Harry Potter et l'Autre Malfoy — Tome I
Chapitre 16 : CHAPITRE 15 — UNE PLACE DANS LE REFLET
5753 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 21/10/2026 17:27
À Poudlard, le réveillon se termina par une dispute entre Ron et une tour blanche.
— Tu ne vas pas là, dit-il.
La pièce remua sur sa case.
— Tu me condamnes, répondit-elle d'une voix minuscule.
— Je te sauve pour le coup suivant.
— J'aimerais voir ce coup suivant par écrit.
Harry se mit à rire.
La tour se tourna vers lui.
— Vous, ne vous réjouissez pas. Votre roi n'a plus que deux cases.
Ron regarda l'échiquier, puis Harry.
— Elle a raison sur ce point.
Ils jouaient près de la cheminée. La salle commune était presque vide ; Fred et George occupaient un canapé avec un paquet de biscuits qu'ils prétendaient rationner, tandis que Percy relisait une lettre à ses parents en soulignant les passages qu'il jugeait insuffisamment rassurants.
Harry n'avait jamais passé une journée aussi peu utile avec autant de plaisir.
Il avait perdu trois parties, mangé du pain grillé trop noir et aidé Hagrid à déplacer un arbre qui penchait dans le hall. Personne ne lui avait demandé de mériter sa place en accomplissant une tâche supplémentaire.
Ron fit avancer un cavalier.
Harry fixa le plateau.
— Je crois que je comprends.
— Quoi ?
— Pourquoi tu voulais garder la tour.
Ron sourit sans cacher sa satisfaction.
— Tu vois. Il faut regarder ce qui peut se passer après.
Harry tenta de déplacer un pion. Le roi protesta.
Deux coups plus tard, il avait perdu.
Il resta néanmoins longtemps devant le jeu, à écouter Ron lui expliquer à quel moment la partie avait réellement basculé. Ce n'était pas celui qu'il aurait choisi.
Le lendemain matin, il prit d'abord les paquets pour ceux de Ron.
Ils se trouvaient au pied de son propre lit, mais cela lui sembla moins probable que l'hypothèse d'une erreur. Il s'assit, passa la main dans ses cheveux et regarda les lettres sur la première étiquette.
Harry.
Son prénom, sans autre indication.
À côté, Ron émergeait de sa couverture.
— Bon Noël.
Harry ne répondit pas tout de suite.
Il regardait le paquet.
Ron suivit son regard, puis se redressa un peu.
— Tu peux les ouvrir, tu sais.
Harry posa les pieds sur le tapis. Il prit le plus petit, dont l'emballage brun portait l'écriture massive de Hagrid.
À l'intérieur se trouvait une flûte taillée dans le bois.
Elle n'était pas parfaitement droite. Près d'un trou, on voyait une marque plus profonde, comme si la lame avait glissé. Harry la porta à ses lèvres et produisit un son assez affreux pour faire sortir Ron de son lit.
— Au moins, on saura où tu es.
Harry essaya de nouveau, plus doucement.
Cette fois, une note claire sortit.
Il la regarda avec une joie étrange. Hagrid avait tenu ce morceau de bois, l'avait creusé, avait pris le temps de fabriquer quelque chose pour lui.
Il posa la flûte sur sa couverture avec précaution.
L'enveloppe suivante venait de Privet Drive.
Un mot très bref accompagnait une pièce de cinquante pence. Vernon et Pétunia avaient reçu l'avis de l'école confirmant qu'il resterait pendant les vacances. Ils lui souhaitaient un bon Noël et précisaient qu'il n'était pas nécessaire de leur envoyer d'autres demandes de fournitures.
Harry n'en avait envoyé aucune.
Il retourna la pièce entre ses doigts.
Ron regarda l'enveloppe, puis son visage.
— Ça vaut beaucoup ?
— Non.
— C'est joli comme forme.
Harry la lui tendit.
— Tu peux la garder.
Ron hésita.
— Tu es sûr ?
— Oui.
Il la prit et la posa à côté de son jeu d'échecs, comme s'il s'agissait d'un objet venu d'un pays lointain. Harry préféra ce destin à celui du fond de sa poche.
Le paquet suivant était mou et irrégulier.
Ron baissa aussitôt les yeux vers les siens.
Harry défit le papier. Un pull épais, vert sombre, glissa sur ses genoux. Il y avait aussi une boîte de confiseries et un petit mot signé Molly Weasley.
Il lut deux fois les quelques lignes.
Ron s'occupait avec beaucoup d'attention d'une ficelle.
— Je lui ai dit que tu restais, murmura-t-il. Et que… enfin, que tu ne pensais pas recevoir grand-chose.
Harry passa la main sur la laine.
— Elle ne me connaît pas.
Ron leva les yeux.
— Je lui ai parlé de toi.
La réponse lui parut suffisante. Il déplia son propre pull et poussa un soupir en découvrant la couleur.
Harry enfila le sien.
Les manches étaient un peu longues. Il les remonta, puis les redescendit. Il aimait sentir les poignets épais contre ses mains.
Hermione avait envoyé des Chocogrenouilles et une carte. Elle y souhaitait un bon Noël, rappelait qu'il fallait nourrir Hedwige même quand on se levait tard et demandait à Ron de ne pas battre Harry trop sévèrement aux échecs.
— Trop tard, dit Ron en lisant par-dessus son épaule.
Harry rangea la carte avec celle de Molly.
Il restait un paquet léger, presque plat.
Aucun nom d'expéditeur.
Le tissu glissa entre ses doigts avant qu'il ait fini de retirer le papier.
Harry crut d'abord qu'il l'avait laissé tomber. Puis il vit qu'il le tenait encore : une étoffe très fine, d'un gris argenté qui changeait avec la lumière.
Ron s'était immobilisé.
— Attends.
Harry releva la tête.
— Quoi ?
Ron s'approcha lentement.
— Je crois que c'est… Essaie de mettre ta main dessous.
Harry obéit.
Sa main disparut.
Il la retira si vite que le tissu retomba sur le lit.
Ron eut un rire incrédule.
— Une cape d'invisibilité.
Harry regarda sa main, parfaitement ordinaire, puis l'étoffe.
— Pour de vrai ?
— Tu viens de le faire.
Il la déplia. Elle était plus grande qu'il ne l'avait cru. Quand il la posa sur ses épaules, son corps s'effaça du miroir accroché près de l'armoire. Sa tête resta seule, suspendue au-dessus du tapis.
Ron lui demanda de bouger.
Harry fit un pas. Le miroir ne montra rien sous son menton.
Il remonta le capuchon.
Même sa tête disparut.
Il eut soudain envie de rire et de vérifier que ses jambes existaient encore. Il regarda sous le tissu ; il les vit, dans une clarté étrange, comme si l'intérieur de la cape avait conservé une part de lumière pour lui seul.
— Tu es où ? demanda Ron.
— Devant toi.
— Je sais. Fais un pas.
Harry obéit.
Le plancher craqua.
Ron pointa le doigt.
— Là.
Harry retira la cape. Ils se regardèrent, enchantés.
Une petite feuille tomba de l'ourlet.
Ron la ramassa.
— Il y avait ça.
Harry prit le papier.
L'écriture était étroite, régulière, inconnue. Le mot expliquait que la cape avait appartenu à son père, qu'elle avait été conservée pendant les années où il n'aurait pas pu en prendre soin et qu'elle devait maintenant lui revenir.
Il n'y avait pas de signature.
Harry relut la première phrase.
Son père.
La pièce devint soudain très silencieuse.
Ron demanda quelque chose à propos de l'expéditeur. Harry ne répondit pas. Il tenait le tissu contre lui, et tout ce qui l'avait amusé une minute auparavant avait pris un poids différent.
James Potter avait posé cette cape sur ses épaules.
Il avait peut-être vérifié son reflet de la même façon. Il avait peut-être ri en découvrant qu'il avait oublié de couvrir ses chaussures.
Harry passa le pouce sur une couture.
Il cherchait une marque, une réparation, quelque chose qui aurait appartenu à un geste précis de son père.
La porte s'ouvrit brusquement.
Fred et George entrèrent en parlant tous les deux. Harry replia la cape avant qu'ils l'aient vue, non parce qu'il se méfiait d'eux, mais parce qu'il n'avait pas encore appris à partager ce qui venait de lui arriver.
— Magnifique pull, dit Fred.
— Maman a décidé de recruter, ajouta George.
Ron protesta contre sa propre couleur.
Les jumeaux se lancèrent dans une explication absurde sur la manière dont Molly attribuait les teintes selon la gravité des bêtises prévues pour l'année. Percy apparut pour leur demander de faire moins de bruit, puis dut défendre son paquet contre une inspection prétendument administrative.
Harry rit avec eux.
Sous sa couverture, la cape ne faisait plus aucun bruit.
Le déjeuner dura longtemps.
Les élèves restés au château avaient été regroupés près de la table des professeurs. Harry se retrouva entre Ron et George, face à une petite fille de Serdaigle qui attendait que son chapeau en papier cesse de chanter avant de pouvoir manger.
Dumbledore portait une décoration qui aurait eu davantage sa place dans le sapin. McGonagall l'observait avec une patience dont les limites semblaient avoir été suspendues pour la journée.
Harry mangea lentement au début, puis oublia de surveiller son assiette.
On lui passa les plats avant même qu'il ait besoin de les demander. Hagrid voulut entendre sa flûte, et Harry promit de s'exercer avant de l'imposer à toute la salle. Ron trouva dans une papillote une petite grenouille de bois qui refusait de sauter tant qu'on ne lui indiquait pas une destination digne d'intérêt.
— La tête de Percy, proposa George.
La grenouille bondit immédiatement.
Plus tard, ils sortirent dans le parc. La neige avait durci à l'ombre ; leurs pas produisaient un bruit sec. Harry courut jusqu'à en avoir mal aux poumons, puis rentra avec les joues brûlantes et le sentiment d'avoir passé la journée à occuper exactement la place qui lui convenait.
Il aurait voulu l'expliquer à quelqu'un.
Il ne savait pas comment dire que le plus beau n'était ni la nourriture ni les cadeaux, mais l'absence de surprise chez les autres lorsqu'il restait avec eux.
Ron s'endormit dans un fauteuil avant le dîner.
Harry resta près du feu, les manches de son pull descendues sur les doigts.
Il pensa à l'étoffe sous sa couverture.
À vingt-trois heures, il n'avait toujours pas sommeil.
Ron respirait profondément dans le lit voisin. Le château semblait s'être retiré derrière ses murs. Harry sortit le mot anonyme et le relut à la lumière de sa baguette.
Qui avait gardé la cape ?
Pourquoi maintenant ?
Il aurait pu attendre le matin et demander à McGonagall. Elle lui avait précisément demandé de signaler les messages inhabituels.
Il regarda le tissu.
Si elle le prenait pour l'examiner, comme Flitwick avait pris le Nimbus ? Si elle décidait qu'il était trop jeune, qu'il fallait attendre, que ce souvenir de son père devait encore passer des mois dans les mains d'un adulte ?
Il savait que ces questions lui fournissaient surtout une raison de faire ce dont il avait envie.
Il se leva quand même.
La cape glissa sur ses épaules. Il rabattit le capuchon, prit sa baguette et descendit dans la salle commune.
Le feu n'était plus qu'une lueur rouge.
Harry passa devant une vitre et n'y vit personne. La sensation le fit frissonner. Il n'était pas devenu plus grand, plus savant ni plus courageux. Pourtant, le couloir lui semblait soudain lui offrir quelque chose qu'il avait toujours refusé : la possibilité d'avancer sans être immédiatement jugé.
Le portrait protesta lorsqu'il ouvrit le passage.
— Qui sort à cette heure ?
Harry se figea.
La cape n'empêchait pas une porte de bouger.
Il attendit que la voix se perde dans un marmonnement, puis s'éloigna en prenant garde au bruit de ses chaussures.
Il n'avait pas prévu de destination.
Au premier palier, il pensa à la bibliothèque.
Hermione avait laissé sa liste. Ils n'avaient pas consulté les vieux ouvrages d'alchimie rangés dans le fonds à accès limité. Si le Flamel des Moldus avait laissé quelque chose qui portait encore son nom, la réponse pouvait s'y trouver.
Harry se dit qu'il allait seulement regarder les titres.
Il n'aimait pas beaucoup la facilité avec laquelle seulement rendait les idées raisonnables.
La salle de lecture avait été laissée accessible aux quelques élèves présents pendant les vacances. La Réserve, elle, restait séparée du reste par une barrière de cuivre et un écriteau.
Harry s'arrêta devant.
Il avait vu madame Pince lever cette barrière pour des élèves plus âgés. Il n'y avait pas de porte pleine. Seulement l'interdiction, nette, et la certitude que les livres savaient se défendre mieux que les chaises de la salle commune.
Il devrait partir.
Il passa dessous.
Une petite lumière s'alluma dans le cuivre. Harry recula aussitôt.
Elle s'éteignit.
Il attendit.
Aucun bruit.
Il repassa, plus lentement. Cette fois, il entendit un léger tintement, loin dans la pièce, comme une cuillère contre un verre. Il ne pouvait pas savoir si quelqu'un l'avait reçu ailleurs.
Il aurait dû partir à ce moment-là.
Au lieu de cela, il dirigea la faible lumière de sa baguette vers les reliures.
Il ne comprenait pas la moitié des titres. Certains étaient écrits dans des langues qu'il ne reconnaissait pas ; d'autres n'en portaient aucun. Un livre semblait respirer entre deux volumes plus minces.
Harry choisit celui qui avait le mot transmutation sur la tranche.
Il le tira de l'étagère.
La couverture était froide, plus froide que la pièce.
Il l'ouvrit sur ses genoux.
Un hurlement jaillit des pages.
Harry le lâcha presque. Il referma le livre de toutes ses forces, mais le cri continuait, aigu, régulier, parfaitement indifférent à la cape.
Des pas répondirent dans le couloir.
Harry remit le volume de travers, éteignit sa baguette et courut.
Il passa sous la barrière en accrochant un pan de tissu. Pendant une seconde, il crut que la cape allait se déchirer. Il tira, trébucha et se rattrapa à une table.
La porte de la bibliothèque s'ouvrit.
Rusard entra avec sa lampe.
Harry se plaqua contre le mur. La lumière balaya ses genoux invisibles, s'arrêta sur une chaise déplacée puis remonta vers les rayonnages.
— Je vous ai entendu.
Le gardien parlait à une salle vide.
Harry se glissa derrière lui et sortit, le cœur si fort qu'il aurait voulu le tenir avec les mains.
Il prit le mauvais escalier.
Il le comprit lorsqu'il atteignit un palier où il ne reconnaissait aucun portrait. Il se retourna, hésita, puis entendit des voix plus bas.
— Le signal venait de la Réserve, disait Rusard. J'ai trouvé un ouvrage mal remis.
— Alors quelqu'un a tenté de le consulter.
Rogue.
Harry recula.
La voix du professeur avait le même calme que pendant les cours, et cela la rendait plus effrayante dans ce couloir désert. Harry pensa à la morsure, au match, aux lèvres qui bougeaient dans la tribune.
Il n'avait aucune envie de découvrir ce que Rogue ferait s'il le trouvait seul.
Une porte était entrebâillée à sa gauche.
Il se glissa à l'intérieur et retint le battant pour qu'il ne bouge pas.
Les pas se rapprochèrent, passèrent, ralentirent.
Harry ne respira plus.
— Continuez de ce côté, dit Rogue.
Les deux séries de pas se séparèrent.
Il resta longtemps immobile avant d'oser lâcher la poignée.
La pièce sentait la poussière sèche. Des tables avaient été poussées contre un mur. Une chaise renversée retenait un morceau de toile. Au fond se dressait un grand miroir, trop imposant pour avoir été installé ici comme un objet ordinaire.
Harry s'approcha.
Le cadre doré portait des lettres qu'il ne parvint pas à lire dans la pénombre. Les pieds sculptés reposaient sur la pierre comme des griffes. Le verre semblait plus clair que le reste de la pièce.
Harry pensa d'abord qu'il pourrait vérifier si le pan accroché à la barrière avait laissé apparaître ses chaussures.
Il fit un pas devant le miroir.
Et vit une femme derrière lui.
Il se retourna si vite que la cape glissa de ses épaules.
Personne.
Il regarda de nouveau le verre.
La femme était toujours là.
Elle se tenait près de son reflet, une main posée à la hauteur de son épaule. Ses cheveux avaient une couleur chaude, presque rouge dans la faible lumière. Elle souriait avec une expression que Harry reconnut sans pouvoir l'avoir déjà vue : celle d'une personne qui ne demandait rien avant de se réjouir de sa présence.
À côté d'elle se trouvait un homme aux lunettes rondes.
Harry cessa de bouger.
Les cheveux noirs, l'implantation près du front, la manière un peu de travers de tenir la tête.
Ses propres yeux revinrent vers ceux de la femme.
Verts.
Il leva lentement une main.
Dans le miroir, la femme rapprocha la sienne.
Harry toucha le verre.
Le froid lui entra dans les doigts.
— Maman ?
Le mot lui sembla à la fois minuscule et beaucoup trop grand pour sa bouche.
La femme sourit davantage.
Harry tourna les yeux vers l'homme.
— Papa ?
Il n'y eut pas de réponse.
D'autres visages apparaissaient derrière eux, plus âgés, inconnus. Harry chercha dans leurs traits les morceaux de son propre visage qu'il avait toujours crus isolés. Un nez. Une fossette. Une manière de se pencher pour mieux voir.
Il se rapprocha jusqu'à sentir son souffle contre la vitre.
Il n'avait plus peur de Rogue.
Il n'avait presque plus conscience de la pièce.
Il regardait sa mère, puis son père, et recommençait, incapable de choisir auquel donner plus de temps. Chaque fois qu'il détournait les yeux, il craignait que l'autre disparaisse.
— Je suis à Poudlard, murmura-t-il.
Le dire lui parut soudain nécessaire.
— Je suis à Gryffondor.
L'homme posa un bras autour des épaules de la femme.
Harry sentit sa gorge se fermer.
— J'ai des amis.
Il attendit.
Ils souriaient toujours.
Il aurait voulu savoir s'ils l'entendaient. Il aurait voulu leur poser cent questions, mais la première se mélangeait à la dernière et aucune ne passait complètement.
Alors il leur raconta des choses simples.
Ron. Hermione. Hedwige. La neige dans le parc. Le pull qu'il portait encore sous sa robe.
Quand il s'arrêta, le silence lui fit mal.
Il regarda leurs bouches, attendant un mouvement différent, une parole.
Rien.
Pourtant, il ne pouvait pas partir.
Il ne sut jamais combien de temps il resta devant le miroir.
Une horloge sonna quelque part. Ses genoux lui faisaient mal. Il s'aperçut qu'il s'était accroupi, puis assis sur le sol, sans en garder le souvenir.
La cape reposait près de lui.
Harry la ramassa.
Dans le verre, sa famille restait debout autour de son reflet, patiente, comme si personne n'avait ailleurs où aller.
— Je reviendrai.
Il recula d'un pas.
Le mouvement lui demanda un effort absurde, presque physique.
Puis un deuxième.
Il garda les yeux sur le miroir jusqu'à ce que le montant de la porte le lui cache.
Le couloir semblait plus froid qu'avant.
Il trouva son chemin en reconnaissant enfin une fenêtre, puis une tenture. Lorsqu'il regagna le dortoir, Ron dormait toujours.
Harry s'assit sur son lit.
Il essaya de se rappeler le visage de sa mère.
Déjà, certains détails lui échappaient.
Il eut peur de fermer les yeux.
Ron le réveilla pour le petit déjeuner.
Harry n'avait aucune idée du moment où il s'était endormi. La cape était encore froissée à côté de lui.
— Tu l'as utilisée ?
Harry hocha la tête.
Ron eut d'abord l'air vexé.
— Tu aurais pu me dire…
— J'ai vu mes parents.
La phrase arrêta tout.
Ron s'assit sur le bord du lit voisin.
Harry raconta la bibliothèque, le livre, les pas. Il parla vite jusqu'au miroir, puis plus lentement, parce qu'il voulait être exact et que les mots devenaient insuffisants.
Ron l'écouta sans plaisanter.
— Ils t'ont parlé ?
Harry baissa les yeux.
— Non.
— C'était un portrait ?
— Non. Je me voyais aussi. Et ils étaient derrière moi.
Ron réfléchit.
— Comme un appel ?
Harry pensa aux miroirs des Serpentard, aux relais, aux règles qui contrôlaient ce qu'on pouvait transmettre.
— Je ne sais pas.
Il avait envie que la réponse soit oui, même si elle ne pouvait expliquer ni leur silence ni leur présence.
— Tu veux venir ? demanda-t-il.
Ron hocha la tête.
— Ce soir ?
— Ce soir.
Harry se leva. Son corps était fatigué, mais la journée lui parut soudain trop longue.
Il passa une partie de l'après-midi à dessiner.
Il n'avait jamais été particulièrement bon. Il traça d'abord deux ovales, puis essaya d'ajouter les lunettes de son père. Le résultat ne ressemblait à rien. Les cheveux de sa mère devinrent une masse de traits qui la faisaient paraître en colère.
Il froissa la feuille.
Ron, assis près de lui, regarda ses mains.
— On pourrait demander à Hagrid s'il a des photos.
Harry se figea.
L'idée était si simple qu'il se sentit stupide de ne pas l'avoir eue avant.
Puis il pensa au temps que cela prendrait. À Hagrid qui dirait peut-être non. À quelqu'un qui lui expliquerait que les photographies avaient disparu, que les gens avaient déménagé, qu'il fallait patienter.
Le miroir était là.
— Plus tard, dit-il.
Ron ouvrit la bouche, puis la referma.
Il lui proposa une partie. Harry refusa.
Il proposa d'aller voir Hedwige.
Harry dit qu'il l'avait déjà nourrie.
À la fin, Ron prit un livre et s'installa dans un autre fauteuil.
Harry regarda la feuille froissée sur le tapis.
Il ne la ramassa pas.
Ils partirent après l'extinction du feu.
À deux sous la cape, ils devaient marcher serrés. Ron était plus grand ; ses pieds dépassaient chaque fois qu'il allongeait le pas. Harry lui demandait de ralentir, puis s'impatientait de leur lenteur.
— Tu pourrais décider, murmura Ron.
Ils mirent longtemps à retrouver la pièce.
Harry reconnaissait des détails qui menaient parfois au mauvais couloir. Une armure ressemblait à une autre. Un escalier avait changé d'orientation. Il sentit une panique monter à l'idée que le miroir ait pu être déplacé.
— On reviendra demain, dit Ron.
— Non.
Sa réponse avait été trop forte.
Ils s'immobilisèrent derrière une colonne. Une silhouette de fantôme traversa le palier, regarda un instant dans leur direction puis continua sans rien dire.
Harry serra la cape.
Enfin, il reconnut la chaise visible par la porte.
Il entra, se dégagea du tissu et courut presque jusqu'au miroir.
Ils étaient là.
Le soulagement lui donna le vertige.
— Regarde, dit-il à Ron.
Son ami s'approcha.
— Où ?
— Derrière moi.
Ron plissa les yeux.
— Je vois seulement toi.
Harry se tourna vers lui.
— Mets-toi ici.
Il recula à contrecœur.
Ron prit sa place.
Son visage changea.
— Oh.
Harry se pencha pour essayer de voir par-dessus son épaule.
Dans le miroir, il ne voyait que Ron, en robe de nuit, les cheveux mal aplatis.
— Tu les vois ?
— Non.
Ron s'était redressé.
— Je suis… plus grand. J'ai une robe de l'équipe. Et l'insigne.
— Quel insigne ?
— Préfet-en-chef. Comme Bill.
Il eut un petit rire, presque embarrassé.
— Il y a une coupe aussi. Deux. Je crois qu'on a gagné.
Harry regarda le verre.
Rien ne changeait pour lui.
— Ta famille est là ?
— Non. C'est moi.
Ron souriait encore, mais d'une manière que Harry ne lui connaissait pas. Il avait l'air de découvrir une place où personne ne l'avait précédé.
Harry attendit quelques secondes.
— Je peux regarder ?
— Encore un peu.
Il attendit moins longtemps cette fois.
— Ron.
— Tu as eu toute la nuit hier.
Harry sentit une colère brusque.
— Tu peux voir tes parents quand tu veux.
Le sourire de Ron disparut.
— Je sais.
— Alors laisse-moi passer.
Il posa une main sur son bras.
Ron se dégagea.
— Ce n'est pas ma faute.
La phrase claqua plus fort que leurs voix précédentes.
Harry resta immobile.
Un frottement se fit entendre près de la porte.
Ils se retournèrent ensemble.
Deux yeux brillaient dans l'ouverture.
Ron attrapa la cape et la lança sur eux.
Miss Teigne entra dans la pièce.
Harry sentait la respiration de son ami contre sa tempe. Un de leurs pieds dépassait peut-être. Il n'osa pas vérifier.
La chatte avança jusqu'au milieu de la salle. Elle renifla une chaussure abandonnée sous une table, puis leva la tête vers l'endroit où ils se tenaient.
Harry pensa qu'ils avaient tous deux une odeur, même invisibles.
Elle fit un pas.
Ron se raidit.
Dans le couloir, une porte grinça. Miss Teigne tourna la tête et repartit presque aussitôt.
Ils attendirent encore.
— On s'en va, souffla Ron.
Harry regarda le miroir à travers le tissu.
De cet angle, il ne voyait plus sa famille.
Il suivit son ami.
Ils ne parlèrent pas en remontant.
Le lendemain, Ron ne lui proposa pas de partie.
Il mangea son petit déjeuner, annonça qu'il descendait chez Hagrid et attendit près de la porte de la salle commune.
Harry resta assis.
— Tu viens ?
— Pas maintenant.
Ron regarda ses mains vides.
— Tu vas retourner là-bas ce soir.
Harry ne répondit pas.
— Tu n'as presque pas dormi. Tu n'as rien fait hier sauf attendre la nuit.
— Je ne t'ai pas demandé de venir une deuxième fois.
Ron se figea.
Harry regretta la phrase aussitôt, mais la colère lui empêcha de la reprendre.
— Tu as raison, dit Ron. Tu ne m'as pas demandé.
Il sortit.
Harry resta devant la cheminée.
Il aurait voulu que son ami comprenne sans qu'il ait à expliquer. Il aurait voulu que tout le monde le laisse regarder ses parents aussi longtemps qu'il en avait besoin.
Le problème, c'était qu'il ne savait pas combien de temps cela ferait.
Une heure ne suffisait pas.
Une nuit non plus.
Il attendit néanmoins le soir.
Dumbledore était assis dans la salle lorsque Harry revint.
Le garçon ne le vit pas tout de suite. Il avait les yeux fixés sur le miroir. Il ôta la cape, s'approcha et sentit le soulagement familier lui remplir la poitrine.
Puis le directeur parla.
— Bonsoir, Harry.
Harry se retourna si brusquement que la cape lui échappa.
Dumbledore se tenait sur une chaise près du mur, les mains posées sur ses genoux. Il ne portait plus la décoration de Noël.
— Je…
Harry ne trouva rien à dire.
— Asseyez-vous, si vous le souhaitez.
Il désigna une seconde chaise.
Harry regarda le miroir, puis le directeur.
— Vous allez le retirer ?
Dumbledore prit le temps de répondre.
— Oui. Il ne restera pas ici.
Harry sentit son ventre se serrer.
— Pourquoi ?
— Parce que ce qu'il vous montre vous retient déjà davantage que ce qui vous attend à l'extérieur de cette pièce.
— Ce sont mes parents.
Dumbledore hocha lentement la tête.
— C'est ainsi que vous les voyez.
Harry fit un pas vers lui.
— Vous dites qu'ils ne sont pas vrais ?
Le directeur le regarda sans détourner les yeux.
— Ils ont existé. Ils vous ont aimé. Le miroir, lui, ne peut pas les faire revenir.
Harry regarda de nouveau le verre.
Sa mère souriait toujours.
Il lui en voulut presque de ne pas changer d'expression en entendant cela.
— Ron ne les voit pas.
— Non.
— Il se voit avec des coupes. Et un insigne.
— Le miroir du Riséd ne donne pas la même image à tous ceux qui s'y présentent.
Dumbledore se leva et vint près de lui, sans se placer devant la glace.
— Il montre ce que l'on désire profondément. Parfois, ce désir est si ancien qu'on ne sait plus le nommer avant de le voir.
Harry baissa les yeux vers le cadre.
— Alors pourquoi je vois des personnes que je ne connais pas ?
— La magie donne une forme à votre manque. Elle emprunte des traits, des liens, des images. Ce n'est ni un souvenir fiable de chaque détail, ni une conversation avec les morts.
Harry pensa à son dessin raté.
— Je croyais pouvoir me rappeler leurs visages.
La voix lui manqua sur le dernier mot.
Dumbledore resta à côté de lui.
— Nous pouvons chercher des photographies, Harry. De véritables photographies. Des souvenirs racontés par ceux qui les ont connus.
— Hagrid…
— Serait heureux de vous aider.
Harry fixa la main de sa mère dans le reflet.
— Mais je ne serai pas dedans.
Le directeur ne répondit pas immédiatement.
Il n'existait aucune phrase capable de rendre cette différence moins cruelle.
Ils s'assirent.
Harry garda la chaise tournée de façon à voir encore une partie du miroir. Dumbledore ne lui demanda pas de changer de place.
— Pourquoi garder un objet comme ça ? demanda le garçon.
— Parce qu'un objet peut avoir plusieurs usages. Et parce que les adultes ne renoncent pas toujours plus facilement que les enfants à ce qu'ils devraient ranger.
— Vous regardez dedans ?
Dumbledore observa le cadre.
— Il m'est arrivé de le faire.
— Qu'est-ce que vous voyez ?
Un silence passa.
— Quelque chose que je ne suis pas prêt à vous raconter.
Harry tourna la tête vers lui.
La réponse le surprit davantage qu'une énigme. Le directeur aurait pu lui donner une plaisanterie. Il avait choisi de dire qu'il ne répondrait pas.
— C'est triste ?
— Ce serait heureux si c'était possible.
Harry baissa les yeux.
Il comprenait cette phrase.
Pendant un moment, ils écoutèrent le château. Très loin, une horloge marqua l'heure. Quelque chose gratta à une fenêtre, puis le vent changea.
— Je ne veux pas les oublier, murmura Harry.
— Quitter cette pièce ne les efface pas.
— Je sais.
Il ne le savait pas tout à fait. Il voulait le savoir.
Dumbledore posa une main sur le dossier de sa chaise.
— Ron est allé demander à Hagrid s'il possédait des images de vos parents. Il ne savait pas quoi demander d'autre.
Harry releva les yeux.
Son ami était sorti en colère. Il avait pourtant posé la question.
— Il vous a parlé du miroir ?
— Il a parlé à un adulte parce qu'il était inquiet pour vous. Je suis heureux qu'il l'ait fait.
Harry regarda ses mains.
Une part de lui eut envie d'être furieuse contre Ron. Une autre revit sa silhouette dans l'ouverture du portrait, attendant qu'il vienne.
— Je lui ai dit quelque chose de méchant.
— Vous pourrez lui dire autre chose demain.
Le mot demain eut soudain un poids nouveau.
Il y aurait un lendemain qui ne servirait pas seulement à attendre la nuit.
Harry se leva.
Il s'approcha une dernière fois du miroir. Son père était là, près de sa mère. Les autres visages formaient derrière eux une foule silencieuse dans laquelle il avait cru trouver toute la place qui lui manquait.
Il posa la main sur le verre.
Il n'avait pas envie de partir.
Aucune explication n'avait supprimé cette envie-là.
— Je voudrais encore une minute, dit-il.
— Prenez-la.
Dumbledore se détourna légèrement.
Harry regarda les deux visages.
Il essaya de ne pas compter. De ne pas transformer cette dernière minute en une série de choses qu'il faudrait retenir. Il regarda simplement, avec la gorge serrée et les yeux brûlants.
Puis il retira sa main.
Il ramassa la cape.
Près de la porte, il hésita.
— C'est vous qui me l'avez envoyée ?
Dumbledore regarda l'étoffe.
— Oui.
— Pourquoi vous l'aviez ?
— Votre père me l'avait confiée. Je souhaitais l'examiner. Je vous raconterai ce que je peux vous en dire, mais pas cette nuit.
Harry serra le tissu.
— Vous allez me la reprendre ?
— Elle vous appartient.
Le soulagement fut immédiat.
— Elle ne rend pas toutes les portes sûres pour autant, ajouta Dumbledore. Vous avez découvert que certains livres se soucient assez peu de ce que les yeux peuvent voir.
Harry rougit.
— Oui, monsieur.
— Demain, vous parlerez de ce cadeau à votre directrice de maison. Je lui confirmerai son origine. Elle vous demandera probablement de respecter les mêmes horaires que les élèves visibles.
Harry eut un sourire fatigué.
Dumbledore le raccompagna jusqu'à l'escalier principal.
Il ne lui demanda pas de porter la cape.
Ron était réveillé lorsqu'il entra.
Il avait laissé une lampe allumée sur sa table et faisait semblant de lire un livre dont les pages n'avaient probablement pas bougé depuis longtemps.
Harry posa la cape dans sa malle.
— Dumbledore était là.
Ron releva la tête.
— Ah.
— Il m'a expliqué.
— Ah.
Harry s'assit sur son lit.
— Ce n'est pas le futur. Ni un endroit où ils sont encore vivants. C'est… ce qu'on voudrait.
Ron regarda sa couverture.
— Je m'en doutais un peu.
Ils restèrent silencieux.
Harry prit une inspiration.
— Ce que j'ai dit, hier. Que tu pouvais voir tes parents…
Ron remua une épaule.
— C'est vrai.
— Je le sais. Mais ce n'était pas une raison pour te parler comme ça.
Ron leva les yeux vers lui.
— Je ne voulais pas prendre leur place.
— Je sais.
Harry comprit seulement en le disant qu'il l'avait peut-être ressenti ainsi, pendant quelques secondes, devant le miroir. Comme si le désir de Ron avait retiré sa famille du monde.
— Tes coupes comptaient, ajouta-t-il.
Ron eut un petit rire embarrassé.
— Ça faisait beaucoup de coupes.
Harry sourit.
— Tu n'avais laissé aucune chance aux autres.
— Pour une fois.
La phrase resta entre eux sans devenir amère.
Harry retira ses lunettes.
— Hagrid a dit quoi ?
Ron hésita.
— Il va écrire à des gens. Il ne promet pas tout de suite.
Harry hocha la tête.
Tout de suite aurait été mieux.
Mais il pensa à une enveloppe qui arriverait un jour, à un visage sur une image qu'il pourrait garder dans sa propre malle, et l'attente ne lui parut plus complètement vide.
— Demain, on peut aller le voir, dit-il.
Ron referma son livre.
— Oui.
Harry se coucha.
Dans l'obscurité, il revit le miroir. La douleur revint avec lui, aiguë, presque honteuse tant elle ressemblait à un regret de ne pas être resté.
Il attendit qu'elle passe un peu.
— Ron ?
— Quoi ?
— Merci.
Le lit voisin grinça.
— Dors. Tu réfléchis encore trop fort.
Harry sourit sans ouvrir les yeux.
Cette fois, il finit par s'endormir.