L'Héritage de Rebecca

Chapitre 4 : La Profanation

1824 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 18/02/2026 21:23

Comté de Savoie, Alpes occidentales, vers 1200

Valerius ne sentait plus ses jambes. Le froid des sommets brûlait ses poumons à chaque inspiration, mais il refusait de ralentir. Derrière lui, sous la canopée sombre des sapins, le silence n'était jamais total. Ce n'était pas la vibration d'un Immortel, mais quelque chose de plus insidieux, une présence méthodique, coordonnée.

Ce n'est pas un duel qu'il veut. C'est une battue. Il me chasse comme une bête.

L'absence de vibration familière l'épouvantait plus que tout. S'il s'était agi d'un semblable, il se serait arrêté pour se battre. Mais contre un mortel qui semblait connaître ses secrets, la fuite était sa seule logique. Il serra machinalement la bourse de cuir cachée sous sa tunique de laine. L'éclat de cristal était là, une petite bosse rigide contre son sternum.

La forêt s'éclaircit brusquement. Au bout du sentier, une masse de pierre grise se détacha contre le ciel plombé de la fin du jour : un prieuré austère, accroché au flanc de la montagne comme un nid de rapace, ses murs épais défiant le vent et le temps.

Valerius rassembla ses dernières forces. Ses bottes glissaient sur les aiguilles de pin humides. Il n’avait plus de souffle pour appeler à l’aide, mais l’instinct le guidait. La porte de l’enceinte était entrouverte pour laisser passer un dernier pèlerin retardataire. Il franchit le seuil d’un bond et au même instant, ses sens explosèrent. Un choc net, électrique, lui parcourut l’échine. Une aura puissante, calme, indiscutable.

Un autre. Ici.

Le fugitif s'arrêta net dans la cour pavée, le buste penché en avant, les mains sur les genoux, haletant. Les portes se refermèrent derrière lui avec un bruit sourd. Il se redressa lentement, tournant la tête vers l'ombre du cloître. Une silhouette émergea. L’homme portait une bure sombre, mais sa démarche n’avait rien de celle d’un moine brisé par la pénitence. Ses épaules larges, son port assuré et son regard calme trahissaient une force forgée bien avant les vœux et les psaumes.

La méfiance de Valerius s’éveilla par réflexe… puis reflua. La règle tacite du lieu s’imposait à eux deux.

— Tu es en sécurité ici, dit l'homme d'une voix calme, profonde.

Il s’approcha sans hâte, sans arme visible, et pourtant sa présence emplissait la cour.

— Je suis Darius. Ce prieuré est placé sous la protection de Dieu et sous la mienne. Ici, le sang ne peut couler.

Valerius sentit la tension quitter ses épaules d’un seul coup. La fatigue, tenue à distance par l’adrénaline, l’atteignit enfin. Darius l’invita d’un geste à le suivre vers l’hostellerie, un bâtiment séparé du cloître, réservé aux voyageurs et aux pèlerins, conformément à la règle bénédictine.

Ils s’installèrent dans une petite pièce voûtée, éclairée par une chandelle de suif dont la flamme tremblotait doucement contre les murs de pierre. Darius lui tendit une écuelle de bouillon chaud et un morceau de pain sombre.

— Tu fuyais un duel ? demanda doucement le prêtre en s'asseyant face à lui.

Valerius secoua la tête.

— Non. Ce n'était pas l'un des nôtres. Mais il sait... il sait ce que je suis. Il me traque depuis des lieues sans jamais engager le fer.

Un pli soucieux barra le front de Darius. L’idée d’un mortel traquant sciemment un Immortel heurtait sa longue expérience.

— Pourquoi risquerait-il sa vie ?

— Il en veut à ce que je possède, répondit Valerius en portant la main à sa poitrine. Un legs de ma mentore. Rebecca. Elle me l’a confié pour que je le protège… mais cet objet attire les ombres.

Valerius observa sa réaction avec une méfiance toujours présente, mais désormais tempérée. Le nom n’avait pas suscité la surprise ni la suspicion qu’il redoutait, seulement une forme de respect tranquille. Cela suffit à desserrer un peu l’étau qui lui comprimait la poitrine. Il ne dit rien de plus sur le cristal.

Darius se leva et l’invita à le suivre dans une petite chambre attenante de l’hostellerie, sobre et propre.

— Cet endroit est fait pour accueillir ceux qui passent, dit-il. Ici, les querelles s’arrêtent au seuil.

Il désigna la paillasse recouverte d’une couverture de bure soigneusement pliée.

— Repose-toi. La montagne impose déjà assez d’épreuves sans que l’on en ajoute d’autres.

Valerius inclina la tête en signe de gratitude. Il s’allongea sans ôter ses bottes, une main toujours refermée sur la bourse dissimulée sous sa tunique. Pour la première fois depuis des jours, il ferma les yeux sans crainte immédiate, réconforté par la certitude d’être en un lieu sacré, protégé par des règles plus anciennes et plus fortes que la peur.

Ils s’endormirent tous deux sur cette illusion de sécurité, ignorant que la ruse d’un mortel ne s’embarrasse ni des lois du Jeu… ni du respect du sacré.


*


L’aube n’avait pas encore dissipé les brumes accrochées aux cimes lorsque Darius s’éveilla. Le prieuré reposait dans un silence inhabituel, un malaise sourd, une certitude irrationnelle que quelque chose n’allait pas, qui le fit se redresser brusquement. Il traversa la cour d’un pas rapide et se dirigea vers l’hostellerie. Lorsqu’il poussa la porte de la petite chambre voûtée, il comprit aussitôt.

La pièce était plongée dans la pénombre. La paillasse de Valerius avait été fouillée avec une minutie brutale, la paille éparpillée sur le sol. Mais le regard de Darius fut immédiatement happé par le corps étendu sur le lit. Valerius gisait là, immobile, sa tête reposant à quelques centimètres du reste du corps. L'acte avait été commis avec le sang-froid d'un boucher.

Darius s'effondra à genoux, le souffle coupé par une horreur sourde qu'il n'avait pas ressentie depuis des années. Son esprit, désormais tourné vers la paix, peinait à concevoir une telle profanation.

Ici. Sur un lieu sacré...

Il approcha sa main du corps de Valerius. La bourse de cuir que l'immortel portait autour du cou avait été tranchée ; le cordon pendait, inutile. L'objet que l'étranger protégeait avec tant de méfiance la veille avait disparu.

Darius demeura longtemps immobile, le regard fixé sur la dépouille. Ce meurtre n’était pas le fruit du hasard ni d’une querelle dégénérée. Celui qui avait frappé connaissait leur nature, leurs limites, et surtout leurs règles. Il savait qu’en ce lieu, aucun semblable n’oserait lever la main, et il avait exploité cette certitude. Un mortel, donc. Mais pas un homme ordinaire.

Lorsqu’il se releva enfin, son visage était fermé. Avant toute chose, Valerius devait être mis en terre avec discrétion, dans un endroit où ni questions ni soupçons ne viendraient troubler son repos. Ce n'est qu'une fois la dernière pelletée de terre jetée qu'il se rendit au scriptorium.

Assis à son pupitre, Darius trempa sa plume dans l’encre noire. Ses gestes, habituellement assurés, marquèrent une brève hésitation. Il rédigea un message court et grave à l'attention de Rebecca, lui faisant part de la tragédie qui s'était nouée sous son toit.


*


Quelques semaines plus tard, l'immortelle franchit les portes du prieuré. Elle portait une robe de voyage sombre, usée par la route, et si la fatigue marquait encore ses traits, elle n’était plus celle de la peine, mais celle du deuil lentement accepté.

Darius l’attendait dans la cour intérieure. Ils échangèrent quelques mots sobres avant qu’il ne lui propose de le suivre.

Ils marchèrent jusqu’au lieu où il avait enseveli Valerius, à l’écart, sur un replat discret de la montagne. Rebecca s’agenouilla et posa la main sur la terre retournée.

— Je lui ai confié un fragment d’éternité, murmura-t-elle. Et c’est ce qui l’a condamné.

Lorsqu’elle se releva, quelque chose s’était durci dans son regard.


Ils regagnèrent le prieuré et s’installèrent dans une petite salle attenante au scriptorium. Darius prit la parole sans détour.

— Avant de mourir, Valerius m’a dit qu’il était suivi par un mortel. Quelqu’un qui cherchait un objet que tu lui avais confié.

Il marqua une pause.

— J’ai déjà entendu des rumeurs, Rebecca. Il existerait des mortels qui nous observent, consignent nos existences, nos combats, depuis des siècles.

— Des observateurs, répéta-t-elle lentement.

— Peut-être. Mais l’un d’eux a franchi une limite. Valerius a été exécuté avec une précision qui suppose la connaissance de notre nature. S’ils cessent de regarder pour commencer à agir, alors aucun lieu n’est véritablement sûr.

Rebecca resta silencieuse un instant, puis hocha la tête.

— Ce qu’il a pris, Darius, c’est un éclat du cristal de Mathusalem. Aganesthes me l’a confié il y a des siècles. Tant qu’il est entier, ce cristal peut conférer la vie éternelle à un mortel… ou amplifier démesurément le pouvoir de l’un des nôtres.

Elle reprit, plus grave :

— Je l’ai brisé pour rendre son usage presque impossible. Réunir tous les fragments devait relever de l’obsession, voire de la folie. Kronos a fini par se lasser… mais d’autres semblent avoir repris sa quête.

Elle inspira profondément.

— Le savoir nécessaire pour l’activer est probablement perdu. Aganesthes évoquait un texte très ancien, gravé sur des tablettes d’argile, bien avant la chute de Babylone. Sans ce guide, les fragments ne sont que des pierres rares. Mais si quelqu’un parvenait à rassembler les éclats et à retrouver ce savoir… alors le monde en paierait le prix.

Le silence retomba dans la pièce. Rebecca se leva et s'approcha de la fenêtre étroite qui donnait sur les montagnes.

— Ma stratégie a échoué. J'ai cru les protéger en partageant ce fardeau, mais je n'ai fait que peindre une cible sur leur dos.

— Si des mortels sont prêts à tuer en Terre sacrée, conclut-elle, alors aucune règle ne nous protège plus.

Darius la regarda longuement. Il voyait une femme lucide, confrontée au poids de ses choix. Elle se sentait responsable. Chaque goutte de sang versée pour le cristal était une goutte sur ses propres mains. Elle avait voulu protéger le monde d'un pouvoir trop grand, mais en chemin, elle avait condamné ceux qu'elle aimait.

Laisser un commentaire ?