Le Prix à payer - Highlander Fanfiction

Chapitre 3 : Vestiges

5790 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 04/08/2025 10:23

Le silence s’était installé dans l’habitacle comme un nuage de cendres, dense et collant. Aélis tenait le volant avec une crispation inhabituelle. Elle regardait droit devant elle, les mâchoires serrées, concentrée à l’excès sur la route vide.

Methos n’avait pas tenté de parler. Il savait reconnaître un silence qu’il valait mieux ne pas briser. Il ne l’avait pas regardée non plus, pas vraiment. Son regard avait effleuré son profil, l’angle de sa mâchoire, la raideur de sa nuque. Et il avait baissé les yeux. Il n’y avait rien à dire qui puisse réparer ce qui venait de se produire.

Il s’enfonça un peu plus dans le siège passager, croisa les bras, et laissa son esprit glisser. C’était facile. Il avait eu cinq mille ans d’entraînement. Le noir l’envahit sans prévenir. Un autre silence. Plus ancien. Plus profond. Une chaleur suffocante, mêlée d’odeurs de sueur, de cuir et de sang séché. Un ciel bas chargé de poussière rouge. Et dans cette lumière de fin du monde, une cité à l’agonie.


*


Âge du Bronze – env. 2400 av. J.-C. – Mésopotamie

Methos traversait les couloirs du palais de Shar-Talem comme une ombre. Il n’était ni général, ni roi, des titres qu’il jugeait trop exposés pour être réellement utiles. Il préférait le rôle de conseiller étranger, celui dont on ignore l'origine mais dont on ne peut plus se passer. Certains le disaient devin, d’autres espion. Le vieux prêtre du temple du feu, plus lucide que les autres, murmurait le mot démon. Methos appréciait ce titre : il soulignait sa différence sans dévoiler son secret.

Aucun n’avait deviné ce qu’il était vraiment.

Il était là depuis près de sept ans, arrivé dans un convoi de marchands venus de la mer Égée, alors que Shar-Talem prospérait encore — carrefour fertile entre les royaumes de l’Euphrate et les routes caravanières du désert. Il s'était glissé dans les rouages de Shar-Talem avec la patience d'un prédateur s'installant près d'un point d'eau. Il avait séduit le prince héritier par sa logique implacable, se rendant indispensable dans l'ombre du trône. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait un empire s’épanouir. Il les observait avec la curiosité détachée d'un voyageur contemplant le cours d'un fleuve, conscient que toute crue finit par s'apaiser et que toute cité finit par retourner au sable.

S'il était resté si longtemps, ce n'était pas par affection pour ces mortels. C'était pour la satisfaction de diriger leurs destinées sans qu'ils ne s'en aperçoivent, pour le luxe que seule une cité à son apogée pouvait offrir, et par un mépris tranquille pour le désert environnant. Il ne croyait plus aux dieux depuis des siècles, mais il aimait l'arrogance de ceux qui se croyaient protégés par des murs.


Ce matin-là, il sentit le sol vibrer avant même que les éclaireurs ne reviennent. Pas une secousse. Une tension. Comme si la terre elle-même retenait son souffle.

Depuis plusieurs semaines, les récits de massacres parvenaient au palais. Pas de pillage organisé, juste l'annihilation pure. Deux cavaliers. Methos n'avait pas souri en entendant les témoignages, mais il n'avait pas non plus ressenti de pitié. Il avait ressenti une reconnaissance. Une curiosité sombre. Deux hommes ne pouvaient pas mettre à genoux des citadelles à moins d'être comme lui. Ou pire que lui. Il ne craignait pas la chute de Shar-Talem, car il savait qu'il pourrait toujours s'échapper, mais il restait sur ses gardes. Si ces cavaliers possédaient une force capable de raser des villes, il devait comprendre leur nature avant qu'ils n'arrivent à sa porte. C'était une question d'anticipation, pas de bravoure.

*


Dans la salle haute du palais, les torches crépitaient sur les murs d’argile sèche, projetant des ombres convulsives sur les fresques écaillées. La chaleur semblait monter du sol, insidieuse, comme si la ville entière bouillait de l’intérieur. Le roi, drapé dans ses voiles tissés d’or, avait le teint cireux et les lèvres tachées d’herbes médicinales. Il tremblait, mais faisait mine d’écouter.

— Il faut envoyer un messager à Akkad ! lança l’un des généraux. Le grand roi saura quoi faire !

— Envoyer un messager ? siffla un autre. Autant leur envoyer une invitation. Vous ne voyez pas que c’est trop tard ?

— Ce ne sont que deux hommes ! Deux cavaliers, par tous les dieux ! Ils n’ont ni chars, ni bannière, ni divinité protectrice ! Pourquoi cette peur ?

— Parce qu’ils viennent du désert, répliqua une voix plus rauque. Et que le désert ne rend jamais ceux qu’il avale.

Un silence pesant suivit. Puis un autre général, plus jeune, souffla :

— Nous avons encore les réserves du sanctuaire… Et les esclaves des citernes. Qu’on sacrifie la prêtresse !

Un murmure d’approbation frissonna le long des piliers.

Methos, debout dans l’ombre, immobile depuis de longues minutes, haussa un sourcil. Le sort de la prêtresse lui importait peu, mais la stupidité de la manœuvre l'irritait. Sacrifier une alliée politique utile pour apaiser des divinités muettes était le comble de l'inefficacité. Il ne dit rien. Ses bras étaient croisés sous son manteau, et ses yeux suivaient les visages comme un prédateur observe une proie s’agiter inutilement. Il n’écoutait pas tant leurs paroles que la fréquence de leur panique.

Deux cavaliers. Seulement deux. Et pourtant, Shar-Talem s'effondrait déjà de l'intérieur.

Certains parlaient de démons, Methos, lui, analysait les faits. Il avait entendu parler de ces villages rayés de la carte avec une précision chirurgicale. Ce n'était pas l'œuvre d'une armée, mais celle d'individus dont la puissance dépassait l'entendement des hommes qui l'entouraient.

Il ne ressentait pas de terreur sacrée, mais une vigilance froide. Son confort à Shar-Talem touchait à sa fin. Il commença à évaluer ses options : disparaître dans la confusion du siège ou rester pour voir si ces deux-là étaient des alliés potentiels ou des rivaux à éliminer. Sa survie avait toujours dépendu de sa capacité à choisir le camp des vainqueurs avant même que le premier coup ne soit porté.

Il jeta un dernier regard méprisant au roi tremblant. Le règne de ces mortels était terminé. Le sien, en revanche, ne faisait que s'adapter à une nouvelle donne.


*


Le premier incendie éclata au sud, près du marché aux encens. Le deuxième frappa les greniers, et le troisième les écuries. Shar-Talem ne subissait pas un siège conventionnel ; il n'y avait ni armée visible, ni balistes, ni clameurs de guerre. C’était un effondrement orchestré, d'une efficacité qui forçait presque le respect.

Dans la salle haute, la panique était devenue un bruit de fond pour Methos. Le roi et ses généraux n'étaient plus que des silhouettes gesticulant dans la fumée, des fantômes d'un pouvoir déjà dissous.

L’immortel ne s'attarda pas sur leur déchéance. Il sentit l'air se densifier avant même de voir le danger. Une vibration sourde, osseuse, résonna dans sa propre moelle. Ils étaient là. Deux présences. Deux signatures familières et pourtant d'une intensité qu’il n’avait jamais rencontrée. Ce n’était plus une rumeur de marchand, c’était une réalité.

Il ne perdit pas une seconde à espérer une erreur. Il se dirigea vers un passage secondaire, niché entre les entrepôts d’offrandes et les cuisines. Il marchait vite, sa progression fluide et silencieuse, ignorant les cris des fuyards qu'il croisait. Se couler dans les angles morts de l'histoire était, après tout, sa spécialité. Il descendit un escalier de pierre, obliqua vers une cour dérobée et se figea.

Au centre de la cour, entre deux colonnes ébréchées, se tenait une masse de muscles. L'homme était immense, le torse peint d'ocres sombres, une hache de guerre massive pesant dans ses mains. Ses yeux, luisants d'une fureur contenue, se fixèrent sur Methos. L’aura qui émanait de lui était celle d'un prédateur absolu, dénué de la moindre subtilité.

Methos évalua la distance et la menace en une fraction de seconde. Ce n'était pas un duel d'honneur, c'était un obstacle sur sa route. Sa main se posa sur la garde de son épée, non par bravoure, mais par nécessité.

— Je ne cherche pas à entraver ta route, dit-il d'une voix calme.

L'autre ne répondit pas. Il n'était pas là pour négocier. Il chargea. Methos dégaina dans le même mouvement. La hache fendit l'air à quelques centimètres de son visage, pulvérisant la pierre d'un pilier. Methos ne chercha pas à parer la force brute ; il utilisa sa propre agilité pour décomposer l'attaque de son adversaire. Il était plus rapide, plus précis. Chaque fois que le colosse abattait sa lame, Methos n'était déjà plus là. Il frappait à la volée, marquant la chair aux côtes et aux bras, cherchant les failles dans cette cuirasse de muscles.

Le combat était asymétrique : la destruction aveugle contre l'intelligence tactique. Une dalle céda sous leur poids, les entraînant dans la poussière d'un sol mal entretenu. Methos fut le premier à se rétablir. Il para un coup désespéré, feinta une attaque haute et faucha la jambe de l'immense guerrier. Le colosse s'effondra lourdement. D'un mouvement sec, Methos envoya sa hache voler sur les dalles.

L'immense guerrier poussa un cri rauque, un son plus animal qu'humain.

Methos dominait la scène, son épée pointée vers la gorge de l'inconnu. Son souffle était court, mais son esprit restait froid. Il avait l'avantage. Il pouvait prendre cette tête, éliminer cette menace et disparaître dans le désert. C’était la conclusion logique de son algorithme de survie.

Il leva sa lame, prêt à porter le coup de grâce.

Et c’est alors qu’il la sentit. L’autre Présence. Juste derrière lui.

— Si tu fais ça, dit la voix, c’est moi qui prendrai ta tête pendant le Quickening.

La voix était basse, calme. Le ton d’un homme qui n’avait jamais eu besoin de crier pour asseoir son autorité. Methos ne bougea pas d'un millimètre. Il garda la lame levée, les muscles tendus, calculant ses chances. Elles étaient minimes. S'il tranchait le cou du géant, l'explosion d'énergie le laisserait vulnérable pendant de précieuses secondes. Un suicide tactique.

— Et si je me retourne sans frapper ? demanda-t-il d’une voix parfaitement neutre, dépouillée de toute émotion.

— Alors tu auras le luxe de m’entendre parler.

Methos abaissa lentement son épée. Il ne le fit pas par peur, mais par une évaluation froide des risques. Il se retourna.

L’homme qui lui faisait face était plus petit que le géant blessé, mais il dégageait une densité de présence qui semblait saturer l'espace de la cour. Un casque de métal ornait son front et son plastron de cuir portait les stigmates d'un millénaire de combats. Mais ce furent ses yeux qui captèrent l'attention de Methos : ils étaient d'une clarté déconcertante, habités par une intelligence aussi ancienne que la sienne.

Derrière lui, le colosse blessé se redressa. Il ne montrait aucune rancune, seulement une obéissance absolue.

— Tu aurais pu le tuer, poursuivit l’homme en désignant Silas – le colosse.

— C'était l'option la plus logique, répliqua Methos.

— Je sais. Et c’est précisément pour cela que tu m'intéresses. Tu n’as pas frappé par rage ou par peur de mourir. Tu cherchais les ouvertures. Tu as observé, tu as attendu, tu as dominé. Tu as utilisé ta tête autant que ton bras.

L'inconnu s'avança d'un pas. Il ne brandissait aucune arme, mais il n'en avait pas besoin. Il incarnait une forme de certitude que Methos n'avait rencontrée chez aucun autre immortel.

— Tu proposes quoi, exactement ? demanda-t-il.

— Une place à mes côtés. Le monde change, et les cités de boue comme celle-ci ne sont que des cadavres en sursis.

— Et si je préfère mon indépendance ?

L’homme haussa les épaules avec une désinvolture glaciale.

— Alors je te tue. Ou il le fait. Peu importe. C'est une question de sélection naturelle. Prédateur ou proie. Regarde autour de toi, voyageur. Cette ville tombe. Tu es seul dans un monde qui s'apprête à brûler.

Le regard de Kronos se planta dans le sien, cherchant la résonance. Methos abaissa enfin son épée, la rangeant dans son fourreau avec un déclic métallique précis. Il aurait pu tenter de s'enfuir, de jouer à cache-cache pendant des siècles. Mais il voyait en cet homme une force capable de briser le cycle monotone des empires qu'il observait depuis trop longtemps. Ce n'était pas de la loyauté, c'était de la fascination pour un instrument de pouvoir aussi parfait. Au lieu de survivre dans les interstices de l’Histoire, il voyait soudain la possibilité de devenir celui qui l'écrivait, avec du sang en guise d'encre.

Il croisa les bras, mais avec une lueur nouvelle dans le regard.

— Très bien, dit-il. Je t’écoute.


*


Âge du Bronze – env. 2300 av. J.-C.

Il n’y avait pas de nom pour ce qu’ils étaient. Pas encore. Pas à cette époque.

Ils passaient comme une peste à cheval, laissant derrière eux la cendre, le sang, le silence. Dans les campagnes dévastées et les cités mortes, on parlait d’ombres montées sur des chevaux noirs, de fantômes hurlants, de bêtes qui riaient en tuant. Et toujours, ce même chiffre : quatre.

Ils étaient les quatre visages du désastre. Guerre, Famine, Pestilence et Mort. Quatre noms que l'Histoire finirait par graver dans la peur des hommes.


Caspian fut le dernier à les rejoindre.

Cela faisait déjà plusieurs décennies que Kronos, Silas et Methos chevauchaient ensemble. Trois visages de la même nuit : la volonté, la force, l’esprit. Ils suivaient les routes de poussière à travers les montagnes de l’Hindou Kouch, redescendaient vers l’Assyrie, puis bifurquaient vers l’ouest. Ils n’avaient ni royaume ni forteresse. Ils dévastaient, puis disparaissaient, comme des vents de peste.

C’est dans une vallée reculée, au sud de la mer Caspienne, qu’ils tombèrent sur lui. Un village éventré, déjà pillé, la moitié des maisons fumantes. Mais quelque chose n’allait pas. Ce n’était pas leur œuvre.

Kronos mit pied à terre le premier. Il observa les cadavres, les marques de lames, les restes de mise en scène rituelle. Des bras tranchés et disposés comme des couronnes. Des yeux crevés, soigneusement alignés.

— Ce n’est pas un pillage, grogna Silas.

— Non, murmura Methos, son regard balayant la symétrie macabre des corps. C’est une mise en scène. Quelqu'un a pris le temps de s'amuser.

Et puis ils le sentirent. Et il l’entendirent. Un rire. Sec. Haut perché. À contretemps du silence.

Il était là, au centre de la place. Torse nu, les bras couverts de sang séché, occupé à découper ce qui restait d’un corps déjà vidé. Ses cheveux collaient à son visage, ses yeux brillaient d’une lueur instable. Il tenait une mâchoire dans ses mains et la faisait claquer comme une marionnette.

Quand Kronos s’approcha, il leva la tête. Il souriait. Aucun étonnement. Aucune peur. Juste un intérêt vague, comme s’il jugeait s’ils valaient la peine d’être tués à leur tour.

— Tu as fait ça tout seul ? demanda Kronos.

L’autre inclina la tête, faussement modeste.

— Ils avaient des réserves. Je n'aime pas gaspiller.

Silas, en arrière, émit un grognement. Methos, lui, ne disait rien. Mais il le regardait. Quelque chose en lui clochait. Pas comme Silas. Pas comme Kronos. Une faille. Une cassure mal recollée. Kronos s’en approcha encore. Lentement.

— Tu es seul ?

— J’étais.

— Et tu pilles, seul, depuis combien de temps ?

— Le temps n’est pas important. Il recommence souvent, je crois.

Kronos ne rit pas. Il le fixa longuement. Puis, simplement :

— Ton nom ?

L’homme haussa les épaules, les yeux brillants d’une fièvre intérieure.

— J’en avais peut-être un. Il s’est... effacé.

Un silence. Le vent souffla un instant entre les maisons éventrées. Kronos tourna légèrement la tête vers Methos, puis de nouveau vers l’homme accroupi.

— Très bien. Tu en auras un. Caspian. Puisque c’est ici que je t’ai trouvé.

Le nouveau-nommé cligna des yeux. Il goûta le mot sur ses lèvres, en silence. Puis il sourit. Un sourire d’enfant. Kronos s’accroupit en face de lui, à sa hauteur.

— Tu pourrais être utile.

Caspian ouvrit de grands yeux. Presque déçu.

— Je croyais que tu allais me tuer.

— Peut-être plus tard.

Methos s’approcha enfin. Il ne regardait pas l'homme comme un guerrier, mais comme on examine une lame dont l'acier est fêlé. Il croisa le regard de Kronos.

— Il est dément, dit-il à mi-voix, sa voix dénuée de jugement mais lourde de pragmatisme. On ne peut pas diriger un chien enragé, Kronos. On finit toujours par se faire mordre.

Kronos ne détourna pas les yeux de Caspian. Il souriait.

— Peut-être. Mais il est à moi maintenant.

Et Caspian rit. Un rire aigu, désaccordé. Presque… heureux.


*


Âge du Bronze – env. 2100 av. J.-C.

Ils étaient descendus sur le village comme une tempête de cendres. La chaleur de midi était suffocante, mais Silas riait à chaque coup de hache, s'enivrant de la résistance des os qui cèdent. Kronos menait la charge avec une précision chirurgicale, tandis que Caspian se perdait dans une chorégraphie de pure démence.

Methos, lui, marchait dans le sillage du carnage avec une sérénité dérangeante. Il n'éprouvait ni la soif de sang de Silas, ni la fureur de Kronos. Pour lui, ce massacre n'était qu'une statistique de plus dans l'histoire de cette vallée. Il avançait les yeux aux aguets, non pas pour tuer, mais parce qu'il avait appris que le chaos déterre parfois des trésors que la paix dissimule.

C’est alors qu’il la sentit. Une résonance sourde, une harmonique incomplète qui vibrait dans l'air saturé de fumée. Ce n'était pas le signal plein et entier d'un Immortel, mais un potentiel, une promesse qui attendait son déclencheur.

Elle était là, penchée sur un corps blessé, les mains rougies de sang, les yeux fiévreux. Elle tentait encore de soigner. Au milieu de la mort, elle espérait encore sauver.

Methos s'arrêta, l'observant avec une curiosité clinique. Elle était jeune, certes, mais ce qui l'intéressait était cette lueur invisible sous sa peau. Il voyait en elle un défi au temps, une compagne d'éternité possible dans ce désert de mortels éphémères. Elle était une pièce rare qu'il venait de débusquer.

Elle leva les yeux vers lui avec cette dignité inutile de ceux qui croient encore que leur vie a une valeur intrinsèque.

— Si tu viens me tuer, fais-le vite, dit-elle d'une voix rauque.

Methos ne répondit pas immédiatement. Il savourait l'instant. Il se demanda s'il devait la laisser à la brutalité de Silas ou à la folie de Caspian, mais l'idée lui déplut. Elle était trop précieuse pour être gaspillée. Il s'approcha, et sortit un petit poignard de sa ceinture, un outil fin, précis, bien loin des lames grossières de ses frères.

— Tu n'as pas encore commencé, murmura-t-il.

— Quoi ?

Il ne lui laissa pas le temps de comprendre. D'un geste vif et assuré, il enfonça la lame entre ses côtes, visant le cœur avec une précision de boucher. Il ne ressentit aucun remords, seulement la satisfaction de clore un chapitre pour en ouvrir un autre. Elle s'effondra. Il s'assit dans la poussière, à côté d'elle, ignorant les incendies et les cris qui déchiraient l'air. Il attendit, surveillant le cadavre comme un sculpteur attend que l'argile sèche.

Le soleil déclina, jetant de longues ombres sur les ruines du village. Et, comme il l'avait prévu, le miracle se produisit. Un spasme, une inspiration violente, et Cassandra ouvrit les yeux sur son nouveau monde. Elle était de retour. Et elle lui appartenait.


*


Ils avaient établi leur campement près d’un oued asséché, entre deux dunes dont les crêtes semblaient fumer sous le vent. La chaleur du jour ne s’évaporait jamais vraiment, elle restait piégée dans le sable, étouffante.

Au centre de ce microcosme de violence, il y avait elle. Cassandra.

Elle ne vivait plus ; elle survivait par itérations. Methos l’observait souvent lorsqu’elle croyait qu’il dormait. Il n’était pas brutal par pulsion, comme Silas, ni cruel par jeu, comme Caspian. Son emprise était plus insidieuse, plus totale. Il la possédait comme on possède une vérité : avec une certitude glaciale. S’il la gardait pour lui, ce n’était pas par humanité, mais par esthétisme. Il préférait son silence intelligent aux hurlements que ses frères provoquaient chez leurs victimes.

Pour Cassandra, cette nuance était sa seule bouée. Elle jouait le rôle de l'esclave parfaite, devançant ses besoins, écoutant ses récits sur des civilisations dont il avait déjà orchestré la fin. Methos, dans son arrogance, se laissait prendre au jeu. Il aimait penser qu'elle finissait par comprendre la nécessité de leur présence, que la peur qu'il lisait dans ses yeux était en train de muer en une forme de reconnaissance. C’était son erreur : confondre la soumission absolue d’une proie avec la loyauté d’une alliée.

Pour maintenir le secret de sa nature, il n’hésitait pas à la tuer froidement pour un geste déplacé ou un regard trop fier. À chaque retour à la vie, il posait sa main sur sa gorge, sentant le pouls reprendre, et murmurait :

— Je t’ai sculptée dans ce néant. N’oublie jamais que ce qui t'est donné peut être repris.

Elle hochait la tête, les yeux baissés, dissimulant une haine qui, si elle avait pu se matérialiser, aurait réduit le désert en cendres.


— Elle te regarde comme si tu étais un dieu, avait ricané Caspian un soir en aiguisant sa lame. Ou peut-être qu’elle attend juste que tu tournes le dos pour t’égorger.

Methos n’avait pas relevé, mais il sentit le regard de Kronos peser sur lui. Quelques jours plus tard, après une querelle sanglante entre Silas et Caspian pour un bijou dérisoire, Methos intervint pour rétablir l'ordre. Son autorité agaçait.

— Tu joues au chef, Methos ? siffla Caspian. Ou tu as juste peur qu’on vienne s'amuser avec ta chienne ?

Caspian fit un pas vers Cassandra, ses doigts tendus vers elle comme des griffes. Methos lui barra la route, le corps tendu, la main sur sa garde.

— Elle est à moi. Elle ne fait pas partie du butin.

— On partage tout, entre frères. C’est la loi de Kronos, non ? À moins que tu ne sois devenu trop civilisé pour nous ?

Un silence suivit. Kronos s’approcha lentement. Il ne regardait pas Cassandra ; il fixait Methos, cherchant la faille, le signe de faiblesse qui ferait s'effondrer leur dynamique.

— Depuis quand t’attaches-tu, Methos ? demanda-t-il d'une voix qui n'admettait aucune contradiction.

Methos comprit instantanément. S’il persistait, il devenait l'ennemi. S'il la protégeait, il avouait une vulnérabilité que Kronos ne tolérerait jamais. Son esprit, cette machine de survie qu'il avait affûtée pendant des millénaires, rendit son verdict en une fraction de seconde. Cassandra était une ressource précieuse, mais elle n'était pas vitale. Sa place au sein des Cavaliers, elle, l'était. Il retira sa main de son épée et fit un pas de côté, dégageant l'accès à la jeune femme.

— Faites ce que vous voulez, dit-il d'un ton sec, presque ennuyé. Elle commençait de toute façon à me lasser.

Il s'éloigna du feu, s'asseyant dans l'obscurité, le dos tourné. Il entendit tout. Les premiers bruits de lutte, les rires de Silas, l'excitation sauvage de Caspian. Il resta immobile, les mâchoires si serrées qu'il crut qu'elles allaient éclater. Ce n'était pas de la pitié qu'il ressentait, mais une rage froide contre lui-même pour avoir laissé un "objet" menacer sa position. Et pourtant, au fond de son être, une certitude nouvelle s'ancrait : il n'était plus tout à fait le même.


*


Le feu s'éteignait dans l'air âcre de l'aube, ne laissant que des traînées de fumée grise qui rampaient sur le sable. Silas et Caspian gisaient dans la poussière, silhouettes massives et grotesques dans leur sommeil repu. Kronos avait déjà quitté le campement, sans doute pour marquer son territoire ou repérer la prochaine proie.

Methos était resté près des cendres, les yeux fixés sur l'horizon pâle. Il n'avait pas dormi. Son esprit, d'ordinaire si agile pour classer et oublier les atrocités, tournait à vide. Il avait tout entendu. Chaque cri de Cassandra n'avait pas seulement été une attaque contre elle, mais une preuve de son propre échec. Il avait voulu posséder une chose parfaite et intelligente, et il l'avait livrée à la fange pour conserver une place qu'il commençait à trouver dérisoire.

Elle s'approcha de lui sans un bruit. Ses liens étaient tranchés, ses vêtements n'étaient plus que des loques souillées. Mais sa démarche avait changé. Elle n'était plus la proie docile qui cherchait à plaire pour survivre. Elle marchait avec la raideur de ceux qui ont déjà tout perdu et qui, de ce fait, ne craignent plus rien.

Methos la vit, ainsi que le bronze dissimulé dans sa main, mais il ne bougea pas. Son instinct de survie, si prompt à le faire bondir, semblait paralysé par une curiosité morbide. Il voulait voir jusqu'où irait la conséquence de ses choix.

— Cassandra...

Son nom ne fut qu'un souffle, dépouillé d'autorité. Elle ne s'arrêta pas. Elle se tint devant lui, le regard vide de toute humanité, projetant sur lui une image qu'il n'aimait pas : celle d'un homme qui se croyait au-dessus de la mêlée mais qui s'était révélé être le plus lâche du groupe.

Sans un cri, elle frappa. L'éclat de bronze taillé s'enfonça sous son sternum. La douleur fut fulgurante, froide comme l'acier. Methos tomba à genoux, les mains sur la plaie, le sang chaud s'écoulant entre ses doigts. Il leva les yeux vers elle, non pas pour l'implorer, mais pour acter ce moment.

Elle ne perdit pas une seconde à savourer sa vengeance. Elle le contourna et s'élança vers les dunes. Elle couru avec une énergie désespérée, disparaissant dans la lumière incertaine du matin.

Lorsqu’il revint à la vie, Methos resta immobile dans la poussière, le corps encore secoué par les spasmes de la résurrection. Il aurait pu la rattraper. Il aurait pu réveiller les autres. Il aurait pu inventer un mensonge sur un rapt ou une attaque. Mais il ne fit rien. Il resta assis, contemplant le sang qui séchait sur ses mains. Ce qu'il ressentait n'était pas de la tristesse, c'était un dégoût de soi, une fissure dans sa logique de prédateur. Il avait cru pouvoir utiliser la violence des Cavaliers tout en restant propre, et il venait de comprendre que c'était impossible.

Il n'était pas un dieu. Il n'était qu'un complice. Et cette honte nouvelle, aussi persistante que son immortalité, était le premier signe que la Mort commençait à se lasser de son propre visage.


*


Ils avaient continué, siècle après siècle, une répétition monotone de pillages et de massacres. Toujours quatre. Toujours la même chorégraphie de fer et de flammes. Methos était resté, non par loyauté, mais par une analyse constante du rapport bénéfice-risque. Rester dans l'ombre de Kronos était la garantie d'une survie sans effort, une protection absolue contre le reste du monde.

Mais le profit s'amenuisait. La lassitude n'était pas venue d'un sursaut de conscience, mais d'un profond ennui intellectuel. La violence de Silas était répétitive, la folie de Caspian était prévisible, et l'ambition de Kronos était stérile. Ils détruisaient tout ce qu'ils touchaient, ne laissant rien sur quoi régner.

Methos avait tenté, une fois, de suggérer une autre voie. Bâtir un empire, instaurer des lois, transformer leur terreur en une structure pérenne. Il voulait être l'éminence grise d'un monde ordonné, pas le charognard d'un monde en ruines. Kronos avait ri. Pour lui, la seule vérité résidait dans le moment de la mise à mort.

C'est là que Methos comprit que Kronos était devenu son plafond de verre. Tant que ce dernier vivrait, Methos ne serait qu'un cavalier de l'Apocalypse. Pour devenir autre chose, il devait briser le groupe.


Il était seul, ce soir-là, en retrait du camp. Silas et Caspian dormaient du sommeil lourd des prédateurs repus. Kronos se tenait sur une hauteur, observant le désert comme s'il en attendait un signe. Entre ses doigts, Methos faisait rouler une fiole de verre sombre. Un poison complexe, une extraction de racines rares capable de paralyser le flux même de la vie chez un Immortel. Il ne voulait pas du Quickening de Kronos, il voulait un effacement silencieux. Il aurait pu partir sans ça. Fuir. Mais Kronos l’aurait retrouvé. Toujours. Il le connaissait trop bien. Et Kronos aussi, quelque part, le connaissait. Alors il fallait ruser.

Il observa la fiole un long moment, la faisant tourner entre ses doigts. Pas de colère ni de remords, juste une fatigue ancienne, comme une armure devenue trop lourde.

Il rangea la fiole, se leva et gravit le sentier vers le promontoire sans chercher à dissimuler sa présence. Il s'arrêta à quelques pas de Kronos, l'observant une dernière fois.

— Tu n’as pas sommeil ? demanda ce dernier sans se détourner.

— Je réfléchis à la suite, répondit Methos d'une voix égale.

Il s'approcha et tendit une gourde en cuir.

— Bois. Le vin de la dernière cité était médiocre, mais celui-ci a du corps.

Kronos prit la gourde, confiant dans le lien de sang qui les unissait depuis des millénaires. Il but longuement.

— Tu deviens prévenant, Methos, dit-il en s'essuyant les lèvres.

Ils restèrent un moment en silence face à l'étendue noire de la plaine.

— Tu crois que ça finira un jour ? demanda Methos, presque pour lui-même.

Kronos haussa les épaules.

— Rien ne finit. Tout pourrit. Nous ne sommes que les agents de cette décomposition.

Il tourna enfin la tête vers Methos. Son regard se troubla légèrement.

— Tu es étrange, ce soir. Trop lucide. Trop... délié.

— Et toi, tu es déjà ailleurs. Tu le sens, n'est-ce pas ?

La main de Kronos glissa vers sa lame, mais ses doigts refusèrent d'obéir. Le poison figeait ses nerfs avec une efficacité chirurgicale. Il chancela, ses genoux heurtant la roche.

— Qu’as-tu fait ?

Methos le soutint, non par affection, mais pour contrôler sa chute et éviter tout bruit inutile.

— Ce que tu n'as jamais su faire. J'ai anticipé le changement de saison.

Kronos tenta de maudire son frère, mais sa mâchoire était déjà de marbre. Methos le coucha au sol avec une lenteur méthodique.


Il avait choisi l'endroit avec soin : un ancien puits, perdu dans les replis des collines, dont il avait lui-même scellé les accès secondaires. Il y traîna le corps rigide sous la lumière froide de la lune. Il déposa Kronos au fond du puits. Les yeux du guerrier étaient ouverts, conscients, prisonniers d'une chair pétrifiée.

— Tu ne mourras pas, murmura Methos en regardant une dernière fois son ancien chef. Mais le monde va t'oublier. Et c'est la seule mort qui importe vraiment.

Il fit basculer la dalle, puis scella les interstices avec un mélange de boue et de cendres, effaçant toute trace du monument. Il ne laissa aucun message à Silas ou Caspian. Le lendemain, ils trouveraient un camp vide et deux disparitions inexpliquées. Ils s'entretueraient probablement ou s'éparpilleraient comme des cendres au vent.

Methos marcha vers l'ouest, loin des feux de joie et des cris. Pour la première fois depuis des éons, il ne fuyait pas un ennemi. Il fuyait sa propre légende. Il n'était plus la Mort. Il n'était plus rien, et dans ce vide, il voyait enfin la possibilité de se réinventer.


*


Methos rouvrit les yeux. La route défilait lentement sous les phares, pâle bande droite entre les rues endormies. Aélis conduisait toujours. Silencieuse. Concentrée. Un calme tendu planait, trop fragile pour être paisible.

Il l’observa du coin de l’œil, sans oser la fixer. Elle ne disait rien. Ne lui posait pas de questions. Mais il savait. Elle avait vu. Elle avait compris.

Et lui… Lui sentait encore le goût de la poussière dans sa bouche.

Il s’était cru guéri. Lavé de ces siècles-là. Il s’était dit qu’on pouvait réécrire le présent sans rouvrir les tombes. Il s’était menti. Ce qui s’était passé dans l’entrepôt… tout avait ressurgi, comme si rien n’avait jamais été enterré.

Il croyait avoir fui. Il n’avait fait que tourner en rond. Et maintenant, il n’avait plus de place où se cacher. Pas même derrière les siècles.

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