L'Héritage de Rebecca

Chapitre 5 : Leçons d'Eternité

3736 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 21/02/2026 12:16

Océan Atlantique, au large des côtes d’Afrique de l’Ouest, 1689

L’obscurité de la cale semblait faite d'une matière poisseuse, saturée d’odeurs humaines : sueur, excrément, vomi, chair en décomposition. Luther n’avait pas vu le ciel depuis des jours. Enchaîné à deux autres hommes, il sentait contre sa cuisse le corps de l’un d’eux, déjà froid, que personne ne prenait plus la peine de détacher.

La soif était devenue une douleur constante, plus vive encore que les fers aux poignets. Quand la distribution d’eau eut lieu, ce fut une eau tiède, croupie, à peine suffisante pour humecter les lèvres. Un homme s’effondra en tendant sa gamelle. Le garde répondit d’un coup de crosse qui lui brisa le visage. Alors la cale explosa, dans un rugissement collectif de détresse et de rage. Les chaînes s’entrechoquèrent, des corps se jetèrent les uns contre les autres. Luther ne réfléchit pas. Il se projeta vers le garde, le saisit à la gorge, le tira à lui malgré les fers. Un coup de feu claqua dans l’espace confiné. Puis un autre. Quelqu’un hurla. Luther sentit une douleur fulgurante traverser sa poitrine. Il s’effondra sur le plancher humide de la cale, le goût du sang emplissant sa bouche.

Il mourut là, sans gloire ni témoin, rejeté contre la cloison comme une marchandise avariée.


L’air revint dans ses poumons en une inspiration convulsive. Son cœur se remit à battre, lentement, malgré la blessure qui aurait dû l’avoir tué. La douleur était partout, mais aucune ne l’emportait. Il était conscient. Terriblement conscient.

Autour de lui, la cale était en mouvement. Les corps inertes étaient détachés, traînés vers l’écoutille pour être jetés par-dessus bord. Lorsqu’on saisit Luther, quelqu’un jura : il respirait. Une hésitation. Puis un coup de botte. On le laissa là, croyant sans doute qu’il ne tiendrait pas longtemps.


La nuit venue, alors que le navire avait jeté l’ancre non loin des côtes, Luther ouvrit les yeux dans l’obscurité de la cale. Son corps ne portait plus trace de la blessure mortelle, seulement une lourdeur étrange, comme s’il sortait d’un long cauchemar. Son cœur battait, régulier. Il attendit, écouta. Le roulis lent, les voix étouffées sur le pont, le grincement du bois. Personne ne prêtait attention aux vivants qui ne comptaient plus, ni aux morts qui n’avaient pas encore été jetés. Quand l’occasion se présenta, il se glissa hors de l’ombre, sans précipitation. Il se hissa jusqu’à l’écoutille, profita d’un instant de silence, puis se laissa tomber dans l’eau noire.

Il coula. Ses poumons se remplirent. Le feu de la noyade le déchira. Puis, à nouveau, l’air revint. Il remonta, paniqué, avant de replonger. Il mourut encore, et encore, jusqu’à ce que son corps, par une obstination absurde, atteigne le rivage. Quand ses mains rencontrèrent enfin le sable, Luther resta longtemps à genoux, vomissant de l’eau salée, tremblant, incapable de comprendre.

Il était vivant.

Sur cette plage anonyme, libéré des fers, Luther comprit que le monde qu’il connaissait venait de se refermer derrière lui. Et que ce qui s’ouvrait devant n’avait ni nom, ni promesse.


*


Bordeaux, France, 1715

Vingt-six ans avaient passé. Luther avait appris à disparaître dans les marges des ports : débardeur quand on avait besoin de bras, homme de peine quand il fallait de la force, silhouette muette que l’on payait en pièces ou en coups. Il quittait toujours les lieux avant que les questions ne commencent : pourquoi ses plaies se refermaient trop vite, pourquoi les années glissaient sur lui sans laisser de trace.

À Bordeaux, il avait commis l’erreur de la sédentarité. On l’avait repris comme une marchandise égarée. Dans l’arrière-cour d’un entrepôt, entre des ballots de sucre brut et des barriques suintantes, des hommes discutaient de sa valeur à voix basse, jaugeant ses épaules, ses mains, sa docilité supposée.

C’est là que Rebecca ressentit sa présence. Elle s’arrêta au seuil de l'entrepôt, son manteau de soie tranchant avec la crasse du lieu. L’homme était debout, entravé, immobile. Il observait. Son regard calculait les distances, les angles, le moment exact où la violence deviendrait inévitable. D'un simple signe de tête et d'une bourse d'or qui fit taire toute surenchère, elle régla l'achat.


À l’abri des regards, dans une ruelle où le silence ne résonnait plus du fracas du port, elle fit signe que l’on ôte les fers. Luther ne bougea pas. Ses poings restaient fermés, son corps tendu comme un ressort prêt à affronter la femme élégante qui lui faisait face.

— Comment t’appelles-tu ? demanda-t-elle. Sa voix était posée, dépourvue de cette condescendance que Luther avait apprise à détester.

— Luther, finit-il par lâcher d'une voix sourde.

— Un nom de réformateur, nota-t-elle avec une pointe d'humour. C’est un bon début pour quelqu’un qui doit reconstruire son monde.

Elle fit un pas vers lui. Luther ne recula pas, mais ses muscles se durcirent.

— Tu n'as plus de maître, Luther. Et si tu songes à me briser la nuque pour t'enfuir, sache que ce serait une perte de temps pour nous deux. J'ai une fâcheuse tendance à ne pas rester morte très longtemps, tout comme toi.

La phrase frappa Luther plus sûrement que n'importe quel coup de fouet. Il la fixa, cherchant le piège, la folie ou la moquerie. Il n'y trouva qu'une franchise absolue.

— Je ne t’ai pas acheté pour tes bras, reprit-elle, son regard s'adoucissant sans perdre sa fermeté. Je t’ai pris parce que ton sang porte des questions auxquelles tu ne sais pas encore répondre. Et parce que quelqu’un doit t’apprendre à vivre sans chaînes, avant que tu ne deviennes le monstre que ces hommes voient en toi.

Elle esquissa un geste vers la rue plus calme.

— Viens. Le chemin pour devenir un homme libre est long, mais tu ne le parcourras pas seul. Et je te promets que ma cuisine est bien meilleure que ce que l'on sert sur les quais.


*


Cinq ans avaient passé depuis que Luther avait rejoint le domaine de Rebecca, un manoir isolé aux abords de la forêt de Fontainebleau. Pendant ces années, il avait été l'ombre de sa mentore, apprenant le silence et la discipline, mais sans jamais vraiment laisser tomber le masque de sa colère froide.

C’est dans ce calme studieux qu'Henri fit son entrée fracassante. Rebecca l’avait trouvé à Paris, quelques jours après sa première mort. Henri Valjean était un fils de bonne famille, un hédoniste qui avait brûlé sa vie par les deux bouts. Il était mort d'une manière absurde et tragique : accusé à tort du meurtre d'une jeune fille qu'il avait tenté de courtiser, il avait été poignardé par un frère vengeur avant d'être jeté à la Seine.

Le jeune immortel errait le long des quais, sale, affamé, encore engourdi par des jours d’errance sans sommeil. Il se souvenait très bien de la lame, du coup mal placé, du froid de la Seine refermée sur lui. Il se souvenait surtout de s’être réveillé, haletant, rejeté par le fleuve comme un déchet.

Ce qu’il ne comprenait pas, c’était le reste. Les plaies refermées. L’absence de fièvre. La faim, la fatigue, mais jamais la mort.

Alors que le jour déclinait, quelque chose changea. L’air sembla se tendre autour de lui, comme si l’espace se contractait soudain. Une vibration fulgurante le traversa, brève, violente, impossible à nommer. Il s’arrêta net, le cœur battant trop vite, cherchant autour de lui l’origine de ce malaise inexplicable.

Au même instant, Rebecca sentit la vibration. Elle s’immobilisa à quelques pas de lui, le regard déjà fixé sur cet homme qui ne savait pas encore ce qu’il était devenu. La sensation se dissipa presque aussitôt, laissant derrière elle une évidence familière.

Elle s’approcha.

— Ce que tu viens de ressentir, dit-elle enfin… C’est parce que nous sommes pareils.

Il la dévisagea, puis un rire bref, nerveux, lui échappa.

— Pareils ? Comme vous ? Je viens de mourir dans un fleuve, madame.

— Justement, répondit-elle calmement. Et pourtant tu es là.

Elle reprit, sans hausser la voix :

— Tu as découvert que tu ne pouvais plus mourir de la main des hommes. C'est un don encombrant, je te l'accorde. Personne ne m’a expliqué ce que cela signifiait non plus, à l’époque.

Henri releva enfin les yeux, accrochant cette lueur de compréhension mutuelle.

— Vous aussi ?

— Moi aussi. Et crois-moi, le monde n'est jamais tendre avec ceux qui oublient de vieillir. Si tu restes ici, on finira par te pendre pour sorcellerie, et tu passeras un moment fort désagréable à attendre que la corde se lasse de toi.

Elle esquissa un geste vers la voiture qui l'attendait plus loin.

— Viens. Je te propose un toit, du vin décent et quelques réponses. Après cela, tu seras libre de retourner te jeter dans l'eau si le cœur t'en dit, bien que je trouve cela d'un manque de goût flagrant.

Un long instant passa. Puis il hocha lentement la tête.

— J’imagine que suivre une inconnue est moins absurde que d’attendre que la Seine change d’avis.

Rebecca esquissa un sourire. Elle l’entraîna hors des quais, là où la ville commençait à se taire. Le fleuve resta derrière eux, indifférent, tandis que l’éternité, elle, venait de s’ouvrir sans demander la permission.


Une fois de retour au manoir, Rebecca mena Henri directement dans la salle d'armes.

— Luther, voici Henri, annonça-t-elle sans préambule. Le fleuve n'en a pas voulu, et il semble convaincu que son nouveau destin est une plaisanterie de salon.

Le nouveau venu balaya la pièce du regard, s'attardant sur la silhouette massive de Luther, et s'exécuta d'une révérence théâtrale.

— Ravi de rencontrer la famille, lança-t-il d'un ton badin. J’aurais préféré une autre première impression, mais on fait avec ce que le sort nous jette sur la rive.

L'autre vit la dentelle déchirée, l’assurance provocante et cette légèreté qui lui semblait être une insulte à la mort elle-même. Pour lui, ce jeune homme était une faille, un danger ambulant qui ne connaissait pas encore le prix du sang.

— Il plaisante, nota Rebecca en observant Luther. C’est sa manière de ne pas s'effondrer. Ne lui en tiens pas rigueur, il a encore le goût de l'eau de Seine dans la gorge.

— Ou il cherche simplement à tomber plus vite, répondit Luther.

Henri haussa les épaules, un sourire insolent aux lèvres.

— Si tomber fait partie du programme, autant le faire avec un certain panache. C'est tout ce qu'il nous reste quand on n'a plus la décence de rester au tombeau, n'est-ce pas ?

Rebecca intervint, sa voix reprenant cette autorité tranquille qui ne souffrait aucune réplique. Elle désigna un râtelier d'épées.

— Tu vas t’entraîner avec Luther, Henri. Et je te suggère de ranger ton esprit dans un coin de ta tête pour un moment. Ici, l’acier n’est pas un divertissement pour tromper l'ennui des soirées parisiennes.

Elle se tourna vers Luther, un éclair de malice lucide dans les yeux.

— Apprends-lui que la mort a le bras long. Même pour nous.

Luther hocha la tête, un sombre éclat d'approbation dans le regard. Rebecca s'installa sur un banc, observant ses deux "fils" que tout opposait; se disant que l'un apporterait à l'autre la discipline, et que l'autre rendrait peut-être au premier un peu de cette humanité qu'il avait cru devoir enterrer avec ses chaînes.


*


Les jours suivants dissipèrent les derniers doutes de Rebecca… et confirmèrent les craintes de Luther. Henri apprenait avec une rapidité qui frisait l'insulte. Son corps assimilait les passes avant même que son esprit ne les analyse. Il se déplaçait avec une grâce insolente, esquivant par pur instinct, souriant encore quand l’acier frôlait sa gorge. Pour lui, le combat n’était qu’une scène de plus.

— Tu réfléchis trop peu, grogna Luther après une volte inutilement audacieuse qui l'avait laissé à découvert.

— Et toi, tu réfléchis trop, répliqua Henri en faisant pirouetter sa lame. Tu frappes comme si chaque échange était le jugement dernier. Détends-toi, mon grand. C’est une danse, pas une exécution.

— Parce que parfois, la différence entre les deux ne tient qu'à un battement de cil.

Quand la séance se terminait, Henri rengainait avec un salut théâtral et disparaissait vers les plaisirs de Fontainebleau ou de Paris. Luther, lui, restait. Toujours. Il recommençait les gestes, encore et encore, jusqu’à ce que ses muscles hurlent, transformant la salle d'armes en un sanctuaire de rancœur méthodique.


Au fil des mois, la méfiance de Rebecca ne fit que croître. Elle observait Luther. Là où Henri s'arrêtait toujours à quelques millimètres de la gorge de son partenaire avec un clin d'œil malicieux, ce dernier laissait parfois sa pointe effleurer la peau, cherchant l'endroit précis où la vie s'éteignait. Pour lui, le monde l'avait enchaîné et affamé ; l’éternité n’était pas un don de sagesse, mais une opportunité de revanche.

— Tu devrais te méfier, Henri, dit un jour Rebecca alors qu'ils regardaient, depuis la galerie, Luther s'acharner sur un mannequin de bois. Il ne voit pas en toi un frère d'armes. Il voit un maillon faible qu'il faudra briser un jour.

Henri rit, ajustant ses manchettes de dentelle avec une élégance un peu vaine.

— Oh, Rebecca, vous voyez le mal partout. C'est un ours mal léché, certes, mais l’éternité finit par user les colères les plus dures. Qui pourrait rester aussi sérieux quand on a tout le temps du monde pour s'amuser ?

— L’éternité ne change pas les hommes, Henri. Elle ne fait que révéler ce qu’ils sont vraiment.

Rebecca ne partageait pas son optimisme. Elle regardait Luther frapper encore, encore, jusqu’à faire voler des éclats de bois, comme s’il cherchait à briser autre chose que le mannequin. Elle connaissait ce regard. Cette façon de jauger le monde comme un champ de forces à soumettre. Elle avait vu trop d’Immortels confondre survie et domination, éternité et droit absolu. Et surtout, elle savait ceci : certains savoirs ne se transmettaient qu’à ceux capables de renoncer à la puissance qu’ils promettaient. Luther, lui, ne cherchait pas à comprendre ce monde qui l’avait brisé. Il voulait le contraindre à genoux.

Cette certitude-là, Rebecca la garda pour elle. Mais elle s’insinua comme une fissure discrète, irréversible, dans ce qu’elle espérait encore pouvoir lui enseigner.

*


Six ans après son arrivée au manoir, l’agitation d’Henri devint impossible à contenir.

Pour lui, les murs de pierre et les longues discussions n’étaient plus un refuge, mais une cage trop bien décorée. Il étouffait loin du bruit des tripots, du parfum des salons, des duels improvisés à l’aube pour une insulte mal digérée. Il voulait la ville, le risque, la vie qui mord.

— Ma chère Rebecca, déclara-t-il un matin d’automne, je crains que la contemplation ne me rende fou à la longue. Il y a des routes qui m’appellent. Des regards à croiser. Et quelques insolents à remettre à leur place. L’éternité est bien trop vaste pour la passer dans une bibliothèque.

L'immortelle l’écouta sans l’interrompre. Elle savait depuis longtemps que ce moment viendrait. Henri n’était pas fait pour durer quelque part.

— Je ne te retiendrai pas, Henri, dit-elle simplement. Le monde a besoin d'un peu de ton insolence pour ne pas mourir d'ennui.

Elle l'emmena à l'écart, dans l'ombre feutrée de son cabinet de travail. Sur le bureau reposait un petit écrin de velours sombre. Rebecca l’ouvrit sans emphase. À l’intérieur, un éclat translucide captait la lumière comme s’il la buvait. Henri fronça légèrement les sourcils.

— Voilà qui n’a pas l’allure d’un simple colifichet.

Elle déposa le fragment dans sa paume.

— C’est un morceau de mon passé, et peut-être une boussole pour ton avenir. Garde-le toujours sur toi. Ce cristal est lié à notre race par des racines plus profondes que nos mémoires. On dit qu'il protège ceux qui savent rester fidèles à eux-mêmes. Puisse-t-il t'aider à garder ton cœur aussi léger que ton épée.

Ému, le jeune immortel s'inclina avec une révérence qu'il n'avait jamais accordée à aucun roi, puis il dissimula précieusement le fragment sous son justaucorps de soie.


Dans le couloir, à quelques pas de là, Luther observait. Il n’avait pas cherché à écouter. Il était simplement là, et la scène s’était imposée à lui. Il avait vu l’écrin, l’éclat bref de la lumière sur une matière qu’il n’avait jamais vue auparavant. Quelque chose d’ancien, de rare, d’important. Il ne savait pas ce que c’était, mais il sut, immédiatement, que cela comptait. Dans son esprit, une idée prit forme, calme, presque évidente. Henri partait. Il recevait un gage, une marque, un viatique pour la route. Lui aussi partirait un jour. Il avait été patient, discipliné. Il avait encaissé chaque leçon, chaque correction, chaque silence. Quand son heure viendrait, il ne doutait pas qu’un tel geste l’attendrait. Non pas comme une faveur, mais comme une reconnaissance due. L’idée qu’il puisse en être autrement ne l’effleura pas encore.


*


Deux ans plus tard, le manoir semblait plus vaste et plus silencieux. Luther n'avait plus rien du jeune homme hébété qu'elle avait racheté sur les quais de Bordeaux. Il était devenu une machine de guerre, une ombre impénétrable qui hantait la salle d'armes.

Un soir d'hiver, l'immortel se présenta dans le bureau de Rebecca. Il portait une tenue de voyage en cuir sombre, robuste et sobre. Son épée était fermement attachée à son flanc.

— Je pars, dit-il simplement. J'ai appris tout ce que tes livres et ton acier pouvaient m'enseigner. Le monde extérieur m'attend, et cette fois, ce n'est pas lui qui me dictera mes chaînes.

Rebecca hocha la tête lentement. Elle s’était attendue à ce moment. Elle se leva, prête à lui adresser ses derniers conseils, mais Luther ne bougea pas. Il attendait autre chose, sans le dire, le regard scrutant la pièce comme si elle devait révéler un secret qu’elle n’avait pas l’intention de montrer. Le silence s’étira. Finalement, Luther brisa la glace :

— J'ai vu ce que tu as donné à Henri, murmura-t-il. Le fragment de cristal. J'ai été un élève exemplaire. J'ai maîtrisé chaque leçon, chaque garde, chaque principe. Où est le mien ?

L'immortelle sentit un malaise la gagner. Elle n'avait pas voulu qu'il assiste à la remise du cristal à Henri, sachant la tempête que cela pourrait lever en lui. Elle prit une profonde inspiration et choisit la vérité.

— Il n'y aura pas de fragment pour toi, Luther.

Sa voix était calme, mais empreinte d'une fermeté absolue. Le jeune immortel contracta la mâchoire, un éclair de fureur traversant ses yeux avant d'être aussitôt réprimé.

— Pourquoi ? Parce que je n'ai pas le sang d'un noble ? Parce que je ne plaisante pas avec la mort comme cet imbécile de Valjean ?

— Parce que tu ne cherches pas la protection, Luther, mais la domination, répondit-elle en s'approchant de lui. Henri est fragile dans son insouciance, le cristal est son garde-fou. Mais toi... ta soif de pouvoir est un gouffre que même cette pierre ne pourrait combler. Lui donner ce fragment, ce serait nourrir l'incendie qui te dévore. Je ne peux pas te confier une telle puissance alors que tu ne rêves que de soumettre ceux qui t'ont fait souffrir.

Luther resta là, pétrifié par la sentence de celle qu'il avait fini par considérer comme une mère. Le refus de Rebecca n'était pas seulement une privation d'objet, c'était un constat d'échec : elle ne lui ferait jamais confiance. Elle le voyait toujours comme le monstre qu'il risquait de devenir, et non comme l'homme qu'il s'était efforcé d'être.

— Je vois, répondit-il d'un ton glacial, presque sans timbre. Tu as choisi ton camp. Tu préfères les faibles qui t'adulent aux forts qui te comprennent.

Il fit volte-face et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il s'arrêta une fraction de seconde, une promesse silencieuse vibrant dans son dos : si le mérite ne lui avait pas ouvert les mains de sa mentore, la force lui permettrait un jour de tout lui arracher.


Rebecca resta immobile, écoutant le bruit des sabots de son cheval marteler le pavé de la cour avant de s'éteindre Elle s'approcha de la fenêtre, croisant les bras sur sa poitrine comme pour se protéger d'un froid soudain. À cet instant précis, elle ressentit un frisson qu'elle n'avait pas connu depuis des siècles. C'était la même sensation de vide et de danger pur qu'elle avait éprouvée face au regard dément de Kronos. Luther n'était pas Kronos, mais la semence était la même.

Je l'ai sauvé des chaînes des hommes, pensa-t-elle avec amertume, mais je n'ai pas réussi à briser celles de son âme.

Elle savait qu'en lui refusant le cristal, elle venait de transformer un protecteur potentiel en un prédateur certain. Elle avait protégé la pierre, mais elle venait peut-être de condamner ses enfants.

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