L'Héritage de Rebecca
Chapitre 7 : Une Alliance contre Nature
1829 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 27/02/2026 14:26
Nord de l'État de New York, 1988
Le complexe se dressait au milieu d’une forêt de sapins gelés, masse de béton brut, vestige d’une ancienne usine de traitement des eaux. Un endroit neutre, volontairement oublié, idéal pour une alliance qui ne devait laisser aucune trace.
Nathan Stern ajusta ses lunettes, ses mains tapotant nerveusement le cuir de sa mallette. À cinquante ans, dont vingt passés dans l'ombre de Luther, Nathan n'avait plus rien du chroniqueur impartial. Sa fascination pour son sujet avait muté en une sorte de dévotion pathologique. Il avait été surpris, jadis, lors d'une surveillance que son propre enthousiasme avait rendue imprudente. Luther l'avait coincé dans une impasse, l'épée à la gorge. Mais au lieu de la mort, Nathan avait trouvé un maître. Luther avait lu dans ses yeux une soif de savoir interdite. La corruption n’était pas venue de l’argent, ni même de la protection. Luther lui avait offert un privilège infiniment plus dangereux : l’illusion que le scribe pourrait un jour quitter le rôle de témoin. Que l’éternité ne serait peut-être pas réservée aux seuls Immortels. Pour Nathan, cette promesse suffisait à justifier tous les parjures.
Les Guetteurs, eux, conservaient leurs propres leviers. Ils détenaient la tablette, récupérée par l'un d'eux lors d'une fouille chez un immortel après que ce dernier eut été tué par un autre, ainsi que plusieurs fragments du Cristal de Mathusalem, dont celui récupéré des siècles plus tôt sur Valerius par un Guetteur aujourd’hui disparu. Ces artefacts n’étaient jamais exposés. Ils reposaient dans un coffre-fort au sein du quartier général, protégés par le secret plus que par des murs. Leur survie tenait à cette possession même. Tant que le puzzle restait incomplet, ils demeuraient indispensables. Luther ignorait l’emplacement exact de ces trésors. Et les Guetteurs savaient qu’en les lui livrant, ils signeraient leur arrêt de mort. La connaissance et les premières pièces contre la force de frappe et la traque : tel était l’équilibre précaire du pacte. Un marché de charognards, où chacun attendait que l’autre s’épuise avant de frapper pour s’emparer de l’ensemble.
C’était Nathan qui avait identifié, au sein de l’organisation, un esprit aussi ambitieux que lui : Daniel Geiger. Un homme discret, doté d’un accès rare aux archives les plus verrouillées. Daniel ne croyait plus au dogme des Guetteurs depuis longtemps. Le cristal l’obsédait. Nathan n’avait eu qu’à entrouvrir la porte.
Luther apparut au bout du couloir, son pas résonnant sur le sol industriel avec une régularité de métronome.
— Vous m’avez fait venir loin de la ville, messieurs, dit-il d’une voix polie, presque aimable. J’espère que vos nouvelles justifient ce décor de fin du monde.
— Nous avons localisé l'une des cibles, annonça Daniel en posant un dossier sur une vieille table en métal.
Luther s’approcha sans ouvrir le dossier. Il sentait la tension, palpable. Nathan serrait sa mallette contre lui, comme si le cuir pouvait encore lui offrir une protection illusoire.
— Kyra, précisa-t-il. Elle se cache dans un entrepôt désaffecté de Brooklyn. Elle est prudente, Luther. Elle sent que le vent a tourné.
L'immortel laissa un silence s'installer, savourant l'inconfort des deux hommes. À ce stade de la quête, chaque nom comptait davantage. Il restait peu de fragments à récupérer. Trop peu pour que l’alliance reste confortable.
— Vous avez bien travaillé, dit enfin l'immortel, un sourire prédateur étirant ses lèvres.
Il s’empara du dossier, et sans un regard de plus, disparut dans l’obscurité du complexe, laissant derrière lui le béton froid et deux hommes soudain très conscients de leur fragilité. Chacun savait que le pacte ne survivrait pas au dernier fragment. Restait à savoir qui trahirait en premier, et qui serait encore en vie pour réclamer sa part d’éternité.
*
L’entrepôt où Kyra se terrait s’élevait au bord de l’East River, silhouette massive rongée par le sel et les années, comme si le fleuve avait lentement entrepris de le dissoudre. À l’intérieur, l’air était lourd, et les rangées de caisses pourrissantes dessinaient un labyrinthe instable où les ombres semblaient glisser avec leur propre logique. L'immortelle s’immobilisa entre deux piles de palettes, la main fermée sur la garde de son arme, attentive au moindre changement dans la respiration du lieu. Depuis des semaines, elle vivait avec cette impression persistante d’être observée, une sensation diffuse, presque abstraite, qui la suivait jusque dans ses rêves et refusait de se dissiper. Mais à présent, quelque chose venait de basculer.
La vibration la traversa sans prévenir, imposant soudain une réalité à cette angoisse flottante.
— Tu peux arrêter de te cacher, dit-elle la voix maîtrisée malgré la tension qui lui serrait la poitrine.
Un pas résonna entre les caisses, lent, assuré. Luther apparut dans l’allée centrale, son arme déjà dégainée. Kyra le détailla brièvement, cherchant un souvenir, un nom, une trace laissée par le temps. Il n’y avait rien. Seulement cette présence, dense, dangereusement concentrée.
— Alors c’était toi, murmura-t-elle. Depuis tout ce temps.
— Pas toujours d’aussi près, concéda-t-il. Tu es prudente. Ça complique les choses.
— Tu aurais pu me provoquer plus tôt, fit-elle remarquer en glissant la main vers son arme. Pourquoi avoir attendu ?
Luther esquissa un sourire.
— Parce que je ne voulais pas te tuer sans être sûr que tu avais ce que je cherche.
Kyra fronça les sourcils, une lueur d'intrigue passant dans son regard alors qu'elle cherchait à décoder le sens de ses paroles. Elle n'eut cependant pas le temps de formuler la moindre interrogation, ni même de comprendre la nature de cette convoitise, qu'il se jeta sur elle avec une vélocité foudroyante.
L’attaque fut immédiate. L’acier s’entrechoqua dans un fracas brutal, et l'immortelle recula sous la violence du premier assaut, surprise moins par la force que par la précision. Elle riposta, trouva une ouverture, tenta de reprendre l’initiative, mais chacun de ses mouvement semblait lu à l’avance, neutralisé avec une efficacité froide qui ne laissait aucune place à l’improvisation. Ils se déplacèrent à travers l’entrepôt, Kyra cherchant l’erreur, Luther réduisant l’espace, la poussant progressivement vers l’escalier métallique qui menait aux étages supérieurs. Lorsqu’elle comprit qu’il ne la laisserait pas redescendre, elle rompit l’engagement et se lança dans l’ascension, les marches grinçant sous ses pas tandis que Luther la poursuivait.
Sur le toit, le vent s’engouffrait entre les structures métalliques, charriant les bruits lointains de la ville. Kyra glissa sur une plaque rouillée, se redressa de justesse, et s’arrêta net lorsqu’elle sentit le vide derrière elle. Le rebord n’était plus qu’à quelques pas. À cet instant précis, une évidence s’imposa à elle, claire et glaciale : s’il avait voulu sa tête, elle serait déjà morte.
Luther s’arrêta à quelques mètres, suffisamment près pour l’empêcher de fuir, suffisamment loin pour ne pas risquer un geste désespéré.
— Où est le fragment ? demanda-t-il.
La question, sèche, eut sur elle l’effet d’un coup. Kyra porta lentement la main à sa poitrine, sentit la chaîne sous ses doigts, comprit enfin ce qui avait motivé cette traque silencieuse.
— Ça, murmura-t-elle.
Elle brisa la chaîne d’un geste sec et sortit le cristal, le tenant à bout de bras au-dessus du vide, le fleuve noir tourbillonnant plusieurs mètres plus bas. Dans un accès de rage impatiente, Luther se jeta sur elle, l'épée levée, mais son regard était désespérément rivé sur la pierre.
Kyra lâcha.
Le fragment chuta, happé par le vent avant de disparaître dans l’eau sombre de l’East River. Luther se jeta aussitôt en avant, plongeant sans hésitation, son choix scellé dans ce mouvement irrévocable. L'immortelle ne resta pas pour regarder. Elle se détourna et disparut dans le dédale urbain, le cœur battant, vivante.
Lorsque Luther émergea enfin, des heures plus tard, sur une berge boueuse en contrebas, le cristal était serré dans sa main. Trempé, couvert de vase, il resta immobile un long moment, indifférent à la ville qui reprenait son souffle autour de lui.
*
Londres, quelques jours plus tard.
Le sanctuaire de Luther était une pièce sans fenêtres, nichée au cœur d'un hôtel particulier dont les murs épais étouffaient les rumeurs de la métropole. L'immortel posa délicatement le fragment de cristal récupéré dans l’East River sur le socle de velours noir. À l'instant où il rejoignit les autres, une impulsion lumineuse, plus intense que les précédentes, parcourut l'ensemble. C'était comme une pulsation, un battement de cœur de lumière froide. Le puzzle prenait forme, et avec lui, une promesse de puissance que l'immortel sentait déjà couler dans ses veines.
Il ne lui manquait plus que deux fragments, en plus de ceux que possédaient les Guetteurs.
Celui d'Amanda, cette voleuse insaisissable dont les Guetteurs peinaient encore à fixer la trace, et celui de Rebecca. Le "cœur" du cristal. Il savait que son ancienne mentore ne se contenterait pas de jeter son héritage dans un fleuve. Elle se battrait, et ce duel serait le point d'orgue de sa quête, l'instant où il s'élèverait définitivement au-dessus de sa condition.
Pourtant, malgré l'éclat de sa collection, une ombre persistait dans son esprit. Il repensa à Nathan Stern et à Daniel Geiger, à cette fascination mêlée de terreur qu'il avait pu lire dans leurs yeux lors de leur dernière rencontre à New York. Les Guetteurs n'étaient pas des alliés ; ils étaient des parasites, des archivistes qui avaient trop longtemps vécu par procuration. Luther sentait leur malaise grandir. À mesure qu'il s'approchait de son but, il devenait pour eux une anomalie qu'ils ne pouvaient plus simplement observer. Il savait comment fonctionnait la peur chez les mortels : elle menait inévitablement à l'élimination de la source du danger. Ils l'aideraient à compléter le cristal, il en était sûr, mais ils essaieraient ensuite de supprimer toute trace de leur trahison. Et la trace la plus évidente, la plus gênante, c'était lui.
Un sourire froid, presque imperceptible, apparut sur ses lèvres. Que les Guetteurs aiguisent leurs plumes ou leurs complots, peu importait. Une fois le cristal complet, ils comprendraient qu'on ne supprime pas un dieu.