L'Héritage de Rebecca
Chapitre 1 : Le Silence des Entrailles
4293 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 04/02/2026 09:53
Mycènes, 1200 av. J.-C.
La poussière de l’Argolide avait ce goût de thym séché qui finissait par saturer tout ce qu’elle touchait. Arete l'avait dans la gorge, sur les lèvres, jusque dans le pli de son corsage serré qui laissait sa poitrine offerte au soleil de midi. Elle réajusta les rosettes d'or qui pesaient à ses oreilles avec une précision machinale. Ce métal était sa parure et son armure. En tant que Potnia, elle était la maîtresse absolue de ce domaine, celle dont le regard d'acier gérait sans faillir les réserves d’huile et le grain. Mais ce matin, alors qu'elle observait les esclaves briser le blé, Arete se sentait comme une lame trop bien aiguisée qui n'aurait rien à trancher.
Son mari, le Lawagetas, était reparti vers l'Est depuis des lunes. Leur union était une alliance de marbre, un pacte de pouvoir scellé sans heurt mais sans passion. Il n’était pas là pour voir ce que son absence laissait derrière lui. Ce vide sourd, niché au creux de son ventre, qui avec les années était devenu une force impatiente, une énergie vibrante qu'elle ne parvenait pas à canaliser. Elle savait ce que l’on murmurait dans les cuisines, et cela lui tirait parfois un sourire amer : une femme noble sans héritier était comme un champ frappé par la foudre : belle à regarder, mais inutile.
L'après-midi, elle chercha la fraîcheur du mégaron. Les colonnes de bois rouge s'élevaient vers le plafond comme des bras protecteurs. Elle s'assit sur un banc de bois sculpté, à côté de sa sœur Eriphyle. Ses yeux s'attardèrent sur le nouveau-né, dont les pleurs ininterrompus montaient en vrille sous les hautes poutres, avec une intensité qu'elle ne parvenait plus tout à fait à masquer derrière sa dignité habituelle. Eriphyle, les traits tirés par une nuit sans repos, soupira longuement avant de tendre l'enfant d'un geste qui tenait plus de la reddition que de la confiance.
— Prends-le, Arete, je t'en prie. On dirait que les Érinyes lui ont prêté leurs voix pour me tourmenter. Depuis l’aube il ne connaît que mes bras. Même les nourrices ont renoncé. Il hurle comme s’il voulait défier les dieux eux-mêmes.
Arete tendit les bras sans empressement visible, mais avec cette précision tranquille qu’elle mettait à tout. L’enfant, encore agité de soubresauts indignés, fut déposé contre elle. Elle ajusta son étreinte, une main large et ferme soutenant la nuque fragile, l’autre traçant lentement un cercle sur le dos minuscule.
— Allons, petit prince, dit-elle à mi-voix, comme si elle négociait un traité. Tu dépenses là une énergie que tu pourrais consacrer à de plus nobles conquêtes.
Le nourrisson inspira brusquement, surpris par la modulation basse de sa voix. Ses pleurs se brisèrent en hoquets, puis s’effilochèrent. Eriphyle la fixa, incrédule.
— Comment fais-tu ? Avec moi il se cambre comme un poulain sauvage.
— Tu lui offres ton inquiétude, répondit Arete avec douceur. Les enfants la boivent comme du lait. Il faut leur donner autre chose à goûter.
Elle pencha légèrement la tête, son front effleurant presque celui du nouveau-né.
— Le monde est déjà assez bruyant pour lui. Inutile d’y ajouter nos tempêtes.
L’enfant, désormais apaisé, agrippa d’une main maladroite le bord de son corsage. Arete sentit cette pression infime comme une brûlure délicieuse. Son regard, un instant, se troubla, mais sa voix demeura égale.
— Tu as de la chance, Eriphyle, murmura-t-elle. Ce petit monstre braille au moins pour nous rappeler qu'il est vivant. C'est autrement plus supportable que les silences de ce palais, qui finit par ressembler à un tombeau très bien décoré.
Elle ferma les yeux un instant, serrant l'enfant contre elle avec une ferveur presque désespérée. À ce moment précis, elle aurait troqué ses bijoux, son titre et la puissance des murs de Mycènes pour que ce poids soit le fruit de sa propre chair, pour que ce lien ne soit pas qu'un prêt éphémère.
À quelques mètres, près des métiers à tisser, Nyx la fixait. L’esclave ne s'était pas arrêtée de trier la laine pourpre, mais ses gestes étaient secs, saccadés. Nyx était une ombre de guerre, une captive ramenée de Milet après que les flammes eurent dévoré tout ce qu’elle aimait. Elle regardait Arete avec une haine qui lui brûlait la poitrine.
Regarde-la, pensa-t-elle en serrant les dents. La grande Potnia, qui se lamente sur son ventre vide, assise dans la fraîcheur et la soie… pendant que mes fils pourrissent dans une fosse.
Pour l'esclave, la mélancolie de sa maitresse était une obscénité. Elle voyait cette femme s'apitoyer sur un vide imaginaire alors qu'elle avait le luxe, la sécurité et le respect. Nyx, elle, n'avait plus rien que le souvenir du cri de ses enfants. Chaque fois qu'Arete caressait la tête de son neveu, elle sentait le métal froid du couteau de cuisine caché sous sa tunique l'appeler. Elle n'en pouvait plus de cette paix feutrée, de cette douceur royale qui lui rappelait chaque seconde sa propre déchéance. Elle voulait briser ce silence. Elle voulait que le sang d'Arete coule aussi rouge que la laine qu'elle tissait.
*
Les bruits du palais s’étaient tus les uns après les autres, jusqu’à ce que ne subsiste plus que le crépitement lointain d’un brasero, fragile battement de vie dans le silence épais de la nuit grecque. Arete, délestée de ses bijoux les plus lourds, était assise devant un miroir de bronze poli. L'image qu'il lui renvoyait était celle d'une souveraine dont la lassitude même possédait une certaine noblesse. Elle observait les lignes de son visage, cherchant une trace de ce que les années de solitude et de gestion du palais y avaient gravé.
Nyx s'approcha, sa silhouette mince et silencieuse comme une ombre, tenant une brosse en os. Arete ne se retourna pas. Elle était habituée à cette présence, à ces mains qui dénouaient les tresses complexes de ses cheveux auburn. Le contact de la brosse était un rituel qu’elle appréciait, une rare occasion où elle s'autorisait à baisser la garde.
— Ma nuque est si tendue, Nyx, murmura Arete, sa voix à peine audible. Appuie un peu plus fort, je t’en prie. Ma sœur prétend que porter un enfant brise le dos pour la vie. Je crois que ne pas en porter finit par raidir la nuque tout autant. C’est un étrange équilibre, n’est-ce pas ?
Elle eut un petit rire étouffé, dénué de pitié pour elle-même, mais chargé d'une mélancolie limpide. Elle fixa le regard de Nyx dans le reflet du bronze. Elle savait que l'esclave souffrait, elle n'était pas aveugle, mais elle ne savait pas comment combler le gouffre qui les séparait, alors elle offrait cette honnêteté brute, presque impudique.
Cette dernière obéit, accentuant la pression avec une lenteur calculée, ses doigts effleurant la nuque d’Arete avec une précision troublante. La Potnia ferma les yeux, se laissant aller à cette sensation, lasse de ce corps qui refusait la vie, lasse des murmures, lasse de cette attente sans nom qui lui rongeait l’âme. Dans le reflet incertain du miroir, le visage de Nyx demeurait impassible, mais ses yeux, eux, accrochaient la lumière avec une lueur sombre.
Un frisson inexplicable parcourut Arete. Elle rouvrit les yeux. La tête de Nyx était légèrement penchée, une mèche de cheveux noirs glissant devant son visage, dissimulant ce qu’elle faisait réellement. Il y eut un mouvement bref, presque élégant. Un glissement à peine audible.
Puis le choc.
Ce ne fut pas d’abord la douleur, mais un froid brutal, absolu, comme si l’air de la chambre venait de se figer d’un seul coup, se transformant en glace contre sa peau. Un filet de sang chaud s’échappa le long de sa nuque, suivi presque aussitôt par une douleur fulgurante, un éclair qui remonta sa colonne vertébrale et embrasa chaque fibre de son corps. Arete tenta de crier, mais aucun son distinct ne franchit ses lèvres, seulement un râle étouffé.
Elle bascula en avant, sa main cherchant un appui et griffant le bronze du miroir, qu’elle fit tomber dans un fracas sourd. Le monde se mit à tourner autour d’elle, la lumière de la lampe à huile se déformant, dansant sous ses yeux comme une flamme mourante avant de se dissoudre. Le froid l’envahissait désormais tout entière, un froid profond, implacable, qui s’insinuait dans ses os, sa chair, jusqu’à son âme. Elle eut la sensation de tomber, de se noyer dans un vide sans fond, tandis que le battement de son cœur ralentissait, s’affaiblissait, se réduisait à un écho lointain.
Et le monde devint noir.
*
Arete rouvrit les yeux dans une aspiration violente, l’air s’engouffrant dans ses poumons comme une matière brûlante, lourde, presque insupportable, tandis que le froid polaire qui l’avait emportée quelques instants plus tôt se dissipait brusquement, remplacé par une chaleur électrique qui faisait vibrer chaque parcelle de son corps.
Elle demeura étendue au sol, incapable de bouger, le regard fixé sur les poutres sombres du plafond. Le silence du mégaron, autrefois apaisant, lui parut soudain monstrueux, amplifiant le moindre craquement du bois, le moindre souffle de la nuit. Elle porta une main tremblante à sa nuque. Ses doigts rencontrèrent une surface lisse, une peau intacte, mais le tissu de sa tunique était raide, collant de ce sang qui n'aurait plus dû couler.
Elle se redressa, prise de vertiges. Le miroir de bronze, renversé au sol, lui renvoya un reflet qu'elle ne reconnut pas : ses cheveux étaient emmêlés, son visage d'une pâleur spectrale. Elle n'était pas un fantôme, elle sentait son cœur battre avec une force nouvelle. Pourtant, elle savait qu'elle était morte. Elle avait senti l'âme quitter son enveloppe.
Chancelante, elle se leva et s’approcha de la porte. Il fallait qu’elle voie quelqu’un. Il fallait qu’une voix humaine lui dise que le monde n’avait pas basculé dans la folie.
Dans le couloir noyé de pénombre, une silhouette s’agitait près des réserves. Nyx. L’esclave entassait fébrilement quelques victuailles dans un sac de toile, ses gestes désordonnés, précipités, trahissant une panique incontrôlable. Elle se retourna brusquement, sans doute alertée par le bruit léger des pas d’Arete sur le sol.
Leurs regards se heurtèrent.
Nyx laissa échapper un son rauque, étranglé, qui n’avait plus rien d’humain, avant qu’un cri étouffé ne lui échappe enfin. Ses yeux s’écarquillèrent jusqu’à l’horreur, fixés sur la silhouette de sa maîtresse debout, vivante, là où elle aurait dû n’être qu’un corps refroidi. L’incompréhension qui tordait ses traits était plus tranchante que la lame qu’elle avait utilisée. Ce qui se tenait devant elle n’était plus Arete, mais une aberration, un spectre revenu des profondeurs pour réclamer vengeance.
L'esclave lâcha son sac et recula, trébuchant contre un coffre, avant de s'enfuir à perdre haleine vers la sortie des serviteurs, ses hurlements s'étouffant dans l'obscurité.
La terreur de la femme frappa Arete de plein fouet. Si Nyx la regardait avec un tel effroi, alors son mari, sa sœur, tous ceux qu’elle aimait verraient la même chose. On la montrerait du doigt. On la jetterait au feu. On l’offrirait en sacrifice pour apaiser des dieux qu’elle ne comprenait plus.
La panique s’empara d’elle. Elle retourna précipitamment dans sa chambre, agissant sans réfléchir, guidée par un instinct presque animal. Elle arracha une dague de bronze à son fourreau d’ivoire - un présent de son mari - puis rassembla à la hâte quelques bijoux, qu’elle noua dans un pan de son manteau.
Arete franchit le seuil du palais en silence, glissant entre les murs cyclopéens comme une ombre. Elle ne savait pas où elle allait, seulement qu’elle ne pourrait jamais revenir. Elle s’enfonça dans la nuit, fuyant la seule vie qu’elle ait jamais connue pour une route sans retour, vers une éternité dont elle ignorait encore jusqu’au nom.
*
Elle erra durant des semaines. Elle n’était plus la Potnia de Mycènes, mais elle en gardait le port de tête, même sous un manteau de laine râpée dont les bords s’effilochaient sur les sentiers de l’Argolide. Elle survécut grâce aux quelques bijoux qu’elle troqua, marchandant chaque grain de blé avec une fermeté qui déconcertait les paysans. Ce n'était pas seulement son or qui la portait, mais cette vitalité nouvelle, insolente, qui refusait de la laisser s'effondrer. Elle habitait ce nouveau corps comme une étrangère dans son propre palais, observant avec une distance presque ironique sa douleur s'évanouir plus vite que de raison.
Son entrée dans Tirynthe se fit dans le tumulte d’un jour de marché. Les cris des marchands, les sabots des bêtes et le grincement des charrettes s’entremêlaient dans un chaos étouffant, tandis que les murs de la citadelle, plus massifs encore que ceux de Mycènes, semblaient se dresser autour d’elle avec indifférence.
Au détour d’une ruelle encombrée de ballots de foin, le monde bascula. Une vibration sourde jaillit de la base de son crâne et se propagea dans ses nerfs, un bourdonnement intérieur si intense qu’elle en eut le souffle coupé. L’air sembla vibrer avec elle, saturé d’une fréquence insupportable qui lui souleva le cœur. Arete s’immobilisa, plaqua ses mains contre ses tempes, persuadée un instant que son crâne allait céder sous la pression. La foule autour d’elle se dissout en un tourbillon confus de couleurs et de sons étouffés, et elle recula jusqu’à heurter un mur, submergée par cette présence invisible qui avait hurlé à travers son sang.
Puis, aussi soudainement que cela avait commencé, tout s’éteignit.
Il ne resta qu’un silence pesant, et une faiblesse profonde qui la laissa adossée à la pierre, haletante, tremblante, incapable de comprendre ce qui venait de lui arriver.
— Respire. Cela passera.
La voix était calme, posée, étonnamment proche. Arete leva les yeux et découvrit un homme debout devant elle, d’un âge mûr, la peau marquée par le soleil, le regard d’une acuité presque déstabilisante. Contrairement aux passants qui détournaient les yeux ou la détaillaient avec la condescendance réservée aux mendiants, il la fixait avec une attention différente, dépourvue de pitié. Une reconnaissance silencieuse. Lorsqu’il posa une main ferme sur son épaule, ce ne fut pas pour la soutenir, mais comme pour ancrer une évidence qu’elle n’était pas encore prête à entendre. Arete se dégagea aussitôt, droite malgré le vertige.
— Gardez votre compassion, dit-elle d’une voix basse mais nette. Je ne mendie rien.
Un léger silence passa entre eux. L’homme ne retira pas sa main tout de suite, mais il ne la resserra pas non plus.
— Tu n’es pas mourante, si c’est ce que tu crains.
— Mourante… Non. Il semblerait que cela ne me soit plus accordé si facilement.
Sa voix n’avait rien de bravache ; seulement une constatation encore mal comprise. Le regard de l’homme se fit plus attentif encore.
— Ce que tu as senti… ce n’est pas une faiblesse.
— Alors c’est quoi ? Une punition des dieux pour avoir trop longtemps tenu debout ?
Il esquissa l’ombre d’un sourire.
— Non. Une rencontre.
Arete plissa légèrement les yeux.
— Avec qui ?
Il la considéra une seconde de plus, comme s’il pesait ce qu’elle était capable d’entendre.
— Avec moi.
Aganesthes était forgeron à Tirynthe, un homme dont la réputation dépassait les murs de la citadelle, et dont on disait que les lames ne se brisaient jamais. Il la guida à travers un lacis de ruelles étroites jusqu’à sa demeure, une bâtisse de pierre massive attenante à la forge. À l’intérieur, dans la fraîcheur de la pièce principale, loin du tumulte du marché, Arete sentit enfin son esprit se calmer.
Il lui tendit une coupe d’eau en terre cuite, puis s’assit face à elle, l’observant longuement, sans hâte. Le manteau poussiéreux, la fatigue, la noblesse de ses traits qui persistait malgré l’errance : rien ne lui échappait. Sans détour, il posa des mots sur l’indicible.
— Tu te demandes si un démon s’est emparé de toi, dit-il d’un ton égal. Ou si quelqu’un a appelé sur toi une malédiction depuis les enfers. La vérité est plus simple. Tu es morte… et tu es revenue.
Alors pendant des heures, Aganesthes lui dévoila l’impossible. Il parla de ce qu’ils étaient devenus, de ces êtres pour lesquels le temps cessait d’être un ennemi. Il lui expliqua la règle de fer, immuable : seule la séparation de la tête et du corps pouvait mettre un terme définitif à leur existence. Il évoqua aussi ce vide qu’elle connaissait déjà, ce silence des entrailles qu’elle avait si longtemps cru être une malédiction personnelle, et qui prenait désormais une dimension irrévocable. Enfin, il parla du Jeu, cette nécessité brutale qui les condamnait à s’affronter, à trancher la tête de leurs semblables pour absorber leur puissance, leur essence, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un.
Elle l'écoutait avec cette lucidité tranchante qui commençait à définir sa nouvelle existence. Le vide de son ventre, cette ancienne malédiction, avait désormais un nom : l'éternité. Elle contempla ses mains un instant, des mains faites pour peser l’or, sceller des alliances, distribuer des ordres que d’autres exécutaient. Pas pour frapper.
— J’ai gouverné des réserves de grain, pas des champs de bataille, poursuivit-elle avec une ironie contenue. On m’a appris à reconnaître la pureté d’une huile à son parfum, à juger un homme à la fermeté de son regard… jamais à lever une lame contre lui.
— Et toi, Aganesthes ? Reprit-elle. Pourquoi m'aider ? Ma tête ne t'apporterait-elle pas ce "pouvoir" dont tu parles ? Je ne sais même pas tenir un couteau de cuisine, tu n'aurais aucun effort à faire.
L'immortel laissa échapper un léger sourire.
— Parce que je préfère une conversation intelligente à un éclair de puissance éphémère. J’ai vu trop de sang couler pour vouloir le tien sans raison. Et parce que, dans ce Jeu, je préfère de loin une compagne de route à une proie de plus.
— Alors il va me falloir apprendre, dit-elle calmement.
*
Dans l’arrière-cour de la forge, parmi les étincelles projetées par l’enclume et le fracas régulier du métal frappé, Aganesthes façonna Arete comme on façonne une lame : par la répétition, la rigueur et la douleur. Il lui apprit que son corps était désormais son seul rempart, qu’il fallait l’endurcir sans jamais s'endurcir elle-même. Il lui enseigna le maniement de l’épée courte de bronze, lourde, exigeante, qui ne pardonnait ni l’hésitation ni l’excès de confiance, et qui demandait autant de précision que de force contenue. Sous sa tutelle, Arete cessa de reculer. Elle comprit que la douceur qu’elle portait encore en elle n’était pas une faiblesse à extirper, mais une armature intérieure, le fourreau nécessaire à une force qui, sans cela, la consumerait. Peu à peu, elle cessa de pleurer la vie qu’elle avait perdue pour commencer à accepter celle qui s’imposait à elle.
Les saisons s’enchaînèrent dans un rythme immuable, scandés par le chant de l’enclume et le choc sourd des lames de bronze. Arete n’était plus la femme qui avait fui Mycènes au cœur de la nuit ; elle était devenue une présence sûre, une combattante dont les gestes prolongeaient naturellement l’arme qu’Aganesthes lui avait forgée. Jusqu’au soir où quelque chose changea.
L'immortel rentra du marché plus tôt que prévu. Il ôta son tablier de cuir sans un mot, et Arete sut aussitôt que la forge n’était plus un refuge. Dans son regard, elle lut une tension nouvelle, froide, maîtrisée, comme celle d’un homme qui avait reconnu un danger qu’il ne pouvait ignorer.
— J’ai croisé l’un des nôtres près des remparts, dit-il enfin. Il se nomme Kronos. Jamais je n’ai senti une telle violence contenue dans le sang d’un immortel.
Le duel avait été fixé pour la nuit même, dans les collines sèches qui dominaient la citadelle. Aganesthes ne parla pas de victoire ni de défaite, seulement de nécessité. Il savait déjà que l’affrontement dépasserait ce qu’il avait connu jusque-là, que ce combat ne se résoudrait pas par la seule maîtrise de la lame.
Il conduisit Arete près du foyer et écarta une lourde pierre descellée du mur, dissimulée derrière des amphores et des outils anciens, révélant un coffret d’ivoire jauni par le temps. À l’intérieur reposait un cristal d’une pureté irréelle, dont les facettes accrochaient la lumière des flammes comme si elles la retenaient prisonnière : la Pierre de Mathusalem. Tandis que le jour déclinait, il lui parla longuement de cet objet, des récits qui l’entouraient, d’une vie prolongée au-delà de toute mesure et d’une force capable de dépasser les limites ordinaires, mais ses paroles étaient avant tout chargées de mises en garde.
— Si je ne suis pas revenu avant l’aube, Arete, prends ceci et pars. Ne cherche pas à me venger. Face à un homme comme Kronos, la colère est une arme retournée contre soi. Ce cristal n’est pas un trésor. C’est un poids. Et il ne doit jamais tomber entre de mauvaises mains.
Il posa ses mains sur les épaules de sa protégée et plongea son regard dans le sien, comme pour lui transmettre une dernière fois ce qu’aucun mot ne pouvait contenir. Puis, lorsque l’ombre des remparts commença à engloutir la ville, il quitta la forge et s’enfonça seul dans les collines.
Arete demeura assise contre la porte de bois massif, le coffret serré contre elle. Elle ne pria pas les dieux, elle les connaissait trop bien pour espérer leur pitié. Elle écouta le vent s’engouffrer dans les ruelles désertes, guettant un pas, un souffle, la vibration familière qui aurait annoncé le retour de son maître. Rien ne vint. Lorsque l’aube se leva, le silence persista, brutal dans son absence même. Elle n’eut pas besoin de voir le corps d’Aganethes pour comprendre que son essence nourrissait désormais la puissance de Kronos.
Elle ne versa pas de larmes. Elle se leva, ajusta son manteau avec la même dignité qu'elle ajustait autrefois ses rosettes d'or, et glissa le cristal dans sa besace.
— Je n'oublierai pas la leçon, Aganesthes, murmura-t-elle à la maison vide. Mais ne m'en veux pas pas si j'ajoute un peu de vin et de soie à cette vie d'errance que tu m'as léguée.
Elle quitta Tirynthe avant le réveil de la ville, une silhouette solitaire emportant un secret millénaire.
*
Dans son sommeil, l'éclat de la pierre devint aveuglant, fusionnant avec le soleil de Grèce et le bruit strident des cigales qui s'entrechoquaient dans ses tempes. Puis, soudain, le son se transforma. Les cigales devinrent le tintement lointain d'une cloche de bronze, et la chaleur écrasante de l'Argolide fit place à une fraîcheur de pierre humide et de cire d'abeille.
Rebecca ouvrit les yeux.
Elle n'était plus Arete, la fugitive de l'âge du Bronze. Elle était dans sa chambre, au cœur de son monastère. Le silence n'était plus celui des collines de Tirynthe, mais celui, feutré et paisible, des hautes voûtes médiévales. Sa main, posée sur la couverture de laine, rencontra un objet froid. Ses doigts se refermèrent sur le fragment de cristal qu'elle portait toujours sur elle - un éclat de la pierre originale, brisée par ses soins bien des siècles plus tard.
Une mélancolie sourde monta en elle, lente et inexorable. Le rêve se dissipait déjà, comme une brume au lever du jour, mais le poids du souvenir demeurait intact. Elle se redressa avec précaution et porta le regard vers la petite fenêtre de sa cellule, où filtrait une lumière d’aube, pâle et silencieuse. Entre ces murs, loin des collines arides de Tirynthe, elle savait pourtant que rien n’avait réellement disparu. Ce qui avait été vécu ne s’effaçait jamais. Cela changeait seulement de forme.