L'Héritage de Rebecca

Chapitre 3 : L'Héritage Brisé

2509 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 15/02/2026 09:42

Attique, 400 av. J.-C.

Le soleil de plomb de l’Attique écrasait les sentiers poussiéreux, transformant chaque inspiration en une brûlure sèche. Rebecca cheminait seule, son sac pesant contre son épaule, imprégné de l’odeur métallique des outils de bronze qu’elle venait de troquer à Sparte contre des herbes médicinales. Chaque pas soulevait une fine poussière ocre qui s’accrochait à ses sandales, mais elle ne se pressait pas. La perspective de retrouver la fraîcheur de la villa, et surtout la présence de Kyra, suffisait à rendre la chaleur supportable.

Sa protégée l’attendait sans doute déjà, à l’ombre des colonnes de la villa, feignant l’indifférence avec l’impatience mal dissimulée de ceux qui n’ont jamais appris à attendre. Rebecca l’avait rencontrée quelques années plus tôt, errant seule sur les routes de Laconie, le regard fiévreux et le corps marqué de blessures qui se refermaient trop vite. Kyra ne savait pas encore mettre de mots sur ce qu’elle était devenue ; elle savait seulement qu’elle ne mourait plus, que la douleur l’abandonnait toujours trop tôt, et que le monde continuait de la regarder comme une anomalie dangereuse.

De sa vie d’avant, Kyra parlait peu. Quelques fragments seulement affleuraient parfois : Sparte, les courses, la discipline implacable, et ce sentiment ancien de devoir sans cesse prouver sa valeur dans un monde qui n’attendait rien d’elle. Sa première mort - une chute lors d’une course - n’avait fait qu’ancrer plus profondément encore cette rage de se mesurer aux autres, comme si l’immortalité elle-même devait être gagnée à la force des muscles et de la volonté.

Même après avoir compris la nature de sa condition, la jeune immortelle continuait de défier chaque homme, chaque soldat, avec ardeur. Rebecca reconnaissait en elle une énergie farouche, indomptée, mais aussi cette fatigue précoce propre aux jeunes immortels qui confondent encore survie et combat. Elle tentait de lui enseigner la patience, l’économie des gestes, la valeur du retrait, sans jamais parvenir tout à fait à apaiser ce besoin viscéral de se dépasser, comme si s’arrêter revenait à disparaître.

Elle savourait encore ce silence rare, lorsque la sensation la frappa. Un frisson familier, mais d’une intensité terrifiante, lui remonta le long de la colonne vertébrale et lui glaça le sang.


Un homme l'attendait au détour d'un bosquet d'oliviers centenaires, là où le chemin se resserrait entre deux parois de roche vive. Grand, la silhouette imposante vêtue d'une cuirasse de cuir sombre qui avait vu passer bien des décennies, il ne s'était pas caché. Il tenait déjà son épée à la main, la pointe fichée dans le sol, comme s'il avait tout le temps du monde.

— Tu as mis du temps à quitter la cité, dit-il d'une voix qui semblait venir du fond des âges.

L'immortelle s'immobilisa, la main crispée sur la garde de son arme.

— Qui es-tu pour me barrer la route ?

L'homme esquissa un sourire froid.

— Quelqu’un qui a beaucoup voyagé pour te trouver, Arete de Mycènes. Ou devrais-je t’appeler Rebecca ? Ton nom est un murmure… mais il finit toujours par parvenir aux bonnes oreilles.

Il connaît mon nom. Il sait d'où je viens.

Rebecca dégaina son épée. Le duel fut bref et d'une violence inouïe. Cet homme ne combattait pas comme les soldats qu'elle avait croisés sur les champs de bataille ou dans les tavernes ; chaque coup portait une force dévastatrice, une technique polie par des millénaires de massacres. En quelques échanges, ses bras furent engourdis par la puissance des chocs. Un revers de garde l'envoya mordre la poussière. Avant qu'elle ne puisse se redresser, elle sentit le froid de l'acier contre sa peau, juste sous le menton.

— Ton maître était plus coriace, ricana l’inconnu, ses yeux sombres rivés aux siens. Mais il a emporté son secret dans la mort. J’ai retourné chaque pierre de sa forge après avoir pris sa tête. Fouillé chaque recoin. Rien. Il m’a fallu des siècles pour comprendre qu’une petite souris s’était enfuie avec le trésor avant mon arrivée. Où est-il ?

Le monde sembla s'arrêter autour de Rebecca.

C’est lui. L’homme dont Aganesthes m’avait parlé. Kronos. Il ne me tuera pas tant qu'il n'aura pas ce qu'il veut.

— Je ne sais pas de quoi tu parles, parvint-elle à articuler malgré la pression de la lame. Mon maître n'avait que du fer et du bronze.

Kronos appuya davantage, entamant la peau.

— Ne joue pas à l'innocente. Je parle du cristal. La Pierre de Mathusalem. Je sais qu'Aganesthes l'avait, et je sais que tu l'as prise.

Sous la pression de la lame, elle sentit une perle de sang couler le long de son cou. L'immobilité de Kronos était celle d'un prédateur qui sait qu'il a déjà gagné. Rebecca devait gagner du temps, trouver une faille dans cette puissance écrasante. Elle ne pouvait pas mourir ici, pas alors que Kyra l'attendait, inconsciente du danger.

— Il est chez moi, finit-elle par lâcher, la voix étranglée par la pression de l'acier et la terreur qui lui nouait la gorge.

Kronos retira sa lame, sans la rengainer. Il désigna d’un bref signe de tête le sentier qui serpentait entre les crêtes rocheuses.

— Marche. Et ne tente rien de stupide, petite souris. Je sens ton cœur battre d’ici. Il s’arrêtera bien avant que tu n’atteignes le moindre ravin si tu fais un pas de côté.

Rebecca obéit, les jambes encore tremblantes. Tandis qu’elle avançait, son regard balayait le relief des collines, à la recherche d’une issue, d’un groupe de voyageurs, de la moindre distraction. Elle évaluait la distance qui les séparait des premières habitations, consciente que chaque minute passée seule avec Kronos réduisait ses chances de survie.


À mesure qu'ils approchaient des faubourgs de Tégée, le bruit lointain de la cité commença à monter. Rebecca savait qu'une patrouille de hoplites tégeates surveillait régulièrement la porte sud. Elle devait agir avant qu'ils n'atteignent les sentiers isolés qui menaient à sa demeure.

Soudain, un éclat de lumière attira son regard au détour d’un muret de pierre : une escouade d’une vingtaine d’hommes avançait d’un pas cadencé, lance à l’épaule et bouclier au bras. Parmi eux, elle reconnut aussitôt plusieurs visages familiers : des citoyens à qui elle avait fourni onguents et remèdes la semaine précédente. La solution s’imposa à elle sans la moindre hésitation.

C'était le moment. Sans hésiter, l'immortelle déchira violemment le col de sa tunique et se jeta hors du sentier, dévalant le talus pour s'effondrer littéralement aux pieds du chef de patrouille.

— Par Artémis, aidez-moi ! hurla-t-elle, la voix brisée par une détresse feinte.

L’homme en tête de la colonne s’immobilisa net, stupéfait. Agis n’eut pas besoin d’un second regard pour reconnaître la guérisseuse qu’il tenait en haute estime depuis qu’elle l’avait arraché à une fièvre mortelle l’hiver précédent. Autour de lui, ses hommes se tendirent aussitôt, comme des cordes d’arc.

— Dame Rebecca ? Que se passe-t-il ? s'écria-t-il en portant la main à son épée.

— Cet homme ! haleta-t-elle en pointant Kronos qui s'était arrêté net en haut du talus, sa haute silhouette se découpant sur le ciel. Il a profané l'autel d'Hestia sur la colline... il m'a traînée de force pour que je lui livre les secrets des rites sacrés de la cité ! C'est un barbare, un espion de l'Est !

Les lances s’abaissèrent dans un cliquetis de bronze lourd de menace. À Tégée, le sacrilège était un crime puni de mort, et l’idée qu’un étranger puisse s’en prendre à une femme de la cité — une guérisseuse, de surcroît — fit monter la colère comme une vague.

Kronos resta immobile, une main sur la garde de son épée.

— Étranger ! tonna Agis en avançant, son bouclier levé. Jette ton arme et mets-toi à genoux, ou tu serviras de pâture aux vautours d'Arcadie avant le coucher du soleil !

Un rire bas, presque imperceptible, échappa à Kronos, qui fit frissonner Rebecca. Son regard se posa sur elle, chargé d’une promesse de mort, mais il recula d’un pas. Malgré sa puissance, il n’était pas de taille face à vingt hoplites lourdement armés, entraînés à combattre en phalange. Une confrontation ici signerait sa perte, ou, au mieux, une fuite qui l’éloignerait de son objectif.

— Ce n'est qu'un malentendu, soldat, répondit Kronos d'une voix mielleuse qui masquait à peine sa rage. Mais je vois que la dame est... confuse.

Pendant que Kronos était forcé de parlementer avec Agis et ses hommes qui l'encerclaient prudemment, Rebecca se releva, s'essuyant le visage d'un geste nerveux.

— Il me tuera s’il me rattrape, murmura-t-elle au chef de patrouille. Je dois me mettre à l’abri.

Sans attendre de réponse, elle profita de l’écran formé par les boucliers pour se glisser derrière les rangs. Une fois hors de vue de Kronos, elle s’élança à travers les vergers, courant comme elle ne l’avait jamais fait. Elle emprunta des sentiers de chèvres escarpés, des raccourcis étroits qu’elle seule connaissait, déterminée à rejoindre sa villa au plus vite et à devancer l’ombre qui, elle le savait, finirait par se lancer à sa poursuite.


*


Rebecca atteignit la villa les poumons en feu. Elle évita la porte principale et longea les murs jusqu’à la cour arrière. Là, Kyra s’entraînait seule, pieds nus sur la terre battue, répétant inlassablement une suite de gestes à l’épée : tailles contrôlées, pivots secs, reprises lentes destinées à corriger l’équilibre et le souffle. Une discipline austère, sans adversaire, héritée autant de la rigueur spartiate que des enseignements patients de Rebecca.

La jeune femme se figea en voyant l’état de sa mentore : la tunique déchirée, le visage maculé de poussière et de sang séché.

— Rebecca ! Qu’est-ce qui...

— Pas un mot, Kyra. Aide-moi.

Rebecca traversa la villa d’un pas précipité et se dirigea vers la pièce de stockage. Elle posa la main sur une haute amphore de vin, apparemment scellée et lourde. D’un geste précis, elle la fit pivoter : le fond se détacha, révélant une cavité dissimulée dans l’épaisseur du mur. De là, elle sortit un coffret d’ivoire patiné, celui qu’Aganesthes lui avait confié.

À l’intérieur, le cristal luisait d’un éclat paisible, presque indécent face au chaos qui se rapprochait.

— Un homme arrive, reprit Rebecca entre deux respirations. Un monstre nommé Kronos. C’est lui qui a pris la tête de mon maître. Il est venu pour cette pierre.

Kyra posa la main sur la garde de son épée, les traits durcis.

— Alors attendons-le. Ensemble. À deux, nous avons une chance.

— Non. S’il nous trouve réunies avec la pierre intacte, il ne s’arrêtera pas avant de nous avoir décapitées toutes les deux. Et s’il met la main dessus entière, il cherchera ce qui lui manque encore.

Elle inspira profondément.

— Il existe un moyen de s’en servir. Aganesthes le savait… ou du moins, il savait qu’un savoir existait. Une tablette, un texte, quelque chose qui explique comment éveiller la pierre. Je ne sais pas si ce savoir existe encore. Mais Kronos, lui, prendra le risque. Et s’il rassemble la pierre et ce qui permet de l’utiliser… alors oui, il pourrait devenir presque intouchable. Ce n’est pas le genre d’Immortel à qui l’on confie ce pouvoir.

Rebecca saisit un lourd marteau de forgeron posé près du foyer, un outil massif, destiné à refaçonner le métal chauffé sur un billot de frappe en pierre dure. Elle posa le cristal sur la surface brute.

Pardonne-moi, Aganesthes. Je brise ton héritage pour nous laisser une chance de respirer.

Le choc fut sec, éclatant. La Pierre de Mathusalem se fractura dans un son clair, se dispersant en fragments irréguliers. Rebecca en ramassa un et le déposa dans la main de Kyra.

— Écoute-moi bien. En brisant la pierre, je brise son obsession. Pour Kronos, le trésor est désormais incomplet, éparpillé, presque inutile. Prends cet éclat et pars. Maintenant.

— Et toi ? murmura Kyra. Tu ne peux pas l’affronter seule.

— Je ne l’affronterai pas. S’il arrive ici et qu’il me trouve, il me torturera jusqu’à obtenir chaque morceau. Il ne doit trouver qu’une villa vide et des cendres froides. Je partirai vers le sud, vers les ports.

Elle glissa les autres fragments dans une bourse de cuir qu’elle dissimula sous sa tunique, puis fixa sa protégée.

— Pars. Ne cherche pas à me joindre. Ne laisse aucune trace. S’il nous croit dispersées et la pierre perdue, il finira par se lasser. Que le premier fragment quitte le bassin méditerranéen. Va vers le nord, aussi loin que tes pas pourront te porter. Fais de la distance ton premier refuge.

Kyra soutint encore un instant son regard, puis serra le poing sur l’éclat de cristal et s’élança par la porte arrière. En quelques secondes, elle disparut dans le relief des collines, vive et silencieuse.

Restée seule, Rebecca n’hésita pas. Elle renversa une lampe à huile sur les nattes de paille, les parchemins, les étoffes. Elle ne laisserait aucun indice, aucune direction, rien qui puisse aider Kronos à comprendre ce qui s’était joué entre ces murs. Lorsque les premières flammes commencèrent à lécher le bois et le torchis, elle sortit par les jardins.

Je ne peux plus vivre ainsi, à la merci du premier prédateur qui déchiffre une rumeur.

Elle comprit alors que le monde des hommes - ses routes ouvertes, ses cités bavardes - ne serait plus jamais un refuge. Pour protéger ce qu’il restait de la pierre, et sa propre existence, elle devait chercher des lieux où même Kronos hésiterait à lever la lame.

Il me faut une terre où le sang ne peut être versé. Un lieu où le Jeu s’arrête.

Cette pensée, née dans la violence, s’enracinerait lentement. Elle la guiderait à travers les siècles vers les cloîtres de pierre et le silence sacré des monastères, là où l’acier se tait enfin, et où certains secrets peuvent survivre au temps.

Laisser un commentaire ?