L'Héritage de Rebecca

Chapitre 6 : Confidences à l'Aube

2800 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 23/02/2026 14:56

Londres, été 1815

Le matin filtrait à travers les lourds rideaux de velours, caressant les murs et le parquet ciré de l’appartement de Rebecca. La ville s’éveillait lentement, encore assourdie par les échos de la bataille de Waterloo. Pour Methos, ce passage à Londres n’était qu’une escale technique entre deux identités ; il s'était glissé dans la peau de Benjamin Adams, un investisseur de la City profitant de la chute de Napoléon pour faire fructifier quelques fonds placés avec une prescience toute séculaire.

Mais sa véritable raison d'être ici se trouvait entre ces murs. Entre lui et Rebecca, il n'y avait ni contrat, ni promesses superflues. Ils étaient deux voyageurs au long cours dont les routes se croisaient par cycles, s'offrant l'un à l'autre une parenthèse d'intimité où les masques tombaient enfin. C’était une affection profonde, une familiarité née du simple plaisir de ne plus avoir à dissimuler leur vraie nature devant un témoin capable de la comprendre.


Au centre de la pièce, entre les draps de lin froissés et les oreillers de plumes, Rebecca se redressait, étirant ses bras avec cette grâce souveraine qui ne l'abandonnait jamais, même au saut du lit. Methos, resté allongé, la suivait du regard, un sourire en coin. En la voyant déjà si droite, si prête à gouverner son petit monde, il ne put s'empêcher de rompre le charme.

— Ne me dis pas que tu as déjà une âme à sauver à cette heure indue ? dit-il d'une voix traînante. Mon âme à moi crie pourtant famine, et je suis certain qu'elle nécessite des soins… disons, plus immédiats.

Il tapota la place vide à côté de lui, tentant de la ramener dans la tiédeur des draps. Rebecca lui adressa un regard de côté, empreint d'une supériorité amusée.

— Ton âme, Methos, se porte comme un charme, répliqua-t-elle en cherchant du regard sa robe de chambre en satin. Elle a survécu à la chute de Carthage, aux purges de Robespierre, à la peste de Justinien et à tes propres décisions douteuses. Elle survivra bien à quelques minutes d’abstinence. En revanche, ma patience, elle, nécessite un thé décent et une conversation qui ne commence pas par une tentative de paresse organisée.

— La paresse est une forme de sagesse quand on a nos âges, répondit-il en se redressant sur un coude. Les hommes meurent pour des drapeaux, des idées ou des rois dont ils ne connaissent même pas le visage. Je me contente d'être le spectateur de leurs folies. C’est beaucoup plus sûr que de vouloir les guider, et infiniment plus drôle.

Il marqua une pause, voyant le regard de Rebecca s'assombrir légèrement alors qu'elle fixait un point invisible sur le mur, déjà perdue dans ses responsabilités de mentore.

— Tu as ce regard, Rebecca, murmura-t-il alors. Tu penses trop. Tu analyses le poids du monde avant même d'avoir bu ton thé. C'est une habitude dangereuse pour quelqu'un qui a tout son temps. À force de scruter l'horizon pour y chercher le chaos, on finit par oublier de vivre le moment présent.

— Et toi, tu ne penses pas assez, Methos. Ou alors, tu ne penses qu’à ton prochain verre de Madère et à la façon dont tu vas éviter de payer tes impôts à la Couronne.

— On ne vit pas cinq mille ans en s'encombrant de principes fiscaux ou moraux, répliqua-t-il en l'attirant vers lui. Les empires tombent, les rois perdent la tête, littéralement, ces temps-ci, et pendant ce temps, nous sommes ici. Vivants. C’est la seule victoire qui compte.

Elle laissa sa tête reposer sur son épaule. Il y avait entre eux une aisance que seuls les très anciens pouvaient partager. Pas de masques, pas de faux-semblants. Methos était agaçant, égoïste et souvent exaspérant de détachement, mais il était le seul qui comprenait le poids des siècles.

— Tu te souviens de Cordoue ? demanda-t-elle soudain.

Methos laissa échapper un rire bref.

— Comment l'oublier ? Al-Andalus... La seule époque où les hommes semblaient plus intéressés par la trajectoire des astres que par la manière de s'étriper au nom d'un dieu. Tu étais penchée sur un manuscrit de Galien dans cette bibliothèque étouffante, et tu tentais de me démontrer, avec une ferveur presque effrayante, que les instruments de chirurgie en argent étaient supérieurs au fer pour éviter la putréfaction des chairs.

Il la regarda avec une lueur de malice dans les yeux.

— Tu avais déjà ce besoin viscéral de remettre de l'ordre dans le savoir du monde, de recoudre les connaissances éparpillées pour soigner l'humanité. Moi, j'essayais simplement de savoir si le bibliothécaire accepterait de me vendre son vin de datte contre un secret sur les Wisigoths.


*


Cordoue, an 732

La grande bibliothèque se déployait en travées régulières, soutenues par des colonnes de marbre clair. Des pupitres bas occupaient l’espace central, ordonnés autour de cours intérieures qui laissaient entrer la lumière. Ici, le savoir n’était pas exposé comme un trésor, mais manipulé, copié, discuté. Un lieu de travail avant tout. Rebecca était installée à une table de cèdre, penchée sur une traduction arabe des traités de Galien. Sa main avançait avec méthode, ajoutant des notes précises dans la marge, corrigeant parfois le texte d’un signe sec, sans hésitation. Soudain, une onde familière, une vibration électrique parcourut sa nuque. Elle ne leva pas les yeux immédiatement, mais sa main se figea au-dessus de la page.

À l’entrée de la salle, un homme venait de franchir le seuil en compagnie d’un bibliothécaire trop volubile. Il hochait la tête, répondait distraitement, déjà plus attentif aux rayonnages qu’à son interlocuteur. Quand il s’écarta enfin, prétextant une recherche urgente, son regard trouva le sien avec une exactitude troublante. Il s’approcha, l’allure décontractée de quelqu’un qui n’avait rien à prouver.

— Galien, constata-t-il en désignant le manuscrit. Toujours aussi confiant dans l’équilibre des humeurs, à ce que je vois.

Rebecca posa son calame.

— Et toujours plus précis que la moitié de ceux qui prétendent le commenter, répondit-elle calmement. Surtout quand il parle des inflammations post-opératoires.

Son regard glissa vers lui, évaluateur.

— Vous vous intéressez à la chirurgie ?

— À ses résultats, surtout. J’ai vu trop de patients survivre à la blessure pour mourir du traitement. Certains médecins grecs avaient déjà compris que tous les métaux ne se valaient pas. L’argent, par exemple. Moins réactif. Moins… cruel.

Rebecca inclina légèrement la tête.

— Ce n’est pas une croyance, dit-elle. C’est une observation répétée. Les plaies incisées avec des instruments d’argent suppurent moins. Les Grecs l’avaient noté bien avant que l’on cherche à l’expliquer.

— Ils notaient beaucoup de choses, répliqua le nouveau venu. Parfois en regardant le ciel plus que le corps humain.

— Avant Hérophile, la frontière entre médecine et cosmologie était encore floue, poursuivit-il. On cherchait l’ordre du corps dans celui des astres.

— Et pourtant, à Alexandrie, sous les premiers Ptolémées, on disséquait déjà. On observait. On testait. Certains chirurgiens réservaient l’argent aux incisions délicates, même sans en comprendre la raison.

Elle marqua une pause avant de conclure :

— Le vin du port y était aussi bien meilleur que celui que vous tentiez d’obtenir du bibliothécaire à l’entrée.

Cette fois, il sourit franchement, et la détailla avec un intérêt non dissimulé, débarrassé de toute feinte légèreté.

— Vous ne vous contentez pas de lire les textes, dit-il. Vous les corrigez.

— Parce que certains auteurs se trompent, répondit-elle simplement. Et d’autres mentent.

L’air sembla se tendre autour d’eux, non par hostilité, mais par équilibre soudain trouvé.

— Rebecca, dit-elle enfin.

Il inclina légèrement la tête.

— On m’appelle parfois Methos.

Puis, avec un regard en direction des rayonnages :

— Mais ici, je suis un modeste traducteur de grec. Avec une faiblesse assumée pour le vin qu’on me refuse.


*


— Le vin de datte était détestable, mais ton secret sur les Wisigoths était encore pire, répliqua Rebecca avec un rire léger.

Elle s’était laissé attirer contre lui, sa résistance cédant face à la familiarité réconfortante de ses bras. Methos l’enveloppa, sa peau retrouvant la chaleur de la sienne, effaçant d'un coup les siècles qui les séparaient de Cordoue. Il n'y avait plus de bibliothèques poussiéreuses, plus de guerres napoléoniennes au-dehors, seulement l'instant présent.

— On ne se refait pas, murmura-t-il contre son cou. Tu cherches toujours à recoudre le monde, et moi je cherche toujours à en oublier les déchirures. Mais j'ai fini par comprendre une chose...

Il la fit basculer doucement sous lui, ses mains remontant le long de son buste avec une lenteur calculée.

— ... mon âme n'est peut-être pas la seule à avoir besoin d'être sauvée ce matin.

Elle ne répondit pas par des mots. Elle attira son visage vers le sien, acceptant cette trêve charnelle, cette "âme à sauver" qu'il lui offrait comme une provocation et une promesse. Dans l'intimité de la chambre londonienne, le temps finit par se dissoudre tout à fait. Leurs souffles se mêlèrent, rythmés par une passion qui ne s'était jamais éteinte depuis Al-Andalus, une reconnaissance physique aussi absolue que leur joute intellectuelle.

Ils étaient perdus dans cet abandon, loin des empires et des devoirs, lorsque le monde extérieur décida brutalement de se rappeler à eux. Trois coups sourds et impérieux retentirent contre la lourde porte de chêne de l’appartement.


Rebecca se figea, le souffle court, son regard plongeant dans celui de Methos. Le monde venait de forcer l'entrée. Elle quitta ses bras à regret, glissa hors du lit et enfila sa robe de chambre de soie sombre, nouant la ceinture d'un geste sec qui marquait le retour de celle qui porte le poids des siècles. Elle quitta la chambre en refermant presque entièrement la porte derrière elle. Methos, quant à lui, ne bougea pas. Il resta adossé aux oreillers, observant le rai de lumière qui traversait la pièce. Il connaissait ce genre de visites à l'aube ; elles n'apportaient jamais de bonnes nouvelles.

Dans l'entrée, un jeune homme aux vêtements poussiéreux, visiblement marqué par un voyage précipité depuis Douvres, lui tendit un pli scellé.

— Pour Madame Horne, murmura-t-il d'une voix rauque. On m'a payé cher pour que cela arrive entre vos mains seules.

Rebecca congédia le messager d'un signe de tête et brisa le sceau de cire. Le papier était froissé, taché par endroits. Elle retourna s'asseoir près de la fenêtre de sa chambre, là où la lumière était la plus crue. Methos ne l'interrompit pas, respectant ce silence tandis qu'elle dépliait la lettre d'Henri Valjean.

« Ma chère et très sage Rebecca,

Si ces lignes te parviennent, c'est que le soleil de Paris s'est couché une dernière fois pour moi. Je t'écris avec une main qui ne tremble pas, mais avec un cœur lourd d'une lucidité nouvelle. Depuis des semaines, je sens une ombre familière glisser derrière mes pas. Une présence que je reconnais sans pouvoir la nommer, un écho de notre passé qui a le goût du ressentiment. Ce cristal que tu m'as donné comme un bouclier, ce fragment d'éternité que je portais avec tant d'insouciance, est devenu un aimant à démons. Je crains d'avoir été trop fier de le porter, trop prompt à croire qu'il me rendait invincible. Au lieu de me protéger, il a tracé une cible sur mon âme. L'ombre qui me traque ne veut pas seulement ma tête, elle veut la puissance que nous avons dispersée.

Sache que je pars l'affronter non pas avec l'espoir de vaincre, mais avec la certitude de faire mon devoir. Pardonne à ton élève sa légèreté. Il a fini par apprendre, un peu tard, que la sagesse est un fardeau bien plus lourd que l'acier.

Adieu, ma maîtresse. Adieu, mon amie. »

Rebecca laissa retomber la lettre sur ses genoux. Ses doigts effleurèrent le papier comme s'ils pouvaient encore y déceler la chaleur de la main d'Henri.


Methos s’était approché, déjà prêt à glisser une remarque légère sur les amants qui écrivent à l’aube comme on jette une bouteille à la mer. Il n’eut pas le temps d’aller plus loin.

Le sarcasme se figea net lorsqu’il vit le visage de Rebecca. Quelque chose semblait s'être brisé en elle, non pas violemment, mais avec cette lassitude sourde qui ne laisse même plus la place à la colère.

— On dirait que tu viens de voir le spectre de César… ou pire, un créancier, murmura-t-il enfin. Mais la bravade sonnait creux.

— Henri est mort, répondit-elle d'une voix creuse. Et il est le troisième de mes protégés cette décennie.

Elle se tourna vers lui, et Methos fit la seule chose qui pouvait encore la toucher : il se tut. Il ne chercha pas à la consoler avec des truismes sur la mortalité ou la malchance. Il se contenta de soutenir son regard, acceptant de partager ce poids sans poser de questions. C'était ce silence-là, dénué de toute attente, qui finit par briser la réserve de Rebecca.

— Il y a des choses que je n’ai jamais racontées, dit-elle doucement. Parce qu’elles engagent plus que ma mémoire. Elles engagent ma responsabilité.

Elle lui parla alors d'Aganesthes et du trésor qu'il lui avait confié. Elle lui raconta la fragmentation de l'artefact, un acte de désespoir pour empêcher une puissance trop grande de tomber entre de mauvaises mains.

— J’ai confié les éclats à ceux que je croyais capables de les porter sans s’y perdre, dit-elle. Mais depuis quelque temps… quelque chose a changé. Ils sont traqués. L’un après l’autre. Quelqu’un rassemble les morceaux.

Elle évoqua les Guetteurs, la disparition de Valerius par un mortel qui savait exactement quoi chercher et comment frapper. Methos eut un geste bref, presque agacé.

— Les Guetteurs observent, Rebecca. Ils consignent, ils notent, ils archivent. Mais ils ne décapitent pas un Immortel comme Henri. S'il a été tué, c'est par l'un des nôtres.

— Il y en a eu un, autrefois, poursuivit-elle alors, la voix plus basse. Un homme nommé Kronos. Il a été le premier à comprendre ce qu’était le cristal. Il l’a cherché avec une rage que je n'ai jamais oubliée.

À l'évocation de ce nom, Methos tiqua. Ce ne fut qu'un cillement, un raidissement presque imperceptible de sa mâchoire, mais Rebecca le remarqua immédiatement.

— Tu connais ce nom, dit-elle comme une évidence.

Il s’éloigna vers la fenêtre et s’y arrêta, faisant face à la lumière grise de Londres. Le jour dessinait son profil sans l’adoucir. L'homme cynique et léger semblait s'être évaporé.

— Ce n'est pas un nom que l'on oublie, commença-t-il, sa voix devenue soudainement rocailleuse. Il y a des millénaires, j'ai parcouru les steppes avec lui. Nous étions quatre. On nous appelait les Cavaliers de l'Apocalypse.

Il marqua une pause, s'attendant presque à entendre le bruit d'une épée que l'on dégaine.

— J'étais la Mort, Rebecca. J'ai brûlé des cités entières, j'ai tué sans distinction, par pur ennui ou par simple soif de chaos, aux côtés de Kronos. C’est cela, l’homme qui est dans ton lit ce matin. Un monstre qui a simplement appris à porter des gilets de soie.

Il attendit le jugement, le rejet, ou la peur. Mais il ne sentit qu'une main douce se poser sur son épaule. Rebecca l'avait rejoint.

— L'homme que je connais, Methos, n'a rien à voir avec celui que tu décris, dit-elle avec une tendresse grave. Nous avons tous du sang sur les mains. Le temps nous use tous. Certains s’y complaisent. D’autres y travaillent. Toi, tu as choisi de ne pas rester cet homme-là.

Elle marqua une pause, puis ajouta, plus bas :

— Si Kronos est de retour… alors ce n’est pas seulement une chasse aux fragments. C’est une vieille histoire qui refuse de mourir.

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