Kate-astrophe à Londres
Londres, 1663.
L’air de la taverne du Cygne Boiteux était un mélange épais de fumée de tabac, de bière éventée et de l’odeur de sueur de clients qui ne connaissaient l’eau que par les jours de pluie. Hugh Fitzcairn s'étala sur son banc en bois sombre, une pinte à la main, observant son vieil ami avec une moue de satisfaction mal dissimulée.
— Je te le dis, MacLeod, les femmes de cette ville sont devenues d’une exigence assommante. J’étais pourtant à deux doigts de convaincre la femme du drapier que mes récits d'aventures à la cour de Louis XIV faisaient de moi le parti le plus convoité d'Europe. Et qu’est-ce que je reçois en échange ? Un saut de trois mètres dans un tas de fumier parce que son mari a décidé de rentrer plus tôt pour chercher ses ciseaux.
Duncan MacLeod fit tourner le liquide ambré au fond de son verre, un sourire en coin.
— Un saut héroïque, Fitz. Je suis sûr que tu as atterri avec toute la grâce d’un sac de navets.
— La grâce n’a rien à voir là-dedans, c’est une question de survie ! répliqua Fitzcairn en s'essuyant la moustache. Et toi ? Ne me dis pas que ton charme de Highlander a encore frappé. J’ai entendu dire que la petite dévote du marché t’avait jeté son panier de légumes à la figure.
Duncan se redressa, la fierté écossaise piquée au vif.
— Elle ne m’a rien jeté du tout. Elle a simplement suggéré que mon accent ressemblait au bruit d’un broyeur à grains rouillé. Apparemment, la poésie gaélique n’est pas au goût du jour à Westminster.
— Un broyeur à grains ! s'esclaffa Fitzcairn. Nous sommes dans une période de vaches maigres, mon pauvre ami. Les deux plus grands séducteurs du siècle réduits à boire de la piquette dans un trou à rats parce qu’aucun jupon ne daigne frémir à notre passage.
Soudain, le rire de Fitzcairn s'interrompit net. Duncan se figea, le verre à mi-chemin de ses lèvres. Une vibration familière, un bourdonnement électrique et sourd, parcourut leur échine. Un autre Immortel approchait. En un mouvement parfaitement synchronisé, les deux guerriers se tendirent, leurs mains glissant instinctivement vers la garde de leurs épées dissimulées sous la table. Leurs regards se fixèrent sur la porte, le visage fermé, l'instinct de survie prenant le dessus sur la camaraderie.
La porte s'ouvrit avec fracas. Une silhouette apparut dans l'encadrement, scrutant l'ombre de la salle avec une attention fébrile. Lorsque l'inconnu reconnut Duncan, son expression changea instantanément. La tension dans les épaules des deux immortels s'évapora aussitôt.
Walter Graham fit son entrée, tel un tourbillon de soie froissée. Ses yeux brillaient d’une lueur qui oscillait dangereusement entre le génie et la folie pure. Il repéra Duncan et fondit sur lui comme un faucon sur une proie.
— MacLeod ! Par tous les saints, le destin t’envoie à moi ! hurla Walter en frappant la table.
— Doucement, Walter, répondit Duncan en protégeant son verre. Tu as l’air d’avoir vu un fantôme.
— Pire ! J’ai vu la fin de ma carrière ! Ma troupe doit jouer La Mégère apprivoisée de Shakespeare demain soir devant le duc de Buckingham. Et cette traîtresse de Mistress Higgins a déserté pour suivre un marin aux dents gâtées. Je n’ai plus de Kate, Duncan ! La mégère est partie, et sans elle, je suis ruiné !
Fitzcairn laissa échapper un ricanement.
— Et tu veux que MacLeod fasse quoi ? Qu’il joue le rôle de Petruchio ?
— Non ! s'exclama Walter en saisissant le bras de Duncan avec une force surprenante. Il me faut une Kate. Une femme avec du feu, du tempérament, une présence qui impose le respect... et surtout quelqu'un qui ne s'enfuira pas au premier coup de vent.
Un silence de plomb tomba sur la table. Duncan fixa Walter, les sourcils froncés, alors que la compréhension commençait lentement à infuser son esprit.
— Non, lâcha-t-il d'un ton sans appel.
— Duncan, écoute-moi ! 1642 ! La frontière écossaise ! rappela Walter avec emphase. Les dragons anglais te talonnaient. Qui t’a caché sous une pile de cadavres de chevaux pour te sauver la peau ? Tu m’as donné ta parole d’Immortel. "Une dette d’honneur", as-tu dit !
— J’entendais par là un duel, Walter ! Ou te prêter mon épée ! Pas... pas jouer les ingénues !
— Ton honneur est en jeu, MacLeod, intervint Fitzcairn, qui commençait à savourer la situation. Un Highlander revient-il sur sa promesse pour une simple histoire de garde-robe ?
Duncan lança un regard noir à Fitzcairn, qui luttait visiblement pour ne pas exploser de rire. Walter, sentant que la faille s'ouvrait, en rajouta une couche.
— On va te raser de près, te poudrer la face, et je t’assure que dans ce corset, tu auras une taille de guêpe à faire jalouser la reine. Tes cheveux longs feront merveille avec quelques boucles de fer. Tu seras la Kate la plus... mémorable de l'histoire de Londres !
— Je vais être ridicule, grogna Duncan en baissant la tête, sa "virilité" de clan s'effondrant sous le poids d’une promesse vieille de vingt ans.
— Tu seras sublime, mon cher ! s’enthousiasma Walter en le tirant déjà vers la sortie. Viens, les répétitions n’attendent pas. On a de la dentelle à ajuster sur ces épaules de bûcheron !
Alors que Duncan suivait Walter d'un pas qui ressemblait à une marche vers l'échafaud, Fitzcairn vida sa pinte d'un trait et hurla derrière eux :
— Garde-moi une place au premier rang, Mac ! Je ramènerai des roses... et peut-être un mouchoir pour tes vapeurs !