Le Kurgan 2

Chapitre 4 : D.O.A

19321 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 17/08/2026 12:00

Secteur de Del Rio – frontière Texas/Mexique

Sous un soleil de plomb, dissimulés dans un creux rocailleux à l’abri d’un filet de camouflage aux teintes désertiques, deux opérateurs de la NSA surveillaient en silence. À un kilomètre de là, en contrebas, un échange sensible avait lieu — sans que ni la patrouille frontalière américaine ni les fédéraux mexicains n’en soient informés.

Leurs yeux rivés sur les écrans, ils suivaient en temps réel chaque mouvement grâce à une toile de surveillance tissée par satellites militaires et un AHA — Avion de Haute Altitude sans pilote — en vol stationnaire au-dessus de cette portion instable de la frontière.

L’un scrutait les images filtrant sur les moniteurs, tandis que l’autre manipulait la trajectoire du drone, concentré, ses doigts jouant sur la console comme sur une manette de jeu vidéo. Sauf que cette partie coûtait plusieurs millions de dollars, et que la cible n’avait rien d’un personnage fictif.

Le zoom de 900 mm pivota lentement. Un visage apparut. Rugueux. Sombre. Dur comme la pierre.

— Je l’ai dans le viseur, souffla l’opérateur.

Jorge Estéban. Chef du cartel de Quintana Roo. Trafiquant de chair, d’armes, de fentanyl. Un nom qui siffle comme une malédiction dans tous les bureaux des agences d’Amérique centrale.

Même menotté, même avec le canon d’un MP5 HK appuyé sur la nuque, Jorge marchait droit, le pas ferme, la nuque raide, comme s’il dirigeait encore ses troupes. Autour de lui, des hommes armés — militaires mexicains corrompus, peut-être — l’escortaient vers le point de transfert désigné par les États-Unis.

La scène avait quelque chose d’absurde : l’ennemi public numéro un, en plein désert, encadré par des soldats qui ne semblaient pas sûrs d’être du bon côté.

— Il se fout de tout, murmura l’observateur, sans décrocher les yeux de l’écran. On dirait qu’il vient signer un contrat, pas finir en taule.

Le convoi venait de traverser le pont international, accueilli par un soleil brûlant et une brise sèche soufflant depuis le désert mexicain. Les pick-up des fédéraux se garèrent en arc de cercle autour des SUV blindés. Les agents de la DEA, fusils en bandoulière, scrutaient les lieux. Taylor Marsden descendit lentement, les yeux dissimulés derrière ses lunettes noires. À ses côtés, l’homme qu’ils étaient venus chercher : Estéban Rojo, un seigneur de guerre au regard de marbre, menotté, mais étrangement calme.

Dans la voiture, la tension était palpable. Les deux agents américains, Munroe et Parks, vérifiaient leurs montres, impatients d’en finir avec le transfert. Estéban avançait, encadré par trois fédéraux. Le soleil frappait fort. Des mouches tournaient autour d’un bidon éventré.

Et soudain… le calme bascula.

Les menottes glissèrent au sol dans un tintement métallique.

Les bras d’Estéban jaillirent comme deux ressorts. Dans chaque main : un SIG-Sauer P226, dissimulé jusque-là dans le creux de son dos, attaché avec une ingéniosité machiavélique. Il ne tira pas. Pas encore. Il leva simplement les yeux vers l’agent Parks… et lui souffla :

— Amérique.

Trois coups partirent à bout portant. La tête de Parks explosa, projetant une gerbe écarlate contre la portière du SUV. Munroe voulut réagir, mais son thorax se fendit en deux sous la rafale qui suivit. Un des chauffeurs fédéraux se jeta à terre, mais il n’eut pas le temps de ramper.

Les autres fédéraux… dégainèrent.

Mais pas contre Estéban.

Contre les agents américains.

Une trahison. Planifiée. Totale.

Le désert résonna d’un feu croisé terrifiant. Les agents yankees tombaient les uns après les autres, ratissés comme sur un stand de tir. La poussière s’élevait, rouge et or, tandis que les cris se mêlaient au crépitement des fusils d’assaut.

Au-dessus, dans un drone Raptor-9 à 6 000 pieds, deux opérateurs de la NSA observaient l’enfer :

— Bordel… mais qu’est-ce qui se passe ?

— C’est un massacre. Ils… ils les tuent tous.

— On doit les prévenir !

— On peut rien faire.

— On peut filmer. Putain, filme tout.

— Chaque visage. Chaque arme. Chaque tir.

Les prétendus flics mexicains pavoisaient autour des cadavres des Américains à la recherche d’un butin de guerre : pièces d’identité, laissez-passer sécurisés, badges de toute sorte, portefeuilles, passeports, cartes de crédit, armes… De temps à autre, on entendait des tirs, coups de grâce pour mettre fin aux jours des blessés.

Ce n’était pas de la pitié, seulement une stratégie : personne ne devait pouvoir aller raconter ce qui venait de se passer. Bien que les uniformes soient authentiques, les soldats et les officiers de police ne l’étaient certes pas. Ils se comportaient comme de véritables militaires entraînés et disciplinés, mais aucun pays du monde civilisé ne reconnaissait leur armée. Pas encore. Ce jour viendrait.

L’homme qui avait usurpé le nom de Jorge Esteban avait l’intention d’y veiller. Il enleva ses lunettes de soleil pour admirer le champ de bataille. Encore une victoire à son crédit. Il passa une main dans ses cheveux teints en noir, élément indispensable de son déguisement soigneusement préparé. Une raie au milieu, puis les cheveux se rejoignaient en une queue-de-cheval postiche assez longue. Bien qu’il ait le même gabarit que le chef du cartel de Quintana Roo, John Pike avait des traits plus durs que le leader mexicain. Cette dureté était le résultat de trente ans de vie de mercenaire. Parfois il se battait officiellement, parfois clandestinement.

Mais il avait passé sa vie au combat et s’était construit une solide réputation qui attirait à ses côtés les meilleurs combattants. Il avait une femme et deux enfants à Londres qui ne savaient rien de ses activités. Quant à sa maîtresse, au Belize, elle allait certainement le trahir un de ces jours, et elle aurait raison, puisqu’il valait de l’or.

Il avait perdu l’œil droit au combat. À sa place, une bille de verre montée sur des crochets en or rendait justice à la froideur de son regard. Il portait d’autres blessures de guerre : plusieurs fractures mal cicatrisées, des traces d’impacts de balles, des nerfs endommagés qui périodiquement lui faisaient souffrir le martyre. La douleur était quasi quotidienne pour Pike. L’orgueil également. Il avait choisi cette vie et, malgré tous ses aléas, il ne pouvait en concevoir une autre valant la peine d’être vécue. C’était un combattant qui, lassé de se battre pour d’autres, menait aujourd’hui sa propre guerre.

À la différence du vrai Estéban qui survivait en exerçant une brutalité gratuite dans le but d’inspirer la peur et le respect, John Pike savait très bien exploiter et flatter les faiblesses de l’adversaire. Dans ce cas précis, la faiblesse consistait en une soif de victoire à tout prix. Les agences américaines cherchaient un succès de propagande afin de justifier les milliards de dollars gaspillés dans une lutte sans espoir contre la drogue. Et Pike leur avait donné ce qu’ils voulaient : Jorge Estéban. Après le premier échange officiel du mois précédent, les Américains avaient baissé leur garde et payaient le prix de leur impudence : Pike venait de gagner la bataille de la propagande.

Le vrai Jorge Estéban, un de ses clients, avait monnayé cette opération. Lorsque la nouvelle se répandrait, les chefs de cartels s’aligneraient. Ils attendaient simplement de voir si Pike pouvait réussir une attaque sur le sol américain. 

Depuis bien trop longtemps les États-Unis avaient mené une guerre contre les narco-trafiquants sur leurs propres territoires et au mépris de leurs lois. Il n’était donc que justice que la guerre revienne en boomerang sur le sol américain.

Un homme en uniforme se précipita vers le mercenaire.

— Un des agents de la D.E. A. est encore vivant. Il est là-bas, dit-il en indiquant un véhicule de l’unité de surveillance dont le capot était ensanglanté du cadavre d’Ernest Thomas.

Le blessé tourna lentement la tête en direction de Pike. Des entrailles à vif, il leva une main poisseuse de sang, tremblante mais déterminée.

— Je vous connais, vous. Vous n’êtes pas Estéban. Vous, vous vous appelez Pike. John Pike.

— Exact.

— Comment pouvez-vous nous faire ça ? Vous étiez S.A.S. On était du même côté autrefois.

— Il n’y a plus de côté nulle part aujourd’hui. Plus de bons ni de méchants. Il n’y a que les gagnants et les perdants. Nous sommes tous capables d’appuyer sur la détente quand il le faut. Voilà tout.

— Pour qui travaillez-vous ?

La voix de Souther s’affaiblissait, mais son instinct de chasseur ne l’avait pas quitté.

— Vous êtes de la D.E.A, mec, et moi je suis le distributeur de D.O.A. Et vous, l’ami, vous êtes D.O.A., Dead On Arrival, mort avant d’arriver nulle part.

En guise de ponctuation à cette phrase sibylline, il leva son SIG-Sauer P-226 et appuya sur la détente, mettant fin aux souffrances de l’agent Souther.

Au moment où la tête de l’agent roulait dans le sable, un bras droit rejoignit son supérieur.

— Tout le monde est mort, nos hommes ont nettoyé le secteur.

— On s’en va.

Le groupe Dead On Arrival venait de déclarer la guerre aux États-Unis.

 

***

 

 

QG de la Sécurité Intérieure – Bureau des Opérations Spéciales, 04h23 du matin

Taylor Marsden parcourait déjà les premières images satellites avant même que le briefing n’ait commencé. Les contours granuleux d’un champ de cactus balayé par les rotors d’un drone militaire, la lumière infrarouge dessinant dans le sable des silhouettes trop nettes pour être vivantes, comme des mannequins brisés dans une vitrine. Elle cligna des yeux, mais le carnage demeurait, figé à jamais dans la mémoire thermique des capteurs.

Un agent jeune, nerveux, au badge encore luisant de l’accréditation temporaire, s’éclaircit la gorge et lança la séquence suivante. Une voix métallique, étouffée par des interférences, résonna dans la pièce : « …vous êtes de la D.E.A., mec, et moi je suis le distributeur de D.O.A… » Puis le coup de feu. Le silence. Un silence lourd, suffocant, que personne n’osa troubler.

Le gouvernement mexicain avait toujours été un allié incertain dans la guerre contre la drogue, car les cartels manipulaient depuis longtemps trop de militaires de haut rang et d’hommes politiques. Dans les trois dernières années, un tiers des effectifs de la police fédérale mexicaine avait été licencié ou emprisonné pour des crimes allant du vol à la contrebande, voire l’assassinat. Et ce tiers-là ne comprenait que ceux assez bêtes pour se faire prendre la main dans le sac.

C’était un fait bien connu que, contre une grosse somme d’argent, certaines unités militaires mexicaines étaient disposées à servir d’escorte aux trafiquants ou de leur louer des pistes d’atterrissage. Le seul véritable danger que couraient les trafiquants, c’était de perdre les bonnes grâces de leurs sponsors. Si les autorités gangrenées s’alliaient à un nouveau cartel, les anciens « clients » pouvaient s’attendre à des descentes de police, des assassinats, et autres gentillesses du même genre. Bien qu’il existât d’excellents membres des unités antidrogue mexicaines sur qui Marsden pouvait encore compter, ils appartenaient à une espèce en voie de disparition.

Le superviseur du centre, un ancien des Renseignements extérieurs, posa un dossier cartonné devant elle. À l’intérieur, les photos des corps retrouvés, les identités croisées en urgence par le Pentagone et la CIA. Tous les agents infiltrés de la D.E.A. au sein de la Task Force 109. Tous morts. Sauf un. Ernest Thomas. Identifié par son alliance, ses empreintes, et un fragment de la plaque que son fils lui avait offerte l’année précédente. Marsden referma lentement le dossier, sans prononcer un mot.

— Et le tireur ? demanda-t-elle.

— D’après la caméra thermique, il s’est effacé à l’instant précis où l’unité de couverture a été neutralisée. Pas d’empreintes sur place. Mais l’agent blessé — Souther — a parlé. Juste avant d’être exécuté. Il a nommé quelqu’un.

Le responsable hésita, comme s’il fallait soupeser chaque mot.

— Il a dit : « Vous vous appelez Pike. John Pike. »

Le nom eut l’effet d’un coup d’aiguille dans la nuque. Marsden ne laissa rien paraître, mais elle croisa les bras, lentement, comme si son corps tout entier venait de se raidir en un seul mouvement défensif.

— Pike a servis les services secrets en effectuant des opérations clandestines pour eux. Dit-elle d’une voix sombre.

Le représentant de la CIA ne cilla même pas, rien d’étonnant ! pensa Taylor, ces types là savent se laver les mains quand on leur bandit un squelette dans la gueule. Mais il déclara d’une voix nette et sans timbre.

— Il est au Bélize.

La phrase était sèche, comme une gifle. Dans la salle de crise, l’écran central affichait les coordonnées GPS d’une hacienda dissimulée dans les collines de la province de Cayo, à une quinzaine de kilomètres de San Ignacio. La chaleur moite des tropiques transparaissait presque dans les images, et au milieu de cette forêt luxuriante, un carré de béton et d'acier renforcé, dissimulé sous un toit en tôle et des panneaux solaires. Aucun doute : c'était une base. Et elle n’avait rien d’un repaire improvisé.

— On pourrait envoyer une force d’intervention, ou même tenter une frappe, recommande Taylor froidement.

Taylor Marsden, droite, les mains posées à plat sur la table, soutenait le regard du directeur adjoint de la Sécurité nationale, un vieil homme au regard gris, creusé par les décennies de compromis et d’échecs stratégiques. Il mâchait ses mots comme s’ils pouvaient encore s’adoucir.

— On ne peut pas intervenir, pas directement. Pas sans provoquer un incident diplomatique majeur. Vous voulez vraiment qu’on répète la baie des Cochons ? Parce que c’est ce que ça deviendrait, à la lettre près. Ce territoire est sous surveillance belizienne, protégé par des accords bilatéraux et des intérêts étrangers que je n’ai même pas le droit de vous nommer.

— Donc on laisse Pike opérer en toute impunité ? lança Taylor, la voix froide. Après ce qu’il a fait ? Après cette vidéo ? Il a exécuté nos agents comme dans un foutu snuff movie, et il l’a signé. D.O.A., bordel. Il est en train de recruter, de former, de bâtir quelque chose, et on joue les vierges effarouchées parce que son bunker est à trois kilomètres au sud d’une frontière tropicale ?

— Ce n’est pas une question de morale, Taylor. C’est de la géopolitique. Et vous savez comment ça marche.

Elle se détourna, mordant l’intérieur de sa joue pour ne pas hurler. Une mappemonde numérique tournait lentement devant elle. Elle ne voyait plus que le point rouge clignotant sur la carte. Comme un cancer. Une anomalie qu’on refusait d’opérer de peur de blesser la peau.

— Et si c’était Washington ? poursuivit-elle sans se retourner. Si ce n’était pas un pays du tiers-monde, mais l’Arizona, ou le Texas ? Est-ce qu’on hésiterait encore à appuyer sur le bouton ? À envoyer une équipe de nuit ?

Le vieux directeur soupira. Il savait qu’elle avait raison. Il savait aussi qu’elle était prête à désobéir. Mais il faudra bien qu’elle apprenne qu’on jouait dans la cour des grands désormais, ce n’est plus comme diriger la sécurité du vice-président, là c’était du haut niveau et elle allait devoir apprendre si voulait évoluer dans ce cercle.

— Vous pouvez enquêter. Recueillir, observer, suivre ses flux. Mais pas d’intervention directe. Pas de drones. Pas de commandos. Pas sans feu vert. Et croyez, ce feu vert n’arrivera pas.

— Non monsieur ! dit-elle vivement. Ce que je vois c’est que si on ne se bouge pas les miches, le DOA va encore frapper et dieu sait où et quand, essayez de parler avec les huiles de Washington.

— Et vous voulez que je leur dise quoi ? dit-il froidement.

— D’obtenir l’autorisation, moi de mon côté je m’envole au Bélize et je recueille des infos sur place, vous, essayez d’avoir l’autorisation de passer à l’action.

— Toute seule ?

— Non, je ne serais pas seule.

Un léger frémissement parcourut la pièce. Un conseiller de la Maison Blanche ouvrit la bouche, mais le directeur adjoint leva la main, l’invitant au silence. Taylor continua :

— Je veux monter une équipe. Restreinte. Mobile. Silencieuse. Composée d’hommes et de femmes capables d’opérer en dehors des protocoles, mais loyaux, efficaces… discrets. Vous avez tous des noms dans vos tiroirs. Des reliques. Des ombres.

Elle laissa planer la phrase.

— Donnez-les-moi.

Un silence lourd s’abattit, pesant comme le froid d’avant l’aube. Elle avança d’un pas, plus près encore du cœur décisionnel.

— Je ne demande pas d’aval écrit. Je ne demanderai même pas de matériel. Juste des fichiers. Des profils. Et s’il faut une couverture, je m’en chargerai. Je construirai un écran. Et si jamais ça fuite, si jamais tout s’effondre… je prends.

Elle posa une main sur sa poitrine.

— Tout. La responsabilité, les conséquences. Le scandale s’il faut. Je suis prête à être la dernière ligne de défense entre eux et nous. Mais ne me demandez pas d’attendre.

Un silence. Puis le directeur adjoint s’inclina légèrement, mains croisées sous son menton, observant Taylor comme on regarde une arme désactivée — avec respect et méfiance mêlés.

— Vous comprenez ce que vous demandez, Marsden ? Ce que vous vous apprêtez à devenir ?

Elle hocha lentement la tête.

— Je le suis déjà.

Il tourna lentement la tête vers un officier en bout de table.

— Préparez-lui un dossier noir. Noms, anciennes affectations, incidents classés. Qu’elle ait de quoi choisir.

Puis il regarda Taylor une dernière fois.

— Et si ça tourne mal… vous ne recevrez pas d’appel de notre part.

Taylor ne répondit pas. Elle n’avait pas besoin d’eux. Pas pour ça.

Elle sortit de la salle comme elle était entrée. Droite. Silencieuse. Tranchante.

 

***

Le soleil texan baignait l’horizon d’une lumière orangée, projetant des ombres longues sur les collines poussiéreuses. Une brise chaude remuait paresseusement les herbes sèches. Les vieilles barrières de bois craquaient doucement, témoins fatigués du temps qui passe.

Taylor Marsden gara son véhicule gouvernemental à bonne distance du porche. Elle préféra terminer à pied, talons discrets sur la terre battue, comme pour ne pas déranger l’ambiance presque sacrée du lieu.

Un ranch simple, solide. Des chevaux au loin. Un vieux chien leva à peine la tête en la voyant approcher. Et au milieu de tout ça, l’homme qu’elle était venue chercher.

Alec Sonny.

Chapeau de feutre râpé, chemise en jean ouverte sur un t-shirt blanc, bottes poussiéreuses qui avaient foulé plus de déserts qu’elle n’en verrait jamais. Il réparait une clôture, cigarette au coin des lèvres, les yeux plissés par le soleil.

Un cow-boy. Un ancien Béret Vert. Un vétéran — et un amant occasionnel. Entre deux missions, deux permissions, ils s’étaient parfois retrouvés. Jamais plus, jamais moins. Taylor ne se faisait aucune illusion sur Alec. Ce qu’elle savait, en revanche, c’est qu’il était solide. Fiable. Et qu’elle avait besoin de lui.

Il ne tourna pas la tête, mais sa voix grinça, amusée :

— T’es en avance.

— T’as vu la voiture ? Ou c’est le chien ? demanda-t-elle en s’approchant.

— Les deux. Mais surtout l’instinct.

Il se redressa et planta sur elle ses yeux bleu acier. Ce regard n’avait pas changé. Pas depuis leurs nuits partagées, ni depuis les briefings en zone de guerre. Pas même depuis les rapports qu’elle avait relus sur lui. Un survivant. Un homme de terrain. Un loup retiré de la meute, mais jamais désarmé.

— Tu viens pour quoi, Taylor ? demanda-t-il sans détour, en replaçant un fil de fer barbelé, toujours sans la regarder. Je sais que c’est pas pour une bière.

— Je monte une équipe, répondit-elle simplement.

Alec tira sur sa cigarette et souffla lentement la fumée vers le ciel.

— Une équipe clandestine ?

— Oui.

— La cible ?

— Un ancien colonel du SAS. John Pike. Il est devenu chef mercenaire au service des cartels.

Alec haussa un sourcil, l’air à la fois surpris et vaguement amusé.

— Un SAS, hein ?

— Ça pose un problème ?

Il ricana doucement, puis planta à nouveau son regard dans le sien.

— Tu veux t’attaquer à un ancien SAS ? Laisse-moi t’expliquer un truc, gamine.

— Je t’écoute, dit Taylor en croisant les bras.

— Alors primo : les gars du SAS sont des paranos finis. Tu cherches des infos sur eux, ils le savent avant même que t’aies tapé "SAS" sur Google. Deuxio : John Pike, c’est pas juste un mercenaire. C’est une légende dans le milieu. Il paie grassement, il inspire la peur, et il attire les chiens les plus féroces du circuit. Si tu t’en prends à lui, tu t’en prends à toute une meute. Et tertio : les SAS, c’est pas des enfants de chœur. Même les Navy Seals ont l’air de scouts à côté. Et toi, tu veux monter une équipe pour t’attaquer à ce genre de type ?

Il la fixa, attendant sa réponse, mais au fond, il savait déjà ce qu’elle allait dire. Taylor ne reculait jamais devant un mur. Elle fonçait dedans.

— Il a massacré des nôtres à Del Rio, dit-elle d’une voix sombre. Alors ouais, cette légende, j’ai bien envie de lui foutre une balle entre les deux yeux, pour commencer.

Elle avança d’un pas, le regard fixe.

— Et t’en fais pas, Alec. Je sais qui il est. John Pike. Ancien SAS, mais aussi ancien du SBS. Après son départ des forces britanniques, ce "jeune retraité" s’est recyclé dans une société de sécurité privée. Tout en continuant à bosser, discrètement, pour ses anciens supérieurs.

Alec arqua un sourcil. Taylor continua, implacable :

— Sa mission la plus fréquente ? Recruter et former des mercenaires britanniques. Il a même été mêlé à un coup d’État raté aux Seychelles. Ça aurait dû faire tomber des têtes. Au lieu de ça, l’affaire a été étouffée.

Elle marqua une pause, la mâchoire serrée.

— Et malgré toutes les saloperies qu’on raconte sur lui, il reste populaire dans les cercles des services de Sa Majesté. Mieux encore : ils l’ont envoyé entraîner les forces armées au Belize, comme si de rien n’était.

Un silence. Puis elle conclut, plus bas :

— Ce mec, c’est pas juste une cible. C’est un symbole pour eux. Et moi, je vais leur arracher ce symbole.

— Et les huiles, ils en pensent quoi ?

— Ils peuvent pas intervenir directement. Alors je le fais en douce.

— Patriote un jour, patriote toujours… Même si tes patrons te lâchent si ça tourne mal, c’est ça ?

— Bon Alec… commence pas à me faire perdre mon temps. Soit tu embarques, soit tu vas te faire foutre. J’ai pas le luxe de courir après les indécis.

Il la fixa. Silence. Puis un léger sourire vint creuser sa joue.

— Je suis partant. Mais pas gratuitement.

— T’as toujours su flairer les bons deals.

— Je pourrais te proposer deux profils pour nous accompagner. D’ailleurs, c’est pour ça que je te faisais chier…

Taylor esquissa un sourire, froid.

— Je sais. Tu voulais tester ma résolution.

— Et tu viens de me donner ma réponse.

Il tendit la main, paume ouverte. Elle la serra sans hésiter.

— Alors d’accord, dit-il. Je te suis.

Elle tourna les talons, son pas sûr soulevant un nuage de poussière. Arrivée près de sa voiture, elle sortit son téléphone et lança d’une voix calme, sans même jeter un regard par-dessus son épaule :

— Amène tes deux profils à cette adresse dans deux jours.

— Et toi ? Tu vas faire quoi d’ici là ?

Elle s’arrêta un instant, les doigts déjà en train de taper sur l’écran.

— Trouver les miens.

 

***

 

 

 

 

 

 

Le silence était presque total dans la grande maison surplombant la baie de San Francisco.

Dans le vaste salon aux baies vitrées, baigné par la lumière dorée du matin, Victor tenait une posture de yoga si exigeante qu’elle aurait envoyé au sol n’importe quel athlète. Le corps tendu à l’extrême, muscles noués sous la tension contrôlée, il gardait les yeux fermés, concentré sur le souffle. Une seule inspiration, longue, régulière, suffisait à maintenir l’équilibre précaire entre puissance et abandon.

La pièce était sobre, épurée, toute en bois sombre et béton brut, ouverte sur le ciel. À travers les vitres, la vue embrassait toute la baie : les eaux argentées, les collines au loin, et le pont suspendu dans la brume, majestueux, indifférent.

Il avait acheté cette maison avec l’aide de B-Ed, quelques jours après son combat contre Bishop. Un refuge. Un poste d’observation. Une tanière. À l’image de l’homme qu’il était devenu : isolé, solide, bâti pour résister.

Un mois s’était écoulé. Et tout, comme souvent après la tempête, semblait redevenu étrangement normal.

Rebecca avait repris son poste, plus déterminée que jamais, multipliant les heures et les confrontations comme si travailler pouvait l’empêcher de ressentir. Alex avait retrouvé les bancs de l’université, silencieuse mais présente, avec cette maturité soudaine dans le regard. Luna, quant à elle, était partie pour Miami après un dernier câlin. Long, serré. Chargé de tout ce qu’ils ne s’étaient pas dit. Elle ne lui avait pas demandé s’il allait bien. Elle savait qu’il ne répondrait pas.

Et lui… il s’était muré ici.

Victor n’était pas un homme qui fuyait. Mais parfois, il avait besoin de s’arracher du monde pour redevenir lui-même. Pour faire taire les voix. Celles de ceux qu’il avait vaincus. Celles de ceux qu’il avait perdus.

Il relâcha lentement la pose, posa les deux pieds au sol, s’essuya le visage, puis resta un moment immobile, observant la baie. Le pont semblait flotter au-dessus de l’eau comme un rêve suspendu.

Tout était calme.

Même un peu trop.

Victor se redressa, les épaules ruisselantes de sueur, et quitta la pièce à pas lents. Il traversa le couloir ouvert menant à la grande cuisine, aux murs de pierre brute et au mobilier noir mat. Là, dans un coin précis du plan de travail, l’attendait le jus pressé qu’il avait préparé avant sa séance — un mélange acide, tonifiant, à l’image de ses matinées depuis un mois.

Il attrapa le verre, le vida d’un trait. Le liquide brûlant et froid à la fois le réveilla jusqu’à l’âme. Il ferma les yeux un instant, comme pour savourer le silence.

Puis il s’approcha des baies vitrées, et contempla la baie.

Le pont était toujours là. Immuable. Spectral dans les brumes matinales. Des voiliers minuscules glissaient lentement sur l’eau comme des souvenirs.

Victor inspira profondément, puis se resservit un deuxième verre de citron pressé, plus acide encore que le premier. Il l’avala sans sourciller.

Le calme régnait.

Mais dans son dos, quelque chose remuait. Une tension diffuse. L’intuition de l’homme qui avait trop vécu pour croire à la paix durable.

Il entendit une moto approcher. Le grondement rauque monta dans l’air, lourd et familier. Ce n’était pas une menace. C’était un retour.

Il n’eut même pas besoin de tourner la tête.

Rebecca Alvarez.

La Ducati noire se gara au pied de la maison. Quelques secondes plus tard, elle apparaissait dans l’encadrement de la porte-fenêtre. Casque encore sur la tête, jean moulant, veste en cuir entrouverte sur un débardeur blanc. Elle resta là un instant, silencieuse, visage masqué derrière la visière fumée.

Puis elle l’enleva d’un geste sec.

— J’te jure, grogna-t-elle en entrant sans même attendre d’être invitée, le jacuzzi de ta maison de campagne me manque déjà. Pourquoi j’ai accepté ton délire d’ermite perché sur une falaise ?

— Mauvaise journée ? demanda Victor, paisible.

— Bradshaw me les brise depuis des semaines. Devon commence même à perdre son calme de bouledogue. Il pige enfin que San Francisco, c’est pas Brooklyn.

Elle s’approcha, saisit son verre sans permission, but une gorgée, et fit une grimace.

— Putain, c’est quoi cette merde ? Tu bois du citron pur maintenant ? Tu veux devenir moine tibétain ou quoi ?

— C’est bon pour les nerfs.

— Celui qui t’a dit ça t’a bien enfilé, mon beau.

Sans cérémonie, elle fit glisser sa veste au sol, enleva son débardeur, puis son soutien-gorge. Le jean suivit. Et le reste aussi. Sans un mot. Sans le regarder.

Elle marcha vers la douche, nue, magnifique et furieuse, puis s’arrêta, se retourna avec un regard en coin.

— Tu viens, ou tu comptes continuer à jouer au sage sur ta foutue falaise ? J’ai eu une journée de merde j’te signale.

— Ok, j’ai compris la règle numéro trois : quand Alvarez rentre de mauvais poil, faut la foutre sous la douche et lui faire l’amour pour pas qu’elle explose.

— Voilà. T’es pas si con, finalement. Allez, bouge ce joli cul.

— J’arrive…

Faire l’amour à Rebecca après une journée pourrie mériterait une thèse en psychiatrie. Elle débarquait sans prévenir pour une séance de purge émotionnelle — traduction : un passage express sous la douche, sexe brutal et libérateur, pas de discours à l’eau de rose.

Elle grognait. Parfois elle criait. Parfois elle insultait le vide. Victor, lui, encaissait tout. Il savait qu’il était le seul taillé pour ça. Un autre aurait fui depuis longtemps.

Et bien sûr, il l’aidait aussi à se doucher. Il lui frottait le dos, les épaules, les cuisses. Elle se laissait faire, grinçant, soupirant, poussant des sons qu’Alex aurait trouvés carrément dérangeants. Mais Victor savait : ce n’était pas du caprice. C’était de l’abandon. Rebecca adorait ses mains sur sa peau. Qu’il la savonne ou qu’il lui rince les cheveux, elle se laissait porter, docile, silencieuse.

Et quand tout était terminé, quand la tension était tombée, elle le remerciait avec un long baiser. Vorace. Fiévreux.

Une promesse silencieuse. Et un rappel qu’elle reviendrait. Toujours.

Puis vint l’heur de manger et là Rebecca s’était changée en short de sport et tee-shirt trop large pour elle — probablement à lui, vu l’odeur — et s’était attaquée à un bol de nouilles sautées comme si elle sortait d’un jeûne forcé de trois jours.

Assise à l’îlot central, jambes croisées sur le tabouret, elle avalait goulûment chaque bouchée en parlant la bouche à moitié pleine.

— Je te jure, ton lit devrait être classé arme de destruction massive. Sérieux, j’ai cru que j’allais fondre dans le matelas hier. Et ensuite tout à l’heur la douche… bordel…

Victor, de l’autre côté, coupait lentement un avocat en fines tranches, qu’il déposait avec soin sur une tartine de pain complet. Il la regardait de temps à autre, un mince sourire en coin, comme un homme qui vient d’affronter un ouragan et qui sait qu’un autre finira bien par revenir.

— Tu pourrais mâcher, au moins, fit-il d’un ton moqueur, en posant son couteau.

— Pourquoi faire ? J’ai cramé mille calories, j’en ai besoin de dix mille pour compenser. Et puis, faut bien que je reprenne des forces si on remet ça ce soir, non ? dit-elle avec un clin d’œil.

— Tu ne te lasses jamais, hein ?

— De toi ? Jamais. Surtout quand tu fais ton moine shaolin qui se transforme en démon du Kamasutra.

Victor leva un sourcil, amusé.

— Tu sais, parfois j’ai l’impression que t’es venue dans cette maison juste pour bousiller mon calme intérieur.

— Ton quoi ? T’as cru que j’allais te laisser devenir un vieux sage reclus qui vit au jus de citron et au silence contemplatif ? Nope. Je suis le chaos dans ton feng shui, baby.

Elle reprit une énorme bouchée et reprit, plus sérieusement cette fois, les yeux sur son assiette :

— Mais franchement… je suis contente que t’aies acheté cette maison. Elle est magnifique. Et calme. Ça fait du bien. Ça me calme… un peu.

— Tu vois ? Le feng shui fonctionne.

— Ta gueule.

Ils éclatèrent de rire en même temps.

Il croqua enfin dans sa tartine, paisiblement, pendant qu’elle terminait déjà son deuxième bol. Puis elle leva les yeux vers lui, son regard plus tendre.

— Ça va, toi ? Je veux dire… depuis que nous revenu de Seattle…

Il s’arrêta un instant, posa sa tartine, et hocha lentement la tête.

— Je crois. J’ai trouvé un peu de paix. Toi, Alex, Luna… vous m’avez ramené quelque chose que je pensais avoir perdu pour toujours.

Elle sourit doucement, passa une main sur sa nuque, puis murmura :

— Et tu crois que t’arriveras à le garder, ce truc qu’on t’a ramené ?

Il la regarda longuement.

— Si tu restes. Oui.

Elle tendit son bol vide.

— Alors sers-moi encore. Et fais en sorte de survivre à mes assauts. Marché conclu ?

Il se leva, prit le bol, et déclara d’un ton solennel :

— Marché conclu, capitaine Alvarez.

— Bon garçon, sourit-elle, déjà en train de chercher du regard où elle avait posé son téléphone. Et pense à remettre du sel cette fois, moine tibétain.

Victor lui répondit avec son sourire paisible et posa le bol vide dans l’évier quand son téléphone vibra sur la table. Il reconnut immédiatement le nom affiché.

Taylor Marsden.

Il hésita une seconde, puis décrocha en activant le haut-parleur. Rebecca leva les yeux aussitôt, attentive.

— Kruger ? dit la voix de Taylor, sèche mais directe, comme toujours.

— Agent Marsden, je vous écoute.

— On doit se voir. Aujourd’hui, si possible. J’ai besoin de vous parler. En privé.

Victor jeta un coup d’œil vers Rebecca. Elle l’observait, la bouche pleine d’une cuillère de yaourt, mais son regard n’avait rien d’innocent.

— Ça peut attendre une heure ? demanda-t-il.

— À peine. Je suis à la Marina, au petit hangar blanc près des vieux quais. Dites-moi si vous venez.

Rebecca leva un doigt avant même qu’il ne réponde, et avala rapidement.

— Il vient, répondit-elle à la place de Victor. Et je viens avec.

— Alvarez, grogna Taylor. C’est entre moi et lui.

— T’as eu assez d’entretiens privés avec lui à mon goût, Black Widow. Cette fois, j’viens aussi. Deal with it.

Un silence tendu suivit. Puis Taylor soupira.

— Très bien. Mais vous écoutez. Vous posez pas de questions.

— J’écoute si j’ai envie. Et je pose les questions que j’veux. Ça marche dans les deux sens, ma grande.

Taylor ne répondit pas. La ligne se coupa sèchement.

Victor haussa un sourcil, amusé malgré lui.

— Tu veux pas plutôt te présenter à la présidence un jour ?

— Non. Je veux juste m’assurer que personne te joue un double-jeu sans que je sois là pour le voir.

— Tu ne me fais pas confiance ?

— C’est pas toi que je surveille.

Elle se leva, lécha la cuillère de yaourt, la jeta dans l’évier, puis se dirigea déjà vers la chambre.

— Je me change. Et tu me laisses conduire. Ta Tesla m’endort.

— Marché conclu, murmura Victor avec un sourire.

 

***

Le hangar blanc était posé à l’écart, comme oublié au bord de la Marina. Le vent salé de San Francisco soulevait les bâches de bateaux abandonnés, et les mouettes lançaient des cris désolés au-dessus de l’eau. Victor gara la voiture en silence. Rebecca descendit la première, lunettes de soleil noires, veste en cuir fermée jusqu’au col. Son pas claquait sur les dalles humides comme une déclaration de guerre.

Taylor les attendait déjà, adossée à un poteau métallique, veste de tailleur ouverte, chemise militaire vert foncé, le regard couvert par des lunettes aviateur. Elle semblait aussi calme qu’une tempête retenue.

— J’aurais préféré qu’on soit seuls, grogna-t-elle en voyant Rebecca.

— Trop tard, répliqua cette dernière en s’allumant une cigarette. Si tu veux du privé, t’as qu’à envoyer une lettre d’amour.

Taylor ignora la pique et fit un signe de tête à Victor pour qu’il entre. Il franchit le seuil du hangar. Rebecca resta en retrait d’abord, adossée à une caisse de matériel, les bras croisés, en observatrice silencieuse.

À l’intérieur, une table pliante, deux chaises, une tablette, et un dossier papier épais posé au centre. Taylor s’y installa, attendit que Victor fasse de même, puis sortit un petit enregistreur qu’elle coupa aussitôt après l’avoir allumé.

— Tout ce que je vais dire ici n’a jamais été officiellement dit. Compris ?

Victor hocha la tête, calme. Rebecca continua de fumer, un sourcil levé.

— Vous avez entendu parler du D.O.A ? demanda Marsden gravement.

— Non jamais, dit Victor sur le même ton.

— C’est une organisation paramilitaire commandée par un certain John Pike, ancien colonel des SAS, il a buté des agents de la DEA et des hommes a nous a Del Rio.

Elle lui montra une photo du gars dans la tablette et Rebecca s’approcha a son tour en jetant sa cigarette et se pencha pour jeter aussi un coup d’œil.

— En ce qui concernait le combat du moment, la guerre contre les producteurs de cocaïne et liée à la menace bourgeonnante de ce mystérieux D.O.A., cela met en cause le Mexique, mais aussi la Colombie, le Pérou, le Belize. Et la liste continue de s’allonger de jour en jour.

— Il n’a pas l’air rassurant ! commenta Alvarez en scrutant la photo du gars.

— Salopard doublé d’une ordure, dit Taylor d’une voix glaciale. Voila comment je qualifierais ce type.

— Qu’est-ce qu’on à avoir là-dedans ? demanda Rebecca gravement. Je veux parler de notre gouvernement.

— Nous avons envoyé au Belize plusieurs unités des Forces Spéciales américaines afin de travailler avec les forces de défense de ce petit pays d’Amérique centrale, expliqua Taylor. Il y a une solide entente avec le gouvernement du Belize. Peu après le départ des Britanniques de leur ancienne colonie, devenue indépendante en 1981, les dirigeants se cherchant un nouveau protecteur s’étaient tournés vers les États-Unis. Le Belize participait donc régulièrement à des missions conjointes d’entraînement sur son sol et un peu partout dans la mer des Antilles. Grâce à ces exercices, maintes équipes des Forces Spéciales connaissaient bien les cayes, les côtes, et les forêts du Belize.

Taylor croisa les bras et poursuivit en regardant Kruger consulter les données qu’affichaient la tablette.

— Cette nation minuscule était devenue pour les États-Unis un allié plus fiable que le Mexique ne le serait jamais dans la guerre contre les narcos. D’ailleurs, le gouvernement du Belize n’avait guère le choix, s’il voulait empêcher les cartels de mettre la main sur toutes les commandes du pouvoir dans le pays. Étant le point idéal pour le transbordement de cocaïne et d’héroïne colombiennes et péruviennes, les narco-trafiquants considéraient ce pays comme leur prochain Panamá. Les cartels projetaient aussi de créer un havre bélizien de banques off-shore pour le blanchiment de leur argent sale. Le Belize, réduit à ses seules forces, deviendrait rapidement le jouet des narco-trafiquants. D’autant que c’était la première fois que les pourris se donnaient les moyens de déployer une armée dans cet objectif. Une armée capable de traverser les frontières et de frapper ses ennemis à volonté. Le coup de semonce de Del Rio n’avait pas d’autre but que de décourager à l’avance toutes les velléités de résistance.   

Kruger examina les autres photographies contenues dans le fichier. Chaque cliché montrait un aspect différent de la vie du mercenaire. La première représentait un père de famille respectable : une jolie épouse, deux enfants, une maison coquette dans la banlieue de Londres. Une certaine tristesse se lisait sur le visage de la femme, comme si elle soupçonnait que l’homme à ses côtés n’était qu’un fantôme de passage.

Une autre photo, prise à son insu, montrait Pike dans sa résidence secondaire de Gibraltar — une maison connue pour accueillir d’anciens soldats en quête d’un nouveau contrat. Enfin, Victor s’attarda sur une dernière image : celle du prisonnier John Pike, menotté, après son arrestation pour son rôle dans l’affaire des Seychelles.

— Cursus typique d’un guerrier clandestin, commenta-t-il. Mais à quel moment ce type-là a-t-il basculé ?

— Tout a commencé lors d’une mission pour le gouvernement colombien, répondit Taylor. Pike dirigeait alors une unité d’élite censée neutraliser un cartel lié à la guérilla. Ils ont tendu une embuscade pendant une réunion au sommet dans la jungle. Résultat : un massacre. Pas un seul prisonnier. Que des morts.

Elle marqua une pause, ses yeux fixant un point invisible.

— Officiellement, c’était un succès. Mais sur le terrain, tout le monde a compris que Pike travaillait en réalité pour un cartel rival. Il s’est servi de la mission pour éliminer la concurrence. Depuis, il vend ses services à d’autres groupes — sécurité privée, formation, renseignement, sabotage. Et parfois même, il met des bâtons dans les roues de nos propres Forces Spéciales.

Elle alluma une cigarette, inspira longuement, et reprit avec une gravité presque douloureuse :

— Ses clients forment un réseau informe de narcotrafiquants, du Pérou au Mexique. Son principal sponsor, c’est Jorge Estéban, basé à Sinaloa. Mais Pike, lui, veut plus. Il ne défend plus les cartels. Il attaque. Son groupe s’appelle D.O.A. — Dead On Arrival. Un clin d’œil morbide à la formule médicale pour un décès avant prise en charge… mais aussi une perversion du sigle D.E.A. Ils n'ont rien d'une bande de voyous. Ce sont des pros.

Victor continuait à faire défiler les fichiers sur la tablette. Il s’arrêta sur une carte satellite. Un cercle rouge entourait un complexe perdu dans la jungle.

Taylor posa son doigt sur l’écran.

— L’un de leurs sites d’entraînement. Ces types ne sortent pas de bidonvilles. Ce sont d’anciens militaires, mercenaires, agents tombés en disgrâce. Pike les forme comme une armée parallèle. Assassinat ciblé, interception radio, opérations spéciales, aviation clandestine. Ce sont des paramilitaires. Et ils ont déjà commencé : exécution de magistrats, d’élus, d’officiers, ici comme là-bas.

Victor redressa la tête. Son visage resta impassible.

Rebecca, elle, fronça les sourcils. Son regard passait de Taylor à la carte, de la carte à Victor.

— Donc quoi ? Vous nous informez où vous recrutez ? demanda-t-elle, d’un ton sec.

Taylor se tourna vers elle. Elle ôta ses lunettes. Son regard était dur, cerné, brûlé par trop d’insomnies.

— Je recrute, admit-elle. J’ai l’aval du vice-président. On monte une cellule officieuse. Hors protocole. J’ai carte blanche. Et je veux Kruger avec moi.

Victor haussa un sourcil, mais ne dit rien.

Rebecca, elle, se figea. Elle se leva lentement, les bras ballants, comme si on venait de lui enfoncer une lame dans le ventre.

— Tu veux quoi ? articula-t-elle.

— Je veux qu’il rejoigne l’unité que je forme, pas comme consultant, pas comme sous-traitant. Comme opérateur actif. Sous mes ordres, et ceux du colonel Alec Sonny.

— Tu rêves, lâcha Rebecca, furieuse. Tu veux lui mettre la sale besogne sur le dos et t’en laver les mains, c’est ça ? L’envoyer au front pendant que toi, tu te planques derrière ton insigne ?

— Je ne me planque pas derrière mon insigne, répliqua Taylor froidement. Je plonge directement les mains dans le purin. Seulement je ne peux pas le faire seule, alors désolée de te t’emprunte ton amoureux pour essayer de sauver ta putain de liberté de parler et de penser, chica !

Rebecca écarquilla des yeux et se tourna vers Victor.

— Comment est-ce qu’elle m’a appelé cette pétasse ? Chica ?

Sans attendre sa réponse elle contourna la table et s’apprêta et lui foncer dessus, même Taylor se mit en garde prête à découdre avec la jeune femme, heureusement que Victor s’interposa d’une voix puissante.

— Hé on se clame ! dit-il froidement.

— Je vais te dessiner un sourire spéciale Alvarez sale pute ! grogna Rebecca en essayant de se libérer de l’étreinte de Victor.

— Je t’attend Miss Hulk ! répliqua Taylor d’une voix moqueuse.

— Je vais la buter ! grogne Rebecca furieusement.

— Hé ! Cria Victor cette fois d’une voix puissante.

La voix de Victor claqua dans la pièce comme un coup de tonnerre. Rebecca se figea, haletante, les yeux brûlants de rage fixés sur Taylor. Il la tenait fermement par les bras, ses muscles tendus, sa mâchoire crispée.

— Ça suffit, dit-il plus bas, d’un ton glacial. On n’est pas dans une cour de récré. Marsden, laissez-nous une minute.

Taylor recula à contrecœur, marmonnant dans sa barbe. Rebecca détourna les yeux, fixant un point vide, mais elle sentait toujours le regard dur de Victor peser sur elle.

— Quoi ?! lança-t-elle, les nerfs à vif.

— Nouvelle règle, dit-il en soutenant son regard. On garde son calme. Jusqu’à nouvel ordre. Pigé ?

— Tu te fous de moi ? Tu vas vraiment y aller, c’est ça ?

— Pigé ? insista-t-il.

Elle s’approcha de lui, les poings serrés, la mâchoire tendue.

— Si tu crois que je vais dire oui comme une gentille fille parce que t’as osé lever la voix, tu peux aller te faire foutre, Victor.

Il pencha légèrement la tête, un rictus presque amusé au coin des lèvres.

— C’est ton dernier mot ?

— Ouais et bah mon dernier mot, c’est : pas question que tu partes avec cette pute.

Victor ferma les yeux un instant. Il aurait pu exploser, ou hausser le ton. Mais il comprit. Elle le défiait, persuadée qu’il voulait lui imposer sa volonté. En réalité, il voulait juste qu’elle apprenne à canaliser cette rage. Alors il changea d’approche.

— Et si tu venais avec moi ?

— Quoi ? Répète un peu ?

— Tu as très bien entendu.

Elle resta silencieuse quelques secondes, puis croisa les bras.

— D’accord. J’accepte ta règle. Plus d’explosions. Mais si elle m’appelle encore Miss Hulk, je lui arrache la langue avec une dépanneuse. Deal ?

Taylor revint dans la pièce, les bras croisés, le regard soupçonneux. Elle s’attendait probablement à retrouver Victor seul, ou à voir Rebecca faire ses valises d’orgueil. Mais les deux étaient là, côte à côte. Victor avait les bras croisés, et Rebecca, les mains dans les poches, fixait Taylor comme un chien de garde prêt à mordre, mais tenu en laisse.

— Bon… lança Taylor avec méfiance. On a terminé le concours de coups d’œil assassins ?

— Elle vient avec moi, annonça Victor.

Un silence suivit. Taylor cligna des yeux, surprise.

— Pardon ?

— Rebecca. Elle nous accompagne. Condition non négociable.

Taylor pinça les lèvres, et son regard passa de l’un à l’autre, calculateur.

— Vous savez que c’est pas une promenade, hein ? Je n’ai pas besoin d’un couple qui s’engueule en pleine mission.

— T’inquiète pas, lança Rebecca. Tant que personne me traite de Miss Hulk, j’arrive à respirer.

Taylor roula des yeux, mais un coin de sa bouche tressaillit. Presque un sourire. Presque.

— Très bien. Dans ce cas, on décolle ce soir. Je vous enverrai les coordonnées. Et Alvarez, sérieux, pas de coups de folie.

— Promis, dit Rebecca en haussant les épaules. Je garde ma dépanneuse au garage.

Victor soupira, un mélange d’amusement et de résignation dans les yeux.

— Ce sera une très longue mission…

 

 

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La chaleur était suffocante, moite, poisseuse. Elle collait à la peau comme une seconde couche, alourdissait les gestes et brouillait la concentration. Pourtant, dans le vieil hôpital militaire de Santa Dolores, niché dans une vallée reculée du sud du Honduras, Anthony Mackay n’avait pas une seconde à perdre. Il se tenait penché au-dessus d’un vieillard ensanglanté, allongé sur une table d’opération branlante, dans une salle éclairée par une unique lampe halogène suspendue au plafond et deux projecteurs de chantier. Le ventilateur au-dessus de lui tournait lentement, émettant un grincement sinistre, inutile contre la chaleur. Mais Mackay ne bronchait pas. Ses mains, gantées, étaient aussi stables qu’à sa première mission sur le terrain, vingt-cinq ans plus tôt.

— Clamp, demanda-t-il d’une voix calme, en espagnol. Là. Plus bas. Merci.

À sa gauche, une jeune infirmière locale lui tendit l’outil avec des gestes fébriles. Elle transpirait à grosses gouttes, tremblait presque. Mais lui, droit comme une lame, le visage barré de rides profondes et de cette gravité tranquille que seuls possédaient les hommes qui avaient vu la mort de très près, avançait pas à pas dans la chair.

Le vieil homme avait reçu une balle dans l’abdomen. Bandits ou miliciens, peu importait : à Santa Dolores, les balles pleuvaient sans toujours qu’on sache d’où. Le patient s’appelait Ernesto Morales, il avait soixante-dix-sept ans, et sa petite-fille avait marché trois heures avec lui sur une civière de fortune pour l’amener jusqu’à Mackay. Anthony n’avait pas eu le cœur de dire non.

Il localisa l’hémorragie. Une artère sectionnée. Saignement abondant. Il savait ce que ça voulait dire. Les minutes étaient comptées. Il inspira doucement par le nez, puis appuya le clamp sur l’artère comme un musicien pince une corde fragile. Le sang ralentit, puis cessa.

— Éponge.

Il jeta un coup d’œil à l’état général : tension basse mais stable. Il avait vu pire. En Afghanistan, il avait opéré sur le capot d’un Humvee criblé d’éclats d’obus. En Sierra Leone, il avait recousu un enfant avec une aiguille à matelas et du fil de pêche. Et à chaque fois, il se souvenait de ce que lui disait son instructeur, un vieux colonel britannique : “Un bon chirurgien sauve des vies, un excellent chirurgien sauve l’honneur de ceux qu’il n’a pas pu sauver.”

Anthony, lui, essayait encore de sauver les deux.

— Passe-moi le fil. On va suturer ça, souffla-t-il.

Ses gestes étaient lents, mesurés, sûrs. Il sutura comme un horloger suisse assemble une montre, une suture après l’autre, guidé par l’instinct et l’expérience. Il parlait doucement, parfois à l’infirmière, parfois au vieil homme, même s’il était inconscient, pour le rassurer malgré tout.

— Allez, viejo… tu tiens bon. Ta petite-fille t’attend dehors, et elle va te botter le cul si tu crèves maintenant.

Un filet de sueur coula le long de sa tempe. Il ne l’essuya pas. Il sutura jusqu’à la dernière maille. Puis il retira ses mains, vérifia le pouls, observa la respiration du patient. Stable. Vivant.

Il soupira, leva enfin les yeux et recula de deux pas. Les jambes un peu lourdes, mais la tête toujours claire. Il défit ses gants lentement, les jeta dans la bassine à ses côtés, et passa une main sur son front.

— Il va vivre, annonça-t-il simplement.

La jeune infirmière, dont les larmes coulaient sans bruit, ne dit rien. Elle hocha la tête, la gorge nouée. Anthony Mackay ne souriait jamais après une opération réussie. Il gardait cet air grave, presque mélancolique. Il savait que chaque victoire n’était qu’une bataille de plus dans une guerre impossible à gagner contre la mort.

Il sortit sur le perron en bois de l’hôpital, tira de la poche intérieure de sa veste kaki un paquet de cigarettes écrasé et un briquet en acier. Il s’alluma une Lucky Strike, souffla la fumée dans la lumière brûlante du soleil, et s’accouda à la rambarde.

Le silence de la jungle était pesant, presque sacré. Et Anthony Mackay, vétéran de trop de guerres, chirurgien de l’extrême, ami fidèle de Rebecca Alvarez, regardait la vallée sans illusion, mais avec une paix étrange dans le regard. Parce qu’aujourd’hui encore, il avait tenu la faucheuse à distance.

Et c’est là qu’il repéra un véhicule qui arrivait dans sa direction. Le pick-up poussiéreux s’arrêta devant le dispensaire. Taylor Marsden descendit la première, ses bottes soulevant un nuage de terre rouge. Elle ajusta sa casquette, balaya les environs d’un regard méfiant. Derrière elle, Alec Sonny mit pied à terre à son tour, un cure-dent au coin des lèvres, l’air de celui qui ne s’étonne jamais de rien, même pas de la chaleur infernale ou du bruit lointain des tirs qui résonnaient de l’autre côté de la vallée.

— C’est ici, grommela Taylor. Il vient de finir une opération, d’après le type de la radio.

Elle n’eut pas besoin d’aller bien loin. Sur le perron du dispensaire, accoudé à la rambarde en bois rongé par les termites, un homme fumait tranquillement une cigarette. Il portait un pantalon de treillis et une chemise kaki tachée de sang séché. Il était grand, large d’épaules, le dos droit malgré les années. Sa peau, mate, avait la teinte de ceux qui ont passé plus de temps dehors que sous un toit. Ses bras puissants portaient encore la mémoire des sacs portés à la course, des corps soulevés dans le chaos. Des veines saillaient sous sa peau burinée. Il avait la quarantaine bien tassée, les cheveux très courts, gris acier, et une barbe de trois jours. Son visage semblait taillé au couteau : un nez solide, une bouche fine, et deux yeux noirs et pénétrants, qu’on ne soutenait pas longtemps sans avoir quelque chose à se reprocher.

Quand il vit Taylor, il tira une dernière bouffée et écrasa la cigarette contre le montant du perron. La jeune femme était plutôt bien jolie derrière ses lunettes de soleil, et Tony reconnut aussitôt le petit copain, ou l’amant en observant le gars qui l’accompagnait. Une fois arrivés devant lui elle retira ses lunettes et demanda :

— Anthony Mackay ?

 

— A ses heures perdues, répliqua-t-il d’une voix douce.

— Je suis Taylor Marsden, Sécurité Intérieure ! Voici le colonel Alec Sunny. On voudrait vous parler un moment.

— Vous m’avez l’air en parfaite santé, fit-il remarquer paisiblement.

Alec retira lui aussi ses lunettes et répliqua d’une voix très grave.

— Disons qu’il y a quelque part des personnes qu’on n’aime pas voir en bonne santé.

— Oh je vois, dit Tony en hochant la tête. Sauf que mon boulot désormais c’est soigner du monde en ayant rien à foutre du pédigré. 

Il se leva et les regarda chacun dans les yeux.

— A moins que je ne vous soigne, je ne peux rien faire pour vous.

— Vous étiez médecin de campagne dans l’armée ? demanda Taylor vivement lorsqu’il leur tourna le dos.

Il la regarda par-dessus son épaule, puis répondit :

— Quinze ans. Deux guerres. Trois continents. Et quelques conneries classées secret défense, dit-il avec un demi-sourire. Depuis, je recouds les vivants et j’endors les morts dans des coins que même Dieu a oublié.

Il tourna légèrement la tête vers le dispensaire derrière lui. À l’intérieur, on devinait une faible lumière halogène et les gémissements d’un vieil homme sous sédation. Il reprit, d’un ton plus grave :

— Celui-là avait un éclat de grenade planté dans la hanche depuis trois jours. Les rebelles l’ont traîné ici sur un brancard fait de branches et de corde. Un autre jour, et il serait mort de septicémie. J’ai fait ce que j’ai pu avec ce que j’avais. Un rein de moins, mais il va vivre.

— Et vous êtes seul ici ? demanda Alec, la voix tranquille mais curieuse.

— J’ai deux infirmiers formés sur le tas. Des gamins. Je leur apprends à ne pas paniquer quand ça saigne, à ne pas prier quand ça hurle, à désinfecter même quand l’eau manque. Mais seul ? Ouais. Je le suis depuis longtemps.

Taylor croisa les bras.

— Et pourtant vous êtes resté. Pourquoi ?

Tony haussa une épaule, lentement.

— Parce que j’en avais marre d’enterrer mes erreurs dans des sacs plastiques. Ici, quand je sauve un type, il me serre la main avec des larmes dans les yeux. Ça vaut plus que toutes les médailles que j’ai foutues dans un tiroir.

Elle ne s’attendait pas à ce qu’un type aussi abîmé soit encore capable de parler avec autant de clarté. Elle enregistra chaque mot comme un message codé. Et Alec continua d’observer le gars. Mackay était bien un dur à cuire. L’un des meilleurs chirurgiens de guerre du globe, ancien des forces spéciales. Il avait rafistolé des gamins au Darfour, des prisonniers au Yémen, et des mercenaires au fin fond du triangle d’or, sans jamais poser de question, mais toujours avec une exigence morale implacable.

— Maintenant si vous voulez bien m’excuser…

— Tu as été à Falloujah n’est-ce pas ?

— Quoi tu vas tenter un truc psychologique sur moi ? dit Tony amusé. Genre je sais ce que sais que la mort, j’ai perdu aussi des types et tout le toutim ?

— Nullement mon pote, dit Alec avec sérieux. J’ai lu et relu ton dossier et je sais que t’as sauvé un détachement Delta lors d’une embuscade en 2015, et que t’as refusé deux décorations, et aussi que ton dossier disciplinaire est vierge.

— Alors pourquoi tu m’as demandé pour Falloujah ?

Alec hésita un moment. Il fixa la poussière au sol. Puis il lâcha d’un trait :

— J’ai commandé une unité Delta à l’époque. Afghanistan aussi. Et tu sais ce qui a tué l’un de mes gars les plus solides ? Un foutu moustique. Une piqûre. Dengue ou fièvre cérébrale, je sais plus, y’avait pas de diagnostic clair. On a tout tenté, mais on n’avait personne comme toi avec nous. Et j’te jure, j’ai jamais su si je devais maudire les talibans, la guerre ou ce putain d’insecte. Le gars, il avait survécu à trois embuscades, une explosion et deux hivers là-bas… mais pas à un moustique.

Il marqua une pause. Anthony restait figé, la cigarette serré entre deux doigts.

— Je suis pas là pour te supplier. Je suis trop vieux pour ça, continua Alec. Mais j’te le dis comme à un frère d’armes : je suis pas effrayé par la guerre. Je sais gérer les balles, les cris, les flammes. Mais ce que je peux pas gérer, c’est l’inattendu. Les balles perdues. Les hélicos en panne. Les fièvres qui bouffent un gars de l’intérieur. Et là, mon pote… là, j’ai besoin d’un type comme toi.

Il s’approcha, jusqu’à ce que leurs regards se croisent.

— T’as deux options. Soit tu viens avec nous. Soit je te fous la paix, comme tu viens de nous dire. Mais souviens-toi d’un truc : t’es pas juste un médecin. T’es un soldat. Et les soldats, ne laisse jamais tomber les leurs.

Le silence s’installa. Taylor, elle, observait Anthony avec une intensité nouvelle, sans rien dire. Puis il leva les yeux vers le ciel écrasant et soupira longuement.

— J’ai un vieux qui risque de crever dans deux jours si je pars trop tôt. Je lui ai promis de revenir demain avec les médocs.

— On attendra demain soir, dit Taylor. Mais pas un jour de plus. C’est pas un caprice, Tony. C’est pas juste une mission.

— Je sais.

Son regard se durcit. Il regarda la vallée en contrebas, les toits de tôle, les enfants pieds nus qui couraient entre les chèvres. Puis il se retourna vers eux.

— J’ai déjà enterré trop d’innocents pour ne pas reconnaître quand la vraie merde commence à remonter à la surface.

Il regarda Alec dans les yeux et lui demanda froidement.

— Il s’appelait comment le gars que t’as perdu en Afghanistan ?

— Il s’appelait Leyland, répliqua Alec sans le quitter du regard.

Taylor ouvrit la bouche, puis la referma. Elle avait compris le jeu. Tony de son côté regarda Alec un moment puis se tourna vers elle.

— Demain soir. À l’aéroport de Tegucigalpa.

Puis Anthony se détourna, sans un mot, et regagna lentement le dispensaire. La porte grinça, puis retomba dans un soupir.

Taylor resta un instant immobile, l’air un peu perdue. Elle jeta un coup d’œil à Alec, toujours figé, les yeux dans le vague.

— Leyland ? C’était qui pour de vrai ? demanda-t-elle doucement.

— Juste un nom, répondit-il sans la regarder. Une histoire que j’ai inventée pour l’approcher.

Elle fronça les sourcils.

— Tu crois qu’il t’a cru ?

Alec remit ses lunettes avec lenteur, comme pour cacher quelque chose dans son regard.

— Non… il a vu clair en moi dès la première minute.

Taylor le suivit, surprise, alors qu’il reprenait le chemin du pick-up. Elle insista, sa voix à peine audible :

— Alors pourquoi il a accepté ?

Alec s’arrêta, un souffle long traversant ses lèvres. Il fixa l’horizon sans le voir.

— Parce qu’au fond de tous mes mensonges, j’ai glissé une vérité. Que j’étais un type qu’on ne devrait pas croire. Et ça… ça, il l’a senti.

Il reprit sa marche, les épaules un peu plus basses qu’avant.

 

  

***

 

 

 

Anthony Mackay descendit de l’avion militaire avec cette lenteur naturelle qui n’appartenait qu’aux hommes qui ne sont jamais pressés. Le tarmac de la base soufflait sa chaleur sèche à travers les chaussures trop serrées, et l’air, chargé de kérosène et d’attente, avait un goût métallique. Il porta ses lunettes de soleil à ses yeux, balaya l’horizon sans émotion.

Il était de retour. Pas vraiment chez lui — l’Amérique ne lui avait jamais complètement appartenu — mais il en connaissait chaque blessure, chaque faille.

Taylor Marsden passa à côté de lui et lui fit signe de la suivre. Pendant le trajet, elle lui transmit toutes les informations sur Pike et le D.O.A. Mackay devina rapidement qu’il y avait plus en jeu. Cette équipe qu’elle montait, ce n’était pas pour foncer dans le tas, mais pour recueillir des renseignements, tracer des points d’insertion en territoire ennemi. Ce n’était pas une guerre frontale. C’était autre chose. Plus fin, plus sale.

Un jeune sergent les attendait près du hangar, raide comme un piquet, mal à l’aise devant cette silhouette imposante qui sortait du C-130. Mackay ne dit rien, se contenta d’un hochement de tête. On les escorta jusqu’à un Humvee aux vitres fumées.

Pendant le trajet, il resta silencieux, le regard perdu dans les barbelés qui défilaient derrière les vitres. Il savait qu’il ne rentrait pas pour poser les armes. Si on lui avait demandé de revenir, c’est que quelque chose d’important se préparait. Et il avait donné sa parole.

Parfois, c’est tout ce qu’un homme a.

La base était en bordure du désert, un ancien complexe d’entraînement reconverti en QG temporaire. Le genre d’endroit qu’on oublie sur les cartes, mais où se jouent parfois des choses bien plus grandes que ce que les journaux rapportent.

Ils entrèrent dans le bâtiment principal, où l’air conditionné bourdonnait faiblement. On leur indiqua une salle de réunion sécurisée, au fond d’un couloir, porte blindée entrouverte.

Alec Sonny était déjà là, cette fois en tenue militaire. Taylor lui fit signe, et il partit la rejoindre dans une autre salle.

Anthony aperçut plusieurs lits vides. Dans un coin se tenait un gars qu’il connaissait bien, le mec à la fois le plus chiant et le plus fiable sur le terrain : l’incontournable Damien Scott. Il discutait avec une belle brune devant un ordinateur, qui semblait supporter sa présence avec un calme olympien. En levant les yeux, Damien sourit — plus moqueur qu’heureux.

— Doc ! Mais putain de merde ! T’es encore vivant, vieux bâtard ?

— Toi aussi, apparemment, dit Anthony en posant son sac contre le mur. Ça devient lassant.

Ils s'étreignirent comme deux types qui ont vu trop de sang pour avoir encore besoin de mots. Damien lui tapa l’épaule, hilare.

— Qu’est-ce que t’as foutu après la Delta Force ?

— J’ai un peu voyagé en Asie. Je te jure, les Thaïlandaises sont de vraies chaudasses au pieu, tu devrais t’en payer une.

Tony éclata de rire.

— Merci, mais les femmes mariées, c’est pas ma tasse de thé.

— Tu devrais en profiter avant de repartir en mission. Même cette donzelle-là devant son ordi est un glaçon. Rien à mettre sous la dent.

La concernée leva les yeux de son écran et le regarda froidement.

— La donzelle s’appelle Megan Rojas, dit-elle d’une voix glaciale. Et j’ai pas envie de choper la syphilis en baisant avec toi, Scott.

— Pas de soucis, répliqua Damien en riant. Le Doc ici, c’est un vrai mécanicien organique.

Anthony, plus gentleman, lui tendit la main. Elle la serra brièvement. Au moins, celui-là avait des manières, pensa-t-elle.

Tony jeta un coup d’œil circulaire, puis alla déposer son sac sur le lit contre le mur. Son regard accrocha Taylor et Alec Sonny, penchés sur un dossier, en pleine discussion. Il fronça les sourcils et jeta un œil au tableau : une énorme photo de Pike y était accrochée. La cible. Leur cible.

Et puis… il l’aperçut.

Victor Kruger. Il entra sans bruit, vêtu d’une tenue civile élégante, le regard opaque. Le genre de type qui portait le silence comme une seconde peau. Anthony l’observa quelques secondes. Il ne le connaissait pas personnellement, mais tout en lui criait : dangereux, calculé, plein de secrets.

Et enfin… elle entra.

Rebecca Alvarez.

Elle n’avait pas changé. Une prise de masse musculaire, un visage moins revêche peut-être, mais toujours cette démarche de fauve. Scott grimaça en l’apercevant. Tony sourit, amusé — il devait la trouver trop massive à son goût. Rojas la salua d’un simple regard avant de se replonger dans son écran.

Rebecca balaya la salle des yeux. Et elle le vit. Un bref éclat traversa ses pupilles. Une émotion violente, contenue. Les autres disparurent de son champ de vision. Elle s’avança, Victor à ses côtés. Tony se leva lentement, fit quelques pas vers elle.

— Salut, brindille, murmura-t-il.

Elle lui répondit par un geste à la fois brutal et tendre : un coup de poing dans l’épaule. Puis elle se jeta contre lui, l’enlaçant à l’étouffer. Il ne bougea pas d’abord, comme s’il doutait de ce qu’il ressentait. Puis ses bras l’entourèrent à leur tour.

Une accolade rare. Silencieuse. Vraie.

Rebecca lui planta un baiser chargé d’émotion sur la joue, puis le regarda, les yeux brillants.

— Putain d’enfoiré de ta race, Tony Miséricorde Mackay… t’es vraiment là.

Il ne répondit pas tout de suite. Il inspira doucement son parfum — le même qu’avant. Celui qui sentait la colère, la fierté, et le foutu besoin d’aimer plus fort que la peur.

— T’aurais pas pris du poids, toi ? dit-il avec un faux sérieux.

— Ça s’appelle de la masse musculaire, connard ! répliqua-t-elle en riant. Trouve-toi une copine, mon salaud…

— Quand j’aurai le temps d’y penser.

— Mouais, c’est ça…

Rebecca se tourna vers Victor, qui observait en silence. Et sa voix devint soudain plus douce, presque timide :

— Vic… je te présente Tony Mackay. C’est mon… frangin du feu. Il m’a sauvé le cul deux fois.

Un battement.

— Et Tony… voici Victor Kruger. Mon homme.

Tony et Victor se serrèrent la main, sans quitter les yeux de l’autre. Rebecca, entre eux, sentait son cœur battre fort.

Victor prit la parole.

— Un Mackay de l’Arizona ?

— Non, de Nouvelle-Angleterre. Mais j’ai fait mes études là-bas. Vous êtes très observateur, monsieur Kruger.

— Tu peux m’appeler Victor, dit-il d’une voix calme.

— Anthony, dans ce cas. Ou Tony, si tu veux abréger. Ça me dérange pas.

Elle les fixa un instant, les lèvres à peine entrouvertes, et soudain, sa voix fendit l’air. Râpeuse. Sincère. Indomptable.

— Vous n’êtes pas obligés de jouer à qui a la plus grosse. Je vous préviens, c’est moi qui gagne.

Un petit rictus sur ses lèvres. Ni Tony ni Victor ne répondit, mais l’électricité dans l’air se détendit d’un cran. Puis elle ajouta, plus bas, le regard légèrement embué mais tenace :

— Mais bordel… ça fait du bien de vous avoir tous les deux ici.

Victor la regarda longuement, sans un mot. Tony hocha la tête, un sourire discret au coin des lèvres.

Et pendant un battement de silence, l’espace sembla tenir debout rien qu’à cause d’elle.

Tony croisa les bras, son regard balayant la pièce comme s’il repassait mentalement les visages sur un vieux tableau tactique. Il leva légèrement le menton, fixant Rebecca, puis Victor.

— Quelqu’un peut m’expliquer pourquoi on est là, au juste ?

Rebecca Alvarez haussa les épaules, le ton sec :

— John Pike. L’ancien SAS. Rien que ça. Moi, la vraie question que je me pose, c’est ce qu’on fout ici, nous.

Victor croisa les bras à son tour, la voix grave, presque absente :

— Entre ça... et cette équipe... il manque une variable.

— Une variable ? Tu veux dire quoi ? demanda Rebecca en le fixant, intriguée.

Victor balaya la salle du regard, puis répondit à voix basse, presque pour lui-même :

— Cette femme, là… Megan Rojas. Ex-FBI. C’était une enquêtrice brillante. Elle a été lâchée par les siens après un coup tordu. A tout perdu. Et maintenant, on l’appelle pour une mission classée confidentielle. Sans explication.

Il désigna Alec Sonny d’un geste bref :

— Ancien Béret Vert. Le genre à faire tuer toute son équipe pour mener une mission à terme. Et c’est lui qu’on met aux commandes.

Puis son regard glissa vers Damien Scott.

— Scott. Delta Force. Renvoyé de l’armée pour indiscipline grave. Il a le sourire facile, le genre à te faire un clin d’œil pendant qu’il fout le feu à un village. Et là, il est ici, comme si de rien n’était.

Enfin, Victor planta ses yeux dans ceux de Tony.

— Et toi, Mackay… eux, ce sont des tueurs. Des mecs avec des ombres aux trousses. Mais toi ? T’es médecin. Soldat, certes. Mais t’es pas comme eux. T’es trop propre pour cette équipe.

Tony le fixa à son tour, impassible.

— Et toi, Victor ? T’es quoi, toi ?

Un mince sourire se dessina sur les lèvres de Victor.

— Moi ? Je suis là… incognito.

Rebecca plissa les yeux en regardant Taylor Marsden comme si elle évaluait une grenade dégoupillée.

— À mon avis, les Éminences Grises lui ont filé carte blanche… avec un petit post-scriptum du genre : « si ça part en couille, débrouille-toi pour sauver ton cul toute seule. »

Tony tira une cigarette de sa poche, l’alluma sans se presser.

— Et nous trois, on est dedans.

— File m’en une, grogna Rebecca.

Tony tendit le paquet sans un mot. Elle en prit une, la coinça entre ses lèvres tremblantes d’agacement.

Victor l’observa, adossé au mur, toujours calme. Sa voix glissa, chaude et douce comme une caresse sur une lame.

— Va falloir qu’on discute sérieusement de ta dépendance à la nicotine, un de ces jours.

Rebecca alluma sa clope, inspira longuement… puis relâcha la fumée en un souffle lent, provocateur, presque sensuel.

— Du moment que tu ajoutes le sexe dans le traitement, je suis pour.

Victor esquissa un sourire. La pièce sentait la tension, la sueur… et l’orage à venir.

L’agent Taylor Marsden revint, suivie de Sunny. Elle s’arrêta devant eux, droite, le regard coupant comme une lame.

— On décolle pour le Belize dans deux heures. On a notre première cible.

Elle sortit une tablette et projeta l’image d’un homme au visage dur, le regard vide d’émotion.

— Arturo Sandor, annonça Sunny d’un ton plat. Un des bras droits de Pike. Un tueur, ancien militaire, mercenaire depuis dix ans. L’un des assassins de Del Rio.

Il balaya les visages sans ciller.

— Ce type est une ordure. On va le neutraliser sans se poser de questions morales. Ça va, Alvarez, vous êtes à l’aise avec ça ?

Rebecca haussa les épaules, cigarette entre les doigts.

— J’ai laissé ma plaque de flic chez moi. Donc ouais, c’est cool.

— Parfait, reprit Marsden. Je vous donnerai les détails sur place, y compris les opérateurs chargés du nettoyage discret.

Tony fronça les sourcils, toujours en retrait, les bras croisés.

— Et moi, je suis censé faire quoi, au juste ? Parce que là, j’vois pas bien où vous voulez m’embarquer.

Marsden tourna légèrement la tête, mais c’est Sunny qui répondit, impassible :

— Vous parlez espagnol, maya et garifuna, non ?

— Et mandarin, ajouta Tony avec une pointe d’ironie. C’est dans le job, quand tu veux soigner des gosses dans le monde entier, faut savoir les comprendre.

Taylor esquissa un sourire — pas moqueur, pas vraiment complice non plus. Un sourire d’échecs, celui d’un joueur qui connaît déjà plusieurs coups d’avance.

— Je vous dirai une fois sur place.

 

Quelque part dans le ciel, à bord d’un C-130 modifié – deux heures après le briefing.

Le bruit des réacteurs faisait vibrer l’air, étouffant les voix sous une chape sourde. Le fuselage gris du transport militaire semblait avaler la lumière. Aucun confort ici : sièges en toile, sacs de terrain au sol, aucune fenêtre — juste la certitude d’aller quelque part où les règles allaient se briser.

Rebecca était assise en face de Victor, jambes croisées, ses rangers posées contre la paroi métallique. Elle mâchait un chewing-gum d’un air absent, mais ses yeux, eux, scrutaient tout.

À sa droite, Mackay feuilletait un carnet de notes, l’air soucieux. Il avait troqué son sweat pour un gilet tactique, mais gardait cette allure d’homme pas encore prêt à replonger dans un monde qui pue la poudre.

— Tu sais ce que je déteste dans ce genre de mission ? demanda-t-il sans lever les yeux.

— Y a une liste ou tu veux qu’on devine ? lança Rebecca, le sourire au bord des lèvres.

— Le fait qu’on nous balance dans l’inconnu avec des gens qu’on connaît pas. Et qu’on doive supposer que tout va bien se passer.

Victor leva les yeux, impassible.

— Il faut pas supposer, Mackay. Faut prévoir le pire et agir comme si c’était déjà en train d’arriver.

Tony haussa un sourcil.

— Très rassurant.

— C’est pas censé l’être.

À ce moment-là, Megan Rojas passa devant eux. Tony remarqua le regard espiègle que Damian lui lança en pleine série de pompes contre la cloison, torse nu sous son harnais, comme s’il s’échauffait pour une compétition de testostérone. Megan lui répondit d’un sourire agacé, mais clairement amusé.

— Il a fini par coucher avec Rojas, soupira Tony. Ce mec est un aimant à chatte. J’te jure…

— Y a rien de mieux qu’une bonne chevauchée pour tuer le temps, mon mignon, répondit Rebecca avec un clin d’œil. Tu devrais t’y mettre, Tony.

— J’ai pas envie de parler de ça avec toi, grogna-t-il.

— T’es vraiment con, ma parole. Crois-moi, c’est bon pour le moral. Moi, je passe mon temps à abuser de mon mec, où je veux, quand je veux, dans toutes les positions que j’connais — et même celles que j’invente.

— T’as fini ?

— Pourquoi t’essaierais pas avec Miss-Gros-Tétons ? proposa-t-elle en désignant Marsden du menton. En attendant mieux, hein.

Tony la fixa, sidéré.

— Tu sais qu’il te manque une case ?

Rebecca éclata de rire et souffla entre deux bulles :

— Et oublie pas de lui mordre celui de gauche. Paraît que c’est le préféré.

— Ok, là t’es vraiment barge.

Victor, de son côté, ne disait rien. Mais un sourire imperceptible effleura ses lèvres pendant qu’il ajustait la sangle de son harnais.

Un peu plus loin, Alec Sunny restait debout, casque sur les oreilles, le regard rivé à la carte projetée sur sa tablette, concentré comme un tireur d’élite. Rebecca l’observa quelques secondes, fronça les sourcils, puis souffla à voix basse :

— Lui, c’est un vrai chien de guerre. Je peux sentir la poudre dans sa sueur.

— C’est pas la poudre, dit Victor. C’est le sang séché.

— Charmant, commenta Mackay.

Son regard glissa vers Taylor Marsden, assise en retrait, sanglée dans son siège. Silencieuse. Les bras croisés, le regard ailleurs, enfermée dans ses pensées. Rebecca la fixa un instant, puis se pencha vers Victor.

— Tu lui fais confiance, à la fée de glace ?

— Non. Mais elle, elle me fait confiance. Et ça, c’est plus utile.

— Dis-moi que t’as pas couché avec elle.

Victor leva lentement la tête vers elle, impassible.

— Je te dis rien. T’as qu’à te demander pourquoi ça te rend aussi jalouse.

Rebecca ouvrit la bouche, hésita… puis lui balança son chewing-gum à la gueule. Il l’attrapa au vol, sans même cligner des yeux. Mackay éclata de rire.

— Je vous jure, on dirait deux lycéens… armés jusqu’aux dents.

— Dis ça encore une fois, et je t’envoie faire du macramé avec les tripes de Scott, répliqua Rebecca avec un sourire de louve.

À ce moment-là, le moteur gronda plus fort, couvrant les derniers échanges. Sunny s’approcha.

— On descend dans vingt minutes. Préparez-vous. Les communications locales sont sous surveillance, donc on reste radio-silencieux jusqu’à l’atterrissage. Ensuite, transfert terrestre.

— Génial, grogna Mackay. Rien de tel qu’un peu de jungle pour faire passer les nerfs.

Victor posa une main lourde sur son épaule en passant.

— T’inquiète, Doc. Ce sera pas long avant que le vrai merdier commence.

Vingt minutes plus tard, ils atterrissaient à Belize City. L’ancienne capitale, ravagée au fil des décennies par les ouragans, n’était plus qu’un point de passage logistique. L’itinéraire de l’équipe était déjà balisé : une villa louée par l’Agence les attendait au nord de la ville, discrète, sécurisée, hors radar.

Mais avant de quitter la piste, le docteur Mackay leva la main et ordonna à tout le monde de s’arrêter.

— Tout le monde prend une injection. Pas de discussion.

Damian Scott fronça les sourcils, un rictus moqueur aux lèvres.

— On a déjà été vaccinés avant de venir ici, Doc.

— Peut-être, répondit Tony en inspectant calmement sa seringue. Mais t’as pas été immunisé contre la Tunga penetrans, la maladie de Chagas, ni la pire de toutes : le poisson Candiru. Et crois-moi, celui-là, c’est une vraie saloperie.

Damian haussa les sourcils, soudain un peu moins narquois, et jeta un œil vers Victor qui injectait Rebecca avec méthode avant de se piquer à son tour.

— Attends… c’est quoi cette merde, au juste ?

Tony soupira, s’injecta sa dose, puis répondit d’une voix clinique, comme s’il récitait un vieux souvenir traumatique :

— Le 28 octobre 1997. Un jeune Amazonien décide d’uriner dans une rivière. Un candiru de plus de 13 centimètres entre dans son pénis. Douleur atroce, panique, tentatives de l’extraire à la main, échec. Quatre jours plus tard : fièvre, scrotum œdémateux, abdomen distendu. Le poisson s’est logé profondément.

Damian blêmit.

— Tu te fous de ma gueule.

— Non. Le médecin a fini par le retirer avec une pince alligator. Un seul morceau. Il a précisé que si le poisson avait été encore vivant, l’intervention aurait été bien plus traumatisante. Le candiru mesurait 13,4 cm. Tête large de 11,5 mm. Et il a laissé une blessure ouverte de 1 cm dans l’urètre.

Scott pâlit franchement. Rebecca passa devant lui, un rictus cruel aux lèvres.

— T’inquiète, Scott. Le Candiru ne s’attaque pas aux petites bites.

Damian resta figé, la seringue encore dans la main, le regard dans le vide.

— Non mais… non… attendez… un centimètre de trou dans… là ? souffla-t-il en pointant son entrejambe comme s’il allait y trouver une réponse.

Victor, de son côté, avait déjà jeté sa seringue dans le conteneur, calmement. Il boucla son sac sans un mot, imperturbable comme s’il venait d’avaler un jus de fruits.

Rebecca le regarda faire, puis lâcha avec un petit rire :

— Lui, tu peux lui dire qu’il y a une sangsue radioactive dans son cerveau, il va hausser un sourcil et demander si elle est armée.

Mackay s’étira les doigts comme un pianiste avant un concert.

— Le Candiru, c’est l’équivalent aquatique d’un violoniste sadique. Et crois-moi, Scott, la prévention vaut mieux que la pince alligator.

Alec Sunny, jusque-là concentré sur sa tablette, leva les yeux. Son regard glissa lentement de Mackay à Scott, puis jusqu’à la seringue.

Il prit la sienne, s’injecta sans un mot, et la reposa proprement dans son étui.

— Vous êtes un putain de cauchemar, murmura-t-il.

Puis il remit son casque et retourna à la carte comme si rien ne s’était passé.

Taylor Marsden, plus en retrait, se frotta les tempes.

— Je déteste ce boulot, souffla-t-elle. Et je déteste les poissons. Je déteste tout ce continent.

Elle injecta rapidement sa dose, le visage fermé.

Rebecca se pencha vers elle, sourire narquois :

— Oh allez, Capitaine Frost. Je croyais que rien ne vous faisait peur ? Même pas un poisson violeur de guerre ?

Taylor tourna lentement la tête vers elle, glaciale.

— Continue, Alvarez. Et je te fais dormir dans la soute au retour.

— Promis, je ronflerai fort, dit Rebecca avec un clin d’œil.

Scott, toujours pâle comme un drap, secoua la tête en marmonnant :

— Putain… je vais porter une combi de plongée sous mon froc. Je m’en fous. J’en mets deux s’il faut.

Victor passa derrière lui en replaçant son couteau à la ceinture :

— T’auras l’air malin quand tu devras pisser en urgence. Mais au moins tu mourras digne.

— Mourir digne avec un trou dans la bite, vous appelez ça comment, vous ?!

Un silence passa. Puis Mackay haussa les épaules :

— Expérience clinique.

Le Belize est un paradis tropical. C’est-à-dire que le temps est superbe… en dehors de la saison des pluies. Malheureusement, celle-ci dure neuf mois sur douze. Des averses brutales et imprévisibles cèdent la place à un soleil impitoyable qui fait grimper l’hygrométrie de deux mille pour cent. Résultat : une moiteur étouffante, collante, permanente. Grâce à cette générosité climatique, la forêt tropicale humide recouvre près de quatre-vingts pour cent du territoire. Et elle n’a pas l’intention de reculer.

À leur descente de l’avion, une chape de chaleur s’abattit sur le groupe comme une bête affamée. Même les plus solides d’entre eux plissèrent les yeux et levèrent la tête avec un juron discret. L’air sentait le feuillage pourri, la terre chaude et quelque chose d’indéfinissable — le vivant qui grouille, partout, même dans les murs.

Le trajet jusqu’à la villa se fit en silence ou presque, dans deux SUV climatisés dont le ronron rassurant couvrait les voix fatiguées. Dehors, la jungle. Un chaos de vert, de lianes épaisses, d’arbres aussi noueux que des bras de lutteurs. Les routes, rares, semblaient être tolérées par la végétation, comme si elle pouvait les avaler à tout moment.

La villa se trouvait en retrait de la ville, perchée sur une colline légèrement déboisée, entourée d’un grillage discret mais solide. Une piscine vide occupait le centre de la cour. Les volets métalliques étaient encore abaissés, et des panneaux solaires clignotaient paresseusement sur le toit.

— Classe, murmura Megan Rojas en descendant du véhicule. On dirait le repaire d’un cartel recyclé dans l’écologie.

Victor ne dit rien. Il observait les alentours, les angles morts, les hauteurs. Toujours en chasse, même sans cible immédiate.

Rebecca, elle, s’attarda une seconde devant l’entrée. Elle détestait ce genre de lieu : trop calme, trop propre, trop parfait. Ce n’était jamais bon signe.

— Vous voulez qu’on pose les sacs ou qu’on se prépare à courir ? demanda-t-elle à personne en particulier.

Tony Mackay haussa les épaules, déjà en train d’ouvrir sa trousse médicale. Megan, elle, partit faire le tour du propriétaire, l’arme à la ceinture et les lunettes de soleil baissées d’un cran.

Le paradis, pensait-elle. Ou son imitation la plus convaincante… juste avant l’enfer.

Alec et Taylor ne perdirent pas de temps. À peine les valises posées dans l’entrée de la villa, ils convoquèrent Victor et Megan à l’écart.

— Vous partez en mission de reconnaissance, annonça Alec d’un ton net. Pas de contact. Pas de risques inutiles. On veut juste savoir si Arturo Sandor est bien sur place, avec qui, et s’ils ont bougé du schéma habituel.

Taylor déplia une carte satellite sur la table basse du salon, les traits déjà marqués au feutre. Une villa luxueuse, à l’abri des regards, bordée d’un demi-hectare de végétation sauvage et d’une plage privée.

— Une vedette vous attend à deux kilomètres d’ici, planquée derrière les rochers de la crique de Boca del Tigre, ajouta Alec en pointant la zone. C’est Megan qui la conduira.

Victor hocha la tête sans un mot. Il était déjà en train d’anticiper les angles de vision, les entrées, les échappatoires. Son regard croisa celui de Megan, plus concentrée que jamais.

— Je suis pas pilote de course, hein, prévint-elle en refermant le holster de son arme. Mais j’ai conduit des trucs pires que ça sur le Rio Madre.

— Tant que tu ne retournes pas le moteur, ça me va, répliqua Victor avec un sourire à peine esquissé.

Taylor les regarda tous les deux, puis ajouta, plus sérieuse :

— Zéro contact, je répète. Vous surveillez, vous notez. Et si ça sent la merde, vous dégagez. Pas d’héroïsme.

Alec, bras croisés, conclut :

— Pendant ce temps, on installe le QG ici. Communications cryptées, relais satellite, brouillage des signaux. On aura besoin de vos yeux et de vos infos dans moins de deux heures.

Victor attrapa son sac tactique sans plus de commentaire. Megan glissa une machette courte dans son dos, puis sortit la première, un vent tiède balayant déjà les feuilles autour de la villa.

La mission commençait.

La vedette était bien là, comme l’avait indiqué Alec. Sans un mot, Victor et Megan embarquèrent.

Le Stinger fila sur l’eau comme une balle. Ce modèle ultrarapide, conçu à l’origine pour la traque des narcos dans les Caraïbes, faisait partie de la flotte discrète de la douane américaine. Peint en bleu céruléen — au lieu du classique rouge et blanc des bateaux officiels — il se fondait parfaitement parmi les embarcations civiles. Pourtant, ce n’était rien de moins qu’un pur-sang technologique : communications cryptées dernier cri, transpondeurs, radar longue portée, gyrophares camouflés, haut-parleurs tonitruants, et surtout, une propulsion démente capable de semer la majorité des bateaux de course.

Ils arrivèrent à Emerald Caye avant midi. Le Stinger ralentit l’allure, se fondant avec aisance dans le ballet des yachts de luxe, des catamarans de location et des bateaux de touristes en goguette.

— Nous y voilà, dit Megan en coupant les moteurs.

Victor leva les yeux vers la côte. Un hôtel de quatre étages se dressait au-dessus de la mangrove. L’architecture évoquait un croisement douteux entre une pyramide maya et un Holiday Inn de province. Un de ces endroits où les clients riches achètent un peu d’exotisme, et beaucoup d’oubli.

Selon les infos, Arturo Sandor et ses hommes occupaient toutes les suites des deux derniers étages. L’endroit avait été privatisé, sécurisé, et décoré à leur goût : champagne en cascade, armes automatiques derrière les rideaux, et une sélection de jeunes professionnelles triées sur le volet.

— Qu’en pensez-vous ? Pas mal pour un gars qui ne dispose que d’une maigre pension de colonel, remarqua Kruger.

— Il a dû faire quelques bons placements en bourse…

— Dommage qu’il ne lui reste plus beaucoup de temps pour en profiter.

— Peut-être le sait-il déjà et dépense à tout-va.

— Non. Ce type pense qu’il a décroché l’éternité maintenant qu’il est sous la coupe du D.O.A.

Le colonel ignorait évidemment que la N.S.A. et une demi-douzaine d’autres agences observaient tous ses mouvements depuis le jour où il avait participé à l’assaut transfrontalier de Del Rio. Il ne se doutait même pas que son identité était connue des services.

Kruger scruta l’hôtel à l’aide de puissantes jumelles. Ce n’était pas une forteresse, mais un lieu relativement sûr pour les narcos. Il étudia la façade du palace étage par étage, donna toute son attention à la végétation qui s’accrochait aux trois premiers niveaux de la pyramide. Il notait mentalement tout ce que la façade du complexe hôtelier pouvait lui offrir comme prises de main. Beaucoup d’angles, de recoins, de balcons. « Assez facile à escalader », pensa-t-il. Une descente rapide serait moins aisée, surtout si les sbires du colonel se décidaient à le prendre pour cible.

Il y avait foule au pied de l’immeuble. Beaucoup de gorilles se mêlaient aux civils qui n’avaient rien à voir avec le Milieu. La situation pouvait devenir difficile si les pourris s’en servaient comme de paravent.

Pendant les quelques heures qui suivirent, ils se relayèrent aux jumelles pour identifier les gardes du colonel qui se pavanaient autour des professionnelles au bord de la piscine.

Le colonel, après avoir passé quelques minutes avec ses hommes, venait de faire une apparition au balcon de ce qui devait être sa chambre. Il faisait des cabrioles autour d’une blonde qui, tout à l’heure, avait chevauché les genoux du colonel sur la terrasse de leur suite au vu de tous. Cette poupée ressemblait plus à un prix de fête foraine qu’à une femme désirable. Des cheveux peroxydés, une peau outrageusement bronzée à la lampe, des seins qui devaient tout à la chirurgie plastique et qui risquaient à tout moment de s’échapper du haut de son Bikini, une mince bande de satin d’un vert fluo.

À cet instant, le colonel se tenait derrière elle. Il l’embrassa dans le cou, puis, d’un coup sec, dénoua le haut de Bikini qu’il agita comme un fanion pris à un bateau capturé. Les bijoux en silicone saluaient le ciel et la foule de la piscine qui poussait des hourras.

— Laissez-moi deviner, dit Megan Rojas, la fille est de retour, hein ?

Le Guerrier jeta un coup d’œil en direction du capitaine du Stinger. La jeune femme était assise, les pieds posés sur un coffre en plastique blanc. Elle releva ses lunettes de soleil et lui offrit un sourire narquois.

— Comment le saviez-vous, miss ? demanda Kruger.

— Avant de faire mon doctorat en criminologie, j’ai fait une maîtrise en anthropologie. Nous avons étudié les rituels qui précèdent l’accouplement : l’appel du mâle et tous les signaux qu’il émet. Des choses subtiles, vous savez : le halètement, les gémissements, la bave…

— J’étais simplement en train d’admirer l’architecture.

— Ce genre d’architecture est un défi aux lois de la gravité. J’aimerais bien la voir, elle, d’ici cinq ans.

— Moi aussi, murmura Victor.

Megan Rojas haussa les sourcils.

— Victor, je croyais que vous ne restiez jamais assez longtemps au même endroit pour revoir une fille plus de deux fois.

— Exact. Vous avez appris ça dans vos cours d’anthropologie ?

— Non. Simple déduction. C’est un constat pour tout le monde dans ce métier, n’est-ce pas ? On ne s’attache à personne.

— Voila pourquoi je ne fais plus ce métier.

— Vous en avez de la chance.

La note amère dans sa voix trahissait un léger regret. Victor l’observa du coin de l’œil. La trentaine. Très nature. Plus belle, en vérité, que la fille du balcon ne le serait jamais, même en passant sa vie sous les lampes UV et le scalpel.

Souple, agile, vive, intelligente. Un regard qui transperçait. Elle voyait clair, trop clair peut-être. De ceux à qui on ne ment pas, même quand on essaie.

Elle avait ce style sportif, direct, sans effort, et Victor trouvait ça mille fois plus attirant que n’importe quel bikini fluo.

Il repensa brièvement à ce qu’il avait surpris dans l’avion, entre elle et Damian Scott. Une conversation brève, légère en surface, mais où chaque mot sonnait juste. Megan n’était pas du genre à s’attacher. Elle avait mis cette règle en place depuis longtemps.

Et c’était triste. Triste, parce qu’il comprenait. Triste, parce qu’il savait ce que ça coûtait.

— On rentre, dit Victor après un dernier coup d’œil à la villa.

Un vent chaud passait sur la mer, lourd de sel et de pluie proche.

— C’est parti, répondit Megan en rabattant ses lunettes de soleil.

Le retour à la villa se fit dans le même silence tendu qu’à l’aller. Le Stinger fendait les eaux avec une précision presque arrogante. Victor, campé à l’arrière, gardait les jumelles en main, mais son regard ne balayait plus l’horizon. Il fixait un point imaginaire quelque part au-delà de la ligne d’eau. Megan, concentrée sur les manettes, évitait les remous comme elle éviterait une conversation inutile.

Lorsqu’ils atteignirent la crique, le soleil était plus bas, et la lumière s’accrochait à la végétation comme une menace. Ils laissèrent la vedette dans l’ombre des rochers, refermèrent soigneusement l'accès à distance, puis entamèrent à pied le court chemin jusqu’à la villa. Pas un mot. Pas besoin.

La grille coulissa sans bruit. À l’intérieur, le QG avait déjà pris forme. Les volets blindés étaient levés, les antennes avaient fleuri sur le toit comme des champignons après la pluie, et dans le salon central, les câbles couraient au sol entre les laptops ouverts, les écrans tactiles et les caisses de matériel encore à moitié déballées.

Tony Mackay pianotait sur une tablette tout en discutant avec Rebecca, qui griffonnait des notes sur un carnet. Damian Scott, lui, les accueillit d’un regard, un café à moitié froid à la main.

— Vous êtes en avance, dit-il. Mauvais signe ?

Victor déposa son sac sur la table sans répondre. Megan s’écarta pour retirer sa veste, qu’elle jeta sur le dossier d’un fauteuil. Elle n’avait pas transpiré : elle avait fondu.

— Sandor est là, déclara Victor. Bien installé. Deux étages complets. Garde rapprochée, discrétion relative. On a repéré au moins six hommes armés, peut-être huit. Trois femmes avec lui, dont une Barbie radioactive qui attire toute l’attention du balcon.

— Les autres clients ? demanda Taylor sans lever les yeux de son écran.

— Mélange de vacanciers et de touristes friqués, répondit Megan. Mais ça pue la clientèle écran. C’est un vivier. Ils se planquent derrière eux si ça chauffe. Et ça chauffera.

— Des signes d’activité militaire ? insista Rebecca.

Victor acquiesça.

— Deux types en treillis qui font semblant d’être des gardes de sécurité. Une antenne relais improvisée sur le toit, camouflée en projecteur de scène. Et ce n’est pas un hôtel qui fait des concerts.

Taylor releva enfin la tête, l’air préoccupé.

— Il attend quelque chose.

— Ou quelqu’un, ajouta Megan.

Un court silence suivit. Puis Alec entra dans la pièce, une tablette sous le bras.

— On a reçu les premières images des drones. Vos infos confirment ce qu’on capte depuis là-haut. Et bonne nouvelle : Sandor a communiqué ce matin avec une liaison protégée. On bosse dessus, mais c’est chiffré en double couche, ce n’est pas du tout du matos civil.

Il posa la tablette sur la table, la connecta à l’écran mural. Une photo satellite apparut : la villa, la plage, les silhouettes floues de deux personnes sur un balcon.

— C’est vous, ça, dit-il avec un sourire en coin.

Victor hocha la tête.

— On a tenu les distances.

Rebecca s’était approchée.

— Donc il est là, bien planqué, et il attend. La question, c’est : quoi ? Une livraison ? Un rendez-vous ? Un exfiltration ?

Damian termina son café d’un trait.

— Il a jamais tenu plus de cinq jours au même endroit. Ce type est un fauve : il se pose que pour reprendre son souffle ou pour bondir.

Victor jeta un œil à la montre accrochée au mur.

— Alors on a peut-être trois jours. Deux s’il est nerveux. Un s’il sait qu’on le suit.

Alec acquiesça lentement, puis déclara :

— Repos jusqu’à 19h. Ensuite, briefing complet. On veut une opération dans les 48 heures, pas une heure de plus.

Victor se redressa.

— Il va falloir qu’on frappe fort, et net. Pas de bavures. Pas de survivants du mauvais côté.

— Ni du nôtre, répliqua Rebecca sans lever la voix.

Un vent chaud passa par la porte entrouverte. Le jour déclinait, et dans la forêt, les insectes commençaient à chanter.

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Le bruit sourd des claviers et des ventilateurs s’éteignit quand Taylor referma lentement la porte derrière elle. Elle s’arrêta un instant, son regard accroché à l’homme déjà installé dans le fauteuil en cuir usé, près de la fenêtre mi-close. Anthony Mackay leva à peine les yeux de la tablette qu’il consultait.

— J’avais parié que ce serait toi, dit-il calmement.

— Tu gagnes quoi ?

— Une bonne vieille migraine diplomatique.

Elle s’approcha du bureau, jeta un regard à la baie vitrée donnant sur les palmiers et les ombres du soir. Personne en vue.

— Tu as cinq minutes ?

— Tu viens de fermer à clé. Donc j’en déduis que j’ai plutôt... le temps qu’il te faut.

Elle hocha la tête. Le ton était posé, mais elle ne prenait pas ça à la légère. Elle retira son oreillette, la posa sur le rebord du bureau. Puis elle s’assit, lentement, face à lui. Le vieux fauteuil gronda légèrement sous son poids.

— Tu te demandes sans doute ce que tu fais ici.

— Depuis que j’ai mis le pied dans cet avion, oui, répondit Mackay calmement.

Il croisa les bras, sans provocation. Juste la posture d’un homme qui attendait qu’on arrête de tourner autour du pot.

Taylor inclina la tête, un sourire bref, presque complice.

— Tu n’es pas là pour jouer les infirmiers de guerre, Tony. Ni pour soigner les bleus d’Alec ou les migraines de Rebecca Alvarez.

— Je m’en doutais. Mais alors… pourquoi moi ?

Elle prit une inspiration lente, puis se leva. Elle fit quelques pas vers la baie vitrée qui donnait sur les palmiers et les ombres fuyantes du soir.

— Parce que tu n’as pas de dossier compromettant. Parce que tu ne fais partie d’aucun service actif. Parce que tu as cette faculté d’être invisible, de parler peu. Et surtout… parce que Damien Scott m’a dit que tu savais encore mentir les yeux dans les yeux.

Il haussa un sourcil.

— Ça, c’est flatteur. Mais inquiétant.

— Tu vas infiltrer le DOA , dit-elle, la voix calme, sans se retourner.

Un silence pesant s’installa.

Mackay se redressa lentement, les coudes sur ses genoux.

— Pardon ?

— Tu es le seul ici qui a les compétences, le profil, l’historique. Ils te connaissent pas. Tu viens d’un autre théâtre. Tu es discret. Tu as cette capacité à faire croire que t’es plus fatigué que dangereux. C’est exactement ce qu’il faut.

— J’ai été médecin, pas espion.

— Tu as été soldat. Opérateur. Puis médecin. Tu as toujours été les deux. C’est pour ça que je t’ai fait venir.

— Et vous croyez qu’ils vont me faire confiance comme ça ?

— Pas tout de suite. Mais on a un plan. Et un levier.

Mackay l’observa en silence. Puis, doucement :

— Tu veux me faire infiltrer une organisation dont vous ne savez presque rien, qui a des ramifications dans plusieurs pays, qui opère en toute impunité, et qui à John Pike pour visage public ?

— C’est ça.

— J’ai pas de légende.

— Tu en auras pas besoin, tu es Anthony Ryan Mackay et tu as démissionné des forces spéciales parce que tu as en avais marre de combattre pour des pourris, c’est la vérité, pas besoin d’inventer quelque chose de mieux. 

— Et s’ils découvrent que je travaille pour vous ?

Elle le regarda sans ciller.

— Tu ne te feras pas prendre.

— Ce n’est pas une réponse.

Elle le regarda droit dans les yeux.

— Si tu te fais prendre… je te sors.

— Et si tu ne peux pas ?

— Alors je viens.

Un silence encore. Puis Anthony lâcha un rire sec.

— Voilà qui est rassurant.

Taylor eut un sourire en coin, mais son regard restait d’acier.

— Tu sais pourquoi je t’ai choisi, Tony ? Parce que tu n’as plus rien à prouver. Tu pourrais vivre tranquille, disparaître dans les Rocheuses, ouvrir un dispensaire dans un coin paumé. Mais tu es encore là. À aider les autres. À chercher quelque chose. Peut-être une raison de continuer. Peut-être juste une cause qui vaut le coup.

Mackay détourna le regard.

— Et si je refuse ?

— Je te renvoie demain à la première heure. Aucun reproche, aucun dossier noir. Tu pourras rentrer chez toi, reprendre ta vie. Ce sera comme si tu n’avais jamais été là.

Il hocha lentement la tête, pensif.

— Et si j’accepte ?

Taylor se pencha, posa une clé USB sur la table.

— Alors tu auras accès à tout ce qu’on a sur eux. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est un début. Ensuite, tu rencontreras un homme nommé Harker. Il gère les approches locales. On fera en sorte qu’il entende parler de toi.

Un long silence s’installa.

— Tu sais que tu viens de foutre un bazar monumental dans ma conscience, hein ?

Elle esquissa un sourire fatigué.

— C’est un don que j’ai.

Il soupira, puis se leva lentement.

— Je vais y réfléchir.

Taylor acquiesça.

— Prends la nuit. Mais pas plus.

Alors qu’il quittait la pièce, elle l’interpella une dernière fois :

— Anthony…

Il se retourna.

— Ne le fais pas pour moi. Ni pour eux. Juste pour toi.

Il la regarda un long moment, puis hocha la tête, sans rien dire. La porte se referma derrière lui. Dans la salle, le silence revint, encore plus lourd.

Taylor, elle, resta là quelques minutes, le regard perdu dans la nuit.

 

***

Le ciel s’alourdissait d’un bleu profond lorsque Rebecca trouva Anthony seul, assis sur la terrasse du QG, une tasse fumante entre les mains. Il portait un t-shirt gris froissé et un pantalon de toile, ses cheveux encore humides d’une douche rapide. Elle hésita un instant, appuyée contre l'encadrement de la baie vitrée.

— Tu t’endors debout, Mackay ? demanda-t-elle doucement.

Il tourna légèrement la tête, un sourire en coin.

— Je réfléchis. Et je digère ce café. C’est une combinaison risquée.

Elle ricana et s’approcha, traînant une vieille chaise en bois à côté de la sienne. Elle s’y laissa tomber avec un soupir exagéré, tendit une bouteille entre eux deux.

— Rhum cubain. Trouvé dans les affaires d’Alec. Je dirai que c’est toi qui l’as pris.

— Tu as toujours eu un sens aigu du sacrifice, Beck.

Elle sourit, remplit deux verres, et lui tendit le sien. Ils trinquèrent sans bruit, les yeux tournés vers l’océan invisible, au-delà des palmiers. Quelques voix s’élevaient plus bas, dans la villa. Des rires étouffés. La dernière accalmie avant la tempête.

— Tu sais, dit-elle après un moment, quand j’ai su que Taylor t’avait fait venir, j’ai su que ça finirait comme ça.

— Comme quoi ?

— Comme ce soir. Toi sur cette chaise, à moitié prêt à dire oui, à moitié prêt à foutre le camp.

Il la regarda longuement, mais ne répondit pas tout de suite. Puis :

— Je croyais que tu m’en voudrais.

— Je t’en veux, dit-elle. Mais pas pour ce que tu crois.

Il haussa un sourcil. Elle se redressa, le regard au loin, la mâchoire serrée.

— Je t’en veux parce que tu vas y aller. Parce que tu vas accepter, comme toujours. Et parce que tu n’attends même pas qu’on te supplie. Tu crois que ça rend les choses plus faciles pour nous ?

— Pour toi, tu veux dire.

Elle tourna la tête, croisa son regard. C’était rare qu’ils parlent comme ça. Sans faux-fuyants.

— Tu es mon ami, Tony. Peut-être le seul à qui j’ai jamais vraiment fait confiance. Et là, tu t’apprêtes à disparaître dans un nid a merde, avec ton foutu calme et cette façon de ne jamais penser à toi.

Il baissa les yeux vers son verre. Elle continua, plus doucement :

— J’aurais préféré que tu dises non. Juste une fois. Que tu dises que c’est trop. Que tu veux pas.

— Et tu m’aurais respecté pour ça ?

— Non, admit-elle. Mais j’aurais été soulagée. Égoïstement.

Il sourit, sans joie.

— Je pense que j’ai peur, Beck.

— Moi aussi, avoua-t-elle, presque en chuchotant. Et ça me rend malade.

Un silence se posa entre eux. Ils burent, lentement. Puis Anthony posa sa main sur la sienne. C’était un geste simple, mais chargé de tout ce qu’ils n’avaient jamais dit.

— Promets-moi un truc, dit-il.

Elle hocha la tête.

— Si ça tourne mal… ne viens pas.

— Trop tard pour ça, répondit-elle avec un sourire triste. Je viendrai quand même. Même si c’est juste pour te sortir une balle dans la tête avant que quelqu’un d’autre le fasse.

— C’est rassurant.

— On fait ce qu’on peut.

Ils restèrent ainsi un long moment, les doigts liés, le silence entre eux plus dense que les mots. Et quand elle se leva, plus tard, elle ne dit rien de plus. Elle posa un baiser bref contre sa tempe, puis disparut dans la villa.

Anthony resta seul. Le verre à moitié vide. Le cœur trop plein.

Et au loin, dans l’ombre, la mission l’attendait déjà.

Rebecca de son côté poussa la porte de la chambre où Victor s’était replié. Ce dernier était debout dans la cuisine, silencieux, torse nu, une bouteille d’eau glacée à la main. Ses cheveux mouillés collaient à sa nuque. Lorsqu’il sentit la présence de Rebecca dans l’encadrement de la porte, il ne bougea pas.

— Il a dit oui, murmura-t-elle.

Il tourna légèrement la tête vers elle. Pas de surprise dans son regard. Il savait.

— Tu t’y attendais, hein ? reprit-elle en avançant lentement. T’as vu dans ses yeux qu’il allait accepter.

— J’ai vu quelqu’un qui n’a plus l’habitude de dire non, répondit Victor calmement.

Elle se hissa sur le plan de travail, jambes croisées, le t-shirt trop grand qu’elle portait retombant sur une cuisse bronzée. Ses traits étaient fatigués, les yeux rougis. Elle fixait un point invisible devant elle.

— Tu sais ce qui me fait peur, Victor ? C’est pas l’opération. C’est pas Pike, ni le DOA. Ce qui me fait flipper, c’est que j’ai senti chez lui ce même truc que je vois parfois chez toi.

Il leva un sourcil. Elle continua :

— Ce truc silencieux. Cette fatigue. Ce détachement. Comme si tout ce qu’il pouvait perdre avait déjà été perdu. Comme si le pire était déjà arrivé… et que le reste n’était qu’un bonus.

Un silence.

— Et toi, Victor… T’as déjà ressenti ça ?

Il la regarda longuement. Son regard à lui n’était pas fatigué. Il était ancien. Comme l’écho d’un feu qu’on n’éteint jamais vraiment.

— Pendant longtemps, oui.

— Et maintenant ?

— Maintenant, j’ai quelque chose à perdre.

Elle détourna les yeux, émue, peut-être même honteuse de sa faiblesse.

— T’as pas peur qu’il se fasse tuer, Victor ? Tony… c’est un bon gars. Il est peut-être pas aussi solide que toi, mais il est loyal. Il sait pas tricher. Et il va se jeter dans la gueule du loup comme si c’était la seule façon de mériter sa place.

Victor s’approcha, posa la bouteille sur la table. Il s’arrêta à deux pas d’elle.

— Il sait ce qu’il fait. C’est pas un gamin, Beck.

— Non. C’est un type bien. Et dans ce monde, les types bien meurent les premiers.

Il resta là, la fixant. Puis doucement, il posa une main sur sa cuisse, sans chercher à aller plus loin. Juste un contact. Solide. Présent.

— Tu lui fais confiance ?

— Plus qu’à n’importe qui d’autre ici, souffla-t-elle.

— Alors on va le couvrir. Jusqu’au bout.

Elle hocha la tête, sans parler. Il vit son menton trembler une seconde, imperceptiblement.

— J’en ai marre de perdre des gens, Victor.

Il ne répondit pas. À la place, il se pencha et l’embrassa doucement sur le front, là où le doute se logeait. Un baiser qui ne promettait rien, sauf qu’il serait là. Et que tant qu’il le serait, elle ne porterait pas ça seule.

Elle ferma les yeux, appuya sa tête contre sa poitrine nue.

— Si un jour je flanche… tu me relèveras ?

— Je te relève déjà, Beck. Chaque putain de jour.

Et dans ce silence nocturne, au cœur du QG, il n’y eut plus de guerre, plus de mission. Juste deux âmes cabossées qui s’ancraient l’une à l’autre, à défaut de s’en sortir seules.

 


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