'admettre.
Puis elle pensa que Granger aurait probablement préféré une poche assez grande pour un livre, et cette idée l'irrita au point qu'elle redressa le menton.
— Pas si haut, dit Narcissa. Vous n'allez pas inspecter les moulures.
Le soir du réveillon, le manoir s'emplit de voix.
Dracena reconnut plusieurs invités et dut accepter qu'ils lui demandent tous les mêmes choses avec des mots légèrement différents. Poudlard lui plaisait-il ? Son frère veillait-il sur elle ? Serpentard avait-il conservé son niveau ?
Elle répondit avec assez de politesse pour donner à Narcissa moins de travail.
Draco se tenait près d'elle, impatient de rejoindre Julien Rosier, un garçon de treize ans qui racontait ses premières sorties à Pré-au-Lard comme des expéditions diplomatiques.
— Va, lui souffla-t-elle.
— Tu viens ?
— Dans un instant.
Il hésita, puis partit.
Dracena regarda les invités avancer entre les salons. Les robes anciennes côtoyaient des coupes plus sobres, et plusieurs personnes portaient des montres qui ressemblaient à des objets moldus jusqu'à ce qu'on voie les aiguilles tourner à rebours. Près du vestibule, une plaque rappelait qu'aucune image des invités ne pouvait être transmise hors du domaine sans leur accord.
Madame Rosier trouva cela raisonnable.
— Ma nièce a diffusé un portrait mouvant de son dîner à vingt-sept personnes, dit-elle. Vingt-sept. Elle a fini par montrer son futur beau-père avec du vin sur le menton.
— Un accident malheureux, répondit Narcissa.
— Elle soutient que c'était amusant.
Dracena prit un verre de jus sur un plateau.
Elle aurait aimé voir le portrait.
Un homme qu'elle connaissait peu s'approcha de Lucius. Il parlait des appareils d'enregistrement moldus installés dans les rues, des livraisons suivies sur des cartes et de la difficulté croissante à faire disparaître une erreur lorsque les images avaient déjà été copiées.
— Il faudrait leur interdire de tout filmer, conclut-il.
— Sur quelle autorité ? demanda Narcissa.
— La nôtre, si nécessaire.
Dracena sentit ses doigts se resserrer autour du verre.
Lucius répondit avant elle.
— Une autorité efficace n'a pas besoin d'annoncer chaque intervention. Les services compétents savent corriger les incidents.
— Ils corrigent après, dit l'homme. Nous aurions besoin d'ordre avant.
Le mot resta dans l'air.
Dracena regarda le profil de son père. Il n'avait pas répondu. Il avait seulement ce visage attentif qu'il prenait lorsqu'il souhaitait laisser quelqu'un aller plus loin tout seul.
Elle se souvint du portrait manquant dans son livre d'histoire, de la page pâle, du nom qu'on prononçait rarement.
Elle ne savait pas quelles idées exactes habitaient cet homme. Elle savait que le mot ordre servait souvent à ne pas préciser ce qu'on voulait faire aux gens.
Narcissa posa une question sur les élections du conseil de Sainte-Mangouste. La conversation changea de direction avec une docilité remarquable.
Dracena comprit qu'elle venait d'assister à une intervention plus efficace que n'importe laquelle de ses répliques.
Elle n'était pas certaine d'aimer ce qu'il fallait dissimuler pour y parvenir.
Le dîner fut plus difficile.
Julien Rosier racontait qu'une élève née de parents moldus avait essayé d'expliquer au professeur d'histoire qu'un fait s'était produit à une autre date.
— Elle avait trouvé un document sur le réseau de son père, dit-il. Comme si cela pouvait remplacer nos archives.
— Le document était faux ? demanda Dracena.
Julien la regarda.
— Je n'en sais rien.
— Alors pourquoi est-ce drôle ?
Draco posa sa fourchette.
À l'autre bout de la table, les adultes poursuivaient leur conversation. Ils n'avaient peut-être pas entendu.
Julien haussa les épaules.
— Tu prends tout au sérieux.
— Seulement les explications qui n'expliquent rien.
— Chez nous, on apprend à ne pas interrompre les professeurs.
— C'est une règle d'éducation. Tu parlais de ses parents.
Le garçon rougit légèrement.
— Ils ne savent pas comment fonctionne notre monde.
— Elle est à l'école pour l'apprendre.
Draco effleura le pied de sa sœur sous la table.
Elle le sentit. Elle continua néanmoins :
— Si nous sommes mieux préparés, nous devrions pouvoir le montrer autrement qu'en espérant que les autres restent ignorants.
Julien posa son verre.
— Tu parles comme si tu les préférais.
— Je préfère qu'on sache pourquoi on se croit supérieur.
Cette fois, madame Rosier avait entendu.
— Une conviction très exigeante, Dracena.
La fillette releva la tête.
— Il me semble que l'exigence fait partie de ce que nous défendons, madame.
Lucius la regardait.
Elle sentit son regard avant de le croiser.
— Ma fille découvre le plaisir des débats scolaires, dit-il.
Quelques sourires apparurent autour de la table.
Dracena éprouva l'envie terrible de leur expliquer qu'elle ne jouait pas. Elle se rappela le bureau, la réplique gagnée, le reste perdu.
Elle posa soigneusement sa serviette sur ses genoux.
— J'y apprends beaucoup de choses, répondit-elle.
Narcissa demanda à Julien de raconter sa visite de Pré-au-Lard.
Il accepta avec soulagement.
Draco ne retira son pied que lorsque sa sœur recommença à manger.
Plus tard, elle le retrouva dans la petite galerie qui donnait sur le lac artificiel.
Les lanternes étaient suspendues très haut cette année. Leurs reflets traçaient de longues colonnes de lumière sur l'eau noire.
— Tu vas dire que je l'ai cherché ? demanda-t-elle.
Draco tourna la tête.
— Un peu.
Elle s'appuya contre la rambarde intérieure.
— Julien est un imbécile.
— Oui.
Elle le regarda, surprise.
— Mais il joue correctement aux échecs, ajouta Draco. Et il connaît des gens dans l'équipe de Serpentard.
— Tu peux apprécier quelqu'un qui dit des choses stupides ?
— Je t'aime beaucoup, moi.
Elle le frappa sur le bras.
Il rit, puis retrouva son sérieux.
— Père était en colère.
— Je l'ai vu.
— Tu n'es pas obligée de répondre chaque fois.
— Et toi, tu n'es pas obligé de rire chaque fois.
Il baissa les yeux.
Pendant quelques secondes, ils écoutèrent la musique du salon à travers la porte.
— Je ne pensais pas à la fille, dit Draco. Je pensais à Julien qui avait perdu ses mots devant le professeur. C'est la partie qu'il n'a pas racontée à table.
Dracena se tourna vers lui.
— Tu la connais ?
— Non. Mais je l'ai entendu raconter l'histoire avant le dîner. Elle avait posé une question. C'est lui qui avait voulu répondre à la place du professeur.
Dracena ferma les yeux un instant.
— Pourquoi tu n'as rien dit ?
Draco la regarda avec une franchise qui lui fit plus mal qu'une esquive.
— Parce que je n'avais pas envie qu'il me déteste.
Elle pensa à Pansy, à Warrington, à la lettre arrivée quelques semaines plus tard.
— Il ne t'aimera pas forcément parce que tu te tais.
— Je sais.
Il semblait fatigué.
Elle s'appuya contre lui, épaule contre épaule, en regardant les lumières.
— Tu as mangé le dessert ?
— Deux fois.
— Tu aurais pu m'en garder.
— Je pensais que tu préférais les discussions.
Elle lui donna un second coup, moins fort.
Dans le couloir, une voix les arrêta.
Lucius se tenait devant son bureau. Les invités étaient repartis ; le manoir se vidait lentement de ses bruits de fête.
— Draco, allez vous coucher. Dracena, un instant.
Son frère hésita.
— Maintenant.
Il partit.
Dracena resta droite devant son père.
— Vous avez beaucoup d'assurance pour quelqu'un qui dépend encore des autres pour tout ce qui lui permet de vivre ainsi.
Elle sentit les mots entrer plus profondément que prévu.
— Je le sais.
— Alors apprenez à mesurer ce que vous devez à cette famille.
Elle aurait pu dire qu'elle mesurait précisément ses avantages. Que c'était pour cette raison qu'elle refusait de les réduire à une histoire de sang. Mais elle voyait son père après une longue soirée, debout devant les murs dont il avait décidé de faire une preuve, et elle comprit qu'il ne lui demandait pas une démonstration.
— Je ne vous ai pas insulté, dit-elle.
— Vous avez choisi de mettre nos invités en difficulté.
— J'ai posé une question.
— Vous saviez ce que vous faisiez.
Elle baissa les yeux.
Oui. Elle l'avait su.
Cela ne rendait pas la question mauvaise. Cela ne rendait pas non plus ses intentions entièrement généreuses.
Lucius lui releva le menton d'un doigt sous la mâchoire, sans brutalité.
— Votre intelligence ne vous dispense pas de loyauté.
Dracena le regarda.
Elle pensa à Draco resté silencieux pour être aimé, à Narcissa détournant une conversation dangereuse, aux lettres qu'elle écrivait sans raconter ce qu'elle avait ressenti.
— Je suis votre fille, répondit-elle. Je ne l'oublie pas.
Il la lâcha.
— Faites en sorte que cela se voie.
Elle monta sans courir.
Dans sa chambre, elle ferma la porte, posa les mains sur le dossier du fauteuil et attendit que ses yeux cessent de piquer.
Elle entendit deux coups contre la cloison.
Elle ne répondit pas tout de suite.
Deux autres coups vinrent, plus légers.
Alors elle frappa une fois.
Draco n'insista pas.
Quelques minutes plus tard, une assiette glissa sous la porte de communication. Il y avait dessus une part de dessert enveloppée dans une serviette.
Dracena s'assit par terre pour la manger.
Le matin de Noël, les cadeaux occupaient une partie du grand salon.
Draco reçut une paire de gants de vol, un jeu d'échecs dont les pièces commentaient les décisions de leur propriétaire et un nécessaire d'entretien pour son balai resté au manoir. Dracena eut une édition reliée d'un traité de sortilèges, une broche fine et un coffret de papier dont les feuilles résistaient aux taches d'encre.
Les présents étaient beaux. Choisis. Personne n'aurait pu les regarder et penser que les enfants Malfoy manquaient de quoi que ce soit.
Dracena remercia.
Lucius lui demanda si le traité lui serait utile. Elle répondit oui. Ils parlèrent de la qualité de la reliure pendant presque une minute, comme si la veille n'avait laissé aucune trace.
Plus tard, Narcissa lui donna un petit paquet séparé.
À l'intérieur se trouvait un carnet à couverture souple, sans armoiries.
— Pour vos notes personnelles, dit-elle.
Dracena passa la main sur le cuir.
— Pourquoi celui-ci ?
— Parce que toutes vos pensées n'ont pas besoin d'être écrites sur du papier de réception.
Leurs regards se croisèrent.
Narcissa ne précisa rien.
Dracena referma la boîte et la garda contre elle.
Dans l'après-midi, une chouette apporta une enveloppe de Manchester.
Tracey avait écrit de travers, sur un papier ordinaire. Elle racontait qu'un réveil réparé par sa mère s'était remis à sonner toutes les vingt minutes parce que son propriétaire avait utilisé une formule de cuisson pour essayer de le régler lui-même. Elle avait joint un petit dessin de l'intérieur d'un miroir, avec les noms de quatre pièces.
En bas, elle avait ajouté : « Tu avais posé une question sur les fermoirs. Maman dit que cela dépend du modèle. Il faudrait voir le tien. »
Dracena relut la lettre.
Elle eut d'abord l'idée de demander à sa mère combien on pouvait envoyer à une personne pour la remercier d'un conseil. Puis elle s'imagina Tracey ouvrant une enveloppe contenant de l'argent.
Elle resta longtemps avec sa plume au-dessus du papier.
Finalement, elle raconta les deux essais de monsieur Vale, la lampe fixée à son col et le problème du nom qui arrivait après le visage. Elle dessina la marque de cuivre ajoutée par Flitwick à son miroir.
Elle ne parla ni de la réception ni de son père.
Elle écrivit merci, une seule fois, sans essayer de rendre le mot plus élégant.
Lorsqu'elle descendit chercher une chouette, elle trouva Dobby près de la porte de service. L'elfe tenait le carnet qu'elle avait laissé sur une table en prenant son manteau.
Son nouveau carnet.
— La jeune maîtresse l'a oublié.
— Je ne l'avais pas oublié. Je revenais.
La réponse était sortie par habitude, sèche et immédiate.
L'elfe baissa les yeux.
Dracena regarda ses doigts serrés sur la couverture.
— Merci, ajouta-t-elle.
Il lui tendit le carnet et disparut presque aussitôt.
Elle resta seule devant la porte.
Il était beaucoup plus facile de repérer le mépris dans les phrases de Julien que dans le ton de sa propre voix.
Cette constatation ne lui plut pas.
Elle l'emporta pourtant avec elle.
Ce soir-là, elle écrivit sur la première page du carnet.
Pas un programme de travail. Pas une liste de réponses à donner à son père. Elle essaya de raconter ce qui s'était passé pendant le dîner, et découvrit qu'il était difficile de ne pas arranger une histoire dont on avait été le personnage principal.
Elle raya une phrase qui la faisait paraître trop raisonnable.
Elle en garda une autre, qui lui déplaisait : elle avait voulu que Julien ait l'air stupide.
Puis elle nota qu'il avait tout de même tort.
Elle resta un moment devant les deux propositions.
Elles pouvaient être vraies ensemble.
Derrière la cloison, les pièces d'échecs de Draco protestaient contre un mouvement. Il leur ordonna de se taire. Dracena sourit malgré elle.
Elle referma le carnet.
Avant de se coucher, elle regarda les lanternes au-dessus de l'eau. Le manoir était magnifique. Elle l'aimait. Elle aimait les tapis, les livres, le bruit connu des pas dans les galeries et la voix de sa mère lorsqu'elle oubliait de la corriger.
Elle ne voulait pas avoir à choisir entre tout cela et ce qu'elle pensait.
Pour la première fois, elle se demanda si on lui laisserait longtemps la possibilité de ne pas choisir.