L'Héritage de Rebecca

Chapitre 2 : L'Âme Apprivoisée

3632 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/02/2026 06:49

Vallée du Loiret, an 845

Le monastère de la Source Claire s’élevait au creux d’une vallée étroite, prisonnière des herbes hautes et des carrés de simples. Sous le règne des Carolingiens, Rebecca avait su faire de cet endroit bien plus qu’une retraite religieuse. Aux yeux du monde, elle était l’abbesse : une femme droite, dont l’autorité ne se discutait pas. Mais derrière les murs épais, sur ce sol sacré qui imposait une trêve de sang entre Immortels, Rebecca avait établi sa propre loi. Ici, elle n’était pas seulement l’abbesse. Elle était la Mère.

Autour d’elle gravitait une petite constellation d’âmes que le temps avait cessé d’entamer.

Valerius était le plus ancien. Sa carrure trahissait une jeunesse passée sous les armes, au service des seigneurs carolingiens, dans ces troupes disciplinées où l’obéissance comptait plus que la gloire. Il avait appris à tenir une ligne, à attendre l’ordre, à survivre dans la boue comme sous le soleil. À la Source Claire, il s’occupait de la forge et des vignes, reproduisant sans y penser les gestes méthodiques d’une vie militaire transposée dans la paix monastique. Ses tempes grisonnantes resteraient figées à jamais à ce seuil trompeur de maturité, donnant l’illusion d’un homme arrivé à l’âge où l’on transmet plutôt qu’on combat. Avec Rebecca, il partageait une compréhension tacite. Non parce qu’il avait traversé les mêmes siècles, mais parce qu’il savait reconnaître le poids du commandement et ce qu’il coûte à celui qui l’assume trop longtemps. Il était le seul à percevoir, derrière la maîtrise impeccable de l’abbesse, cette fatigue ancienne, une mélancolie qui ne venait pas de ce monde-ci, mais que son silence respectait sans jamais chercher à nommer.

Bertille, la novice franque, lui ressemblait peu. Arrachée aux flammes d’un bûcher lors de sa première mort, elle s’accrochait à la règle monastique comme à une planche de salut. Le scriptorium était son refuge : sa plume y traçait des lignes d’une perfection presque douloureuse, animée par une ferveur qui trahissait son refus d’accepter ce qu’elle était devenue. Bertille ne voulait pas apprendre à survivre ; elle voulait croire qu’en priant assez fort, elle pourrait redevenir mortelle.

Loïc, enfin, était le plus difficile à contenir. Figé à seize ans pour l’éternité, le jeune Celte portait en lui une énergie brute qu’aucune règle ne parvenait vraiment à canaliser. Il supportait mal la clôture du monastère, l’immobilité, les silences imposés. Pour Rebecca, il incarnait la fragilité même de son rôle : une flamme vive qu’elle devait protéger autant du monde que de lui-même.


Leurs journées obéissaient à un rythme immuable. Dès l’aube, dans un petit bois proche du cloître, le claquement des lames remplaçait les chants liturgiques. Rebecca les menait avec une rigueur qui n'excluait pas l'esprit. Alors que Loïc s'emportait lors d'un assaut, elle para son coup avec une économie de mouvement déconcertante, un léger sourire aux lèvres.

— La colère est un luxe de mortel, Loïc, dit-elle en désarmant le jeune homme d'un geste sec. Nous, nous avons tout le temps d'être patients. Recommence, et essaie de ne pas ressembler à un paysan qui bat son blé.

L’après-midi, elle les contraignait à la lumière douce du scriptorium. Elle exigeait qu’ils copient Homère ou Marc Aurèle. À ses yeux, un Immortel sans culture n’était qu’un animal traqué.

— Si vous devez traverser les siècles, leur disait-elle en examinant une calligraphie hésitante de Bertille, faites en sorte d'avoir au moins quelque chose d'intéressant à vous dire à vous-mêmes. La solitude est bien plus supportable quand on est en bonne compagnie intérieure.

Le soir, Rebecca s’autorisait enfin le silence. Assise sur un banc de pierre face au jardin, elle partageait parfois ce moment avec l'un d'eux. En les observant, elle sentait le vide ancien qui l'avait autrefois torturée à Mycènes se combler, non par la chair, mais par le sens. Elle n’avait jamais porté d’enfant dans son ventre, mais ici, elle était devenue une origine. Elle les élevait pour un avenir qu’ils affronteraient sans elle, espérant que les racines qu’elle leur offrait seraient assez solides pour soutenir le poids d'une éternité qu'elle n'avait plus peur de regarder en face.


*


Francie occidentale, an 850

Le voyage depuis Aix-la-Chapelle pesait sur les épaules de Rebecca, non par la fatigue du corps - qu’elle savait depuis longtemps domptée - mais par celle de l’esprit. Le synode avait été un enchevêtrement de débats théologiques, de rivalités feutrées et de manœuvres politiques qui, sous leurs habits pieux, n’étaient guère différentes des luttes de pouvoir qu’elle avait déjà vues naître et mourir sous d’autres cieux. Pourtant, de ce tumulte, une présence s’était détachée avec une netteté presque troublante : Darius.

Elle ne s’était pas attendue à rencontrer un semblable dans l’entourage immédiat de l’Empereur, dissimulé sous les traits d’un conseiller dont l’érudition mesurée et la retenue inspiraient le respect sans jamais appeler l’admiration ostentatoire. Leur reconnaissance avait été immédiate, ce frisson discret qui n’appartenait qu’à eux. À la tombée du jour, ils s’étaient retrouvés à l’écart des délégations et des intrigues, échangeant longuement avec cette aisance rare que seuls ceux qui ont vu les siècles se succéder savent encore s’accorder.

Ils avaient parlé des hommes et de leurs violences cycliques, des empires qui se prétendent éternels avant de s’effondrer, de la foi comme refuge autant que comme arme. Rebecca avait perçu en Darius un écho familier : la même lassitude lucide face aux dérives du pouvoir, mais aussi cette volonté tenace de préserver, malgré tout, ce qui pouvait encore l’être. Sa tempérance presque ascétique faisait étrangement écho à la vie qu’elle menait à la Source Claire. Avant de se séparer, ils s’étaient promis de s’écrire, conscients que cette amitié naissante survivrait sans peine aux distances, aux dogmes et aux règnes à venir.


Mais lorsqu’elle franchit les portes d’Orléans, ses pensées se dissipèrent brutalement, balayées par la réalité âpre de la ville. La peste y régnait en maître. L’air était lourd de chaux vive et de chair en décomposition. Un tumulte soudain attira son attention. Des cris, des coups, le bruit sourd du bois contre la chair. Rebecca pressa le pas et déboucha sur une petite place où une foule décharnée, dévorée par la peur et la colère, s’acharnait sur une silhouette étendue à même le sol.

— Voleuse de mort ! Elle apporte le mal !

La femme, brune, les vêtements en lambeaux, tentait de se protéger tant bien que mal, ses bras levés au-dessus de sa tête sous une pluie de pierres et de bâtons. Elle avait été surprise en train de voler du pain dans une maison contaminée. Pour cette foule affamée et terrorisée, elle n’était plus une mendiante désespérée, mais l’incarnation même du fléau qui les frappait.

À mesure que Rebecca s’approchait, une sensation familière se manifesta en elle. Ce n’était pas le bourdonnement plein et affirmé d’un Immortel, mais quelque chose de plus fragile, de plus instable : une résonance embryonnaire, un potentiel à peine éveillé. Elle ne l’avait ressentie que rarement au cours de sa longue existence. Le temps sembla se dilater. Rebecca vit distinctement le dernier coup s’abattre sur la tempe de la voleuse. Le corps se relâcha aussitôt, le souffle s’éteignit dans un râle bref. Et, au même instant, cette vibration ténue disparut.

Déjà, les hommes s’activaient, tirant le corps inerte vers une charrette où s’entassaient d’autres cadavres. L’un d’eux brandit une torche, prêt à purifier par le feu ce qu’ils croyaient être une source de contagion.

— Halte.

La voix de Rebecca fendit l’air avec une autorité qui fit hésiter la foule.

— Ce corps appartient à Dieu, déclara-t-elle d’un ton sans appel. Vous avez déjà versé le sang. N’y ajoutez pas le sacrilège. Cette femme doit recevoir les derniers sacrements. Je réclame sa dépouille pour mon abbaye.

Les hommes échangèrent des regards hésitants. Murmurant des prières, reculant comme si la peste pouvait désormais passer par cette femme debout devant eux, ils finirent par s’écarter, abandonnant le corps dans la poussière.

Rebecca se pencha alors sur l’inconnue. Sous la crasse, le sang et les ecchymoses, elle distingua des traits marqués par une vie âpre, sans concessions. Même figée dans la mort, la voleuse conservait une beauté brute, presque provocante, comme si la violence subie n’avait pas entièrement réussi à l’éteindre. Elle avait lutté pour chaque jour, chaque bouchée, jusqu’à ce que la haine de la foule lui arrache le dernier.

Rebecca glissa ses bras sous ses épaules, sentant encore, sous le tissu grossier, une chaleur résiduelle.

— Tu as choisi un bien mauvais moment pour te faire tuer, petite, murmura-t-elle pour elle seule. Mais j'admire ton sens du spectacle.

Avec un effort maîtrisé, elle hissa le corps inerte sur le bât de son mulet, ajustant les sangles avec précision, puis sans s’attarder, elle se remit en route, pressant le pas, consciente que le temps jouait contre elle. Des blessures d’une telle violence se refermeraient vite - bien trop vite pour des yeux mortels. Si l’on voyait cette femme se redresser et reprendre son souffle après avoir été battue à mort, les cris de peste laisseraient place à ceux de sorcellerie, et alors, ni voile ni croix ne suffiraient à la protéger du bûcher.


*


Le retour à la Source Claire n’eut rien d’une procession. Valerius était parti depuis près d’un an, convaincu que son apprentissage ne lui apporterait plus rien, et l’absence de Loïc - décapité sur une route de Neustrie pour une provocation de trop - pesait encore lourdement dans les couloirs du monastère. Rebecca sentait ce manque comme une blessure sourde, une fatigue intérieure qu’aucun repos ne dissipait. Elle portait en elle l’amertume d’un échec, se demandant parfois si elle n’avait fait que façonner une proie de plus pour le Jeu.

La jeune femme qu’elle avait ramenée d’Orléans découvrait les lieux avec une méfiance évidente. Elle observait les murs de calcaire clair, les arcades du cloître, les silhouettes silencieuses des novices, comme on jauge une cage dorée dont on cherche déjà la faille. Elle n’avait encore donné aucun nom, se contentant de répondre par des haussements d’épaules ou des regards en biais, comme si toute information pouvait être utilisée contre elle.

Lorsque Rebecca la présenta à Bertille, le contraste frôla l’absurde. Bertille, les mains jointes, le regard obstinément baissé, semblait faite de la même pierre que les murs du monastère. L’autre, droite malgré la fatigue encore perceptible dans ses traits, les bras croisés sur sa poitrine, la détailla de la tête aux pieds avec une expression de défi à peine voilée.

— Voici Bertille, dit Rebecca avec douceur. Elle t’aidera à trouver tes marques ici.

La nouvelle venue arqua un sourcil.

— Elle aide aussi à rester éveillée ? Parce qu’à la voir, j’ai déjà envie d’hiberner jusqu’au siècle prochain.

Bertille vira au pourpre. Rebecca, loin de s'offusquer, laissa errer sur ses lèvres un sourire imperceptible. Elle retrouvait en cette inconnue le feu de Loïc, mais avec une intelligence de survie bien plus affûtée.

— L'ennui est un excellent professeur de patience, répliqua Rebecca avec une douceur tranchante. Et la patience est souvent ce qui sépare un Immortel d'un cadavre encombrant.

Elle fit un pas vers la jeune femme, soutenant son défi sans ciller.

— Et toi ? Comment dois-je t’appeler, avant que l'envie de nous quitter ne te reprenne ?

Un silence s’installa. La jeune femme hésita, comme si donner son nom revenait à céder du terrain. Puis elle haussa légèrement les épaules.

— Amanda, finit-elle par dire. Ça suffira bien.

Rebecca inclina la tête.

— Amanda, répéta-t-elle. Un nom charmant pour quelqu'un qui semble si décidée à ne pas l'être.

À cet instant, Rebecca sut que cette jeune femme serait son plus grand défi. Amanda n'était pas une novice à qui l'on enseignait les règles ; c'était un incendie qu'il fallait apprendre à canaliser avant qu'il ne dévore tout sur son passage, à commencer par elle-même.


Les premiers mois furent une guerre d’usure. Amanda volait par réflexe, comme on respire : des bougies, des cuillères d’étain, du pain encore tiède qu'elle dissimulait dans ses manches avec une dextérité de magicienne. Elle se moquait ouvertement de la ferveur de Bertille, la surnommant « la colombe de pierre », et testait sans cesse les limites, comme pour vérifier que ce refuge ne disparaîtrait pas au premier faux pas.

Sous la direction de Rebecca, l’apprentissage dépassa rapidement le simple maniement de l’épée. Il passa par la plume, la lecture du latin, et l’art plus subtil encore de porter la soie sans avoir l’air d’une déguisée. Amanda râlait, mais elle apprenait avec une rapidité qui trahissait une intelligence affamée.

Un soir d’hiver, Rebecca la surprit dans sa cellule personnelle. La jeune immortelle tenait entre ses doigts le coffret d’ivoire jauni, entrouvert. Les fragments de la Pierre de Mathusalem reposaient à l’intérieur, captant la lueur pâle de la lune qui filtrait par la fenêtre étroite. En voyant sa mentore, Amanda se figea, déjà prête à dégainer une réplique acerbe… ou à s’enfuir.

— Elle est magnifique, dit Rebecca en s’asseyant calmement à côté d'elle. Mais elle ne t’offrira jamais ce que tu crois chercher.

Amanda serra un fragment dans sa paume.

— Avec ça, je pourrais acheter une ville entière, marmonna-t-elle.

— Sans doute, répondit Rebecca avec un petit rire. Mais tu serais toujours seule au milieu de tes murs. On ne possède vraiment que ce que l'on ne peut pas perdre, Amanda. Et ce cristal n'est qu'un caillou brillant si tu n'as pas l'esprit pour le porter.

L'Abesse posa doucement sa main sur la sienne. Elle ne tenta pas de reprendre le cristal. Elle attendit. Ce geste simple, cette absence de colère ou de menace, fissura la carapace.

— Pourquoi tu ne me chasses pas ? souffla-t-elle. J’ai voulu voler. Encore.

— Parce que tu vaux mieux que ce que tu prends, répondit Rebecca sans hésiter. Ici, tu n’es plus une proie. Tu es une élève. Ma sœur, si tu l’acceptes.

Ce pardon sans condition fut un choc pour Amanda. Peu à peu, la méfiance céda la place à une curiosité affamée. Rebecca polissait cette insolence brute avec patience, transformant la voleuse en une femme dont l’élégance devenait une arme nouvelle, aussi affûtée que son esprit, et dont le sourire promettait déjà qu’elle ne serait jamais docile, seulement libre.


Quelques années plus tard, le scriptorium avait perdu de sa solennité. Les codices soigneusement reliés y étaient toujours respectés, les pupitres demeuraient alignés avec une rigueur presque militaire, mais l’air se chargeait parfois d’une légèreté inattendue.

— Ton latin devient presque tolérable, Amanda, nota Rebecca sans lever les yeux de l’ouvrage qu’elle annotait. Presque. Mais j’ai remarqué que le vin de messe s'évapore avec une rapidité qui défie les lois de la nature…

— Le Seigneur est miséricordieux. Il multiplia les pains, après tout. Je ne vois pas pourquoi il ne multiplierait pas les jarres. Et puis Bertille prie tellement qu’il faut bien compenser le déficit de péchés dans cette abbaye.

Un soupir feint traversa Rebecca, mais ses lèvres frémirent.

— Je m’efforce d’élever des esprits, pas d’organiser une redistribution clandestine des ressources sacrées.

Elle posa enfin sa plume, fixant Amanda.

— Si tu mettais autant d’énergie dans tes exercices d’escrime que dans tes razzias de cave, tu serais déjà redoutable.

— Qui te dit que je ne fais pas les deux ? L’escrime, c'est l'art de ne pas se faire prendre. Et je n'ai pas renversé une seule goutte cette nuit. Ce qui, compte tenu de l’obscurité et de l’escalier, relève d’un talent certain.

— Le talent n’est qu’une promesse, répondit Rebecca avec calme. Ce qui m’intéresse, c’est la constance.

Elle referma le codex avec soin.

— Bien. Ce soir, nous verrons si tu es aussi agile avec une lame qu'avec une bouteille. Mais si je te touche, tu rendras les trois derniers pichets. Intégralement.

Amanda esquissa un sourire éclatant.

— Voilà une pénitence que je ferai tout pour éviter.


*


Les années avaient glissé sans fracas sur la Source Claire. Le monastère n’avait pas changé, mais Amanda, elle, n’était plus la même. Elle portait désormais sa liberté comme une seconde peau, avec cette élégance maîtrisée qui ne devait rien au hasard. Son verbe était devenu aussi précis que sa lame, et son regard, bien que plus calme, conservait cette étincelle d’ironie qui était désormais sa signature.

C’est elle qui annonça son départ.

Elles se tenaient dans le jardin, à l’heure où la lumière descendante adoucissait les pierres du cloître. Bertille était assise un peu plus loin, feignant de ne rien entendre, mais chaque mot trouvait pourtant son chemin jusqu’à elle.

— Je veux voir le monde, dit Amanda sans détour. Pas seulement ses bibliothèques. Je veux savoir ce que vaut cette éternité loin d'ici.

Rebecca observa cette femme qu’elle avait recueillie à demi sauvage. Elle sentit monter cette fierté mêlée d’une inquiétude qu’elle s’empressa de masquer derrière un sourire de circonstance.

— J’imagine que le vin de messe de la région ne te suffit plus, répondit-elle d'un ton léger. Si tu te sens prête à affronter le monde, Amanda, c'est que tu l'es.


Le départ eut lieu quelques jours plus tard. Dans la cour du monastère, Amanda sellait son cheval avec des gestes sûrs. Bertille s’approcha pour l’embrasser maladroitement, murmurant une bénédiction qu’Amanda accueillit avec un sourire tendre, un peu moqueur, mais sincère.

Rebecca observa la scène en retrait, laissant à chacune le temps de dire adieu à sa manière. Puis, lorsque les lanières furent serrées et que le cheval gratta le sol d’impatience, elle s’avança enfin.

— Avant que tu partes, dit-elle en sortant de sa manche un petit morceau de tissu sombre.

Elle le déplia lentement, révélant un éclat de cristal pâle, à peine plus grand qu’une phalange, dont la surface captait la lumière comme une eau immobile. Amanda fronça les sourcils.

— C’est un fragment de la Pierre de Mathusalem, expliqua Rebecca. Je n’en donne jamais l’ensemble. Seulement une part.

La jeune immortelle le prit avec précaution, sentant une étrange chaleur courir sous sa peau.

— Pourquoi ?

— Parce que ce cristal a des vertus anciennes, dit Rebecca sans entrer dans les détails. Disons qu’il protège autant qu’il révèle. Mais entier, il attire les convoitises. Et certaines mains ne devraient jamais le tenir.

Elle releva les yeux vers Amanda, l'air grave.

— Chaque élève qui quitte ce lieu en emporte un fragment. Tant qu’ils sont dispersés, personne ne peut s’en servir contre les autres.

— Tu prépares une guerre ? demanda Amanda, mi-sérieuse, mi-provocatrice.

Rebecca esquissa un sourire.

— Je prépare l’éternité.

Un silence s’installa. Amanda referma ses doigts sur le cristal, puis releva la tête.

— Je ne serai jamais une sainte comme Bertille, Rebecca. Je vais probablement te donner tort plus d'une fois. Mais je n'oublierai pas qui m'a appris à tenir debout.

— Ce que tu feras de cette liberté ne regarde que toi, corrigea Rebecca doucement. Va, Amanda. Et profite. Le monde manque cruellement de panache. Mais n’oublie pas : le panache sans un minimum de discipline, c’est juste une manière élégante de se faire couper la tête.

— Je ferai en sorte de garder la mienne sur les épaules. Au moins pour les quelques siècles à venir.

La jeune immortelle enfourcha son cheval et franchit les portes de l’abbaye sans se retourner. Rebecca resta sur le seuil longtemps après que la poussière du chemin se fut déposée, laissant le silence reprendre possession de la vallée. Elle sentit alors cette certitude rare, presque apaisante. Avec Amanda, elle n’avait pas seulement formé une Immortelle. Elle avait sauvé une âme et accepté, une fois de plus, de la laisser partir.

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