L'Héritage de Rebecca

Chapitre 8 : Le Crépuscule de l'Abbesse

2871 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 01/03/2026 16:33

Loiret, Octobre 1992

L’automne avait posé sur les rives du Loiret une lumière douce, et les sentiers longeant l’eau s’effaçaient sous un tapis de feuilles où les pas se faisaient naturellement plus lents. Rebecca marchait au bras de John, accordant son rythme au sien avec une attention presque instinctive. À soixante-cinq ans, John portait son âge avec une élégance fragile ; ses cheveux d’un blanc de lin et les rides au coin de ses yeux racontaient une vie vécue au grand jour, tandis que Rebecca, immuable, semblait n’être qu’une parenthèse de jeunesse éternelle à son côté.

Ils vivaient ensemble depuis plus de trente ans - une vie entière à l’échelle de l'homme, une simple respiration dans celle de l'immortelle - et pourtant, dans cet intervalle fragile, elle avait trouvé une forme de paix qu’aucun siècle n’avait su lui offrir.

— Regarde ces pierres, murmura-t-elle en désignant du bout du doigt quelques vestiges moussus émergeant des ronces. C’est tout ce qu’il reste de l’aile ouest de l'abbaye où j'ai autrefois tenté d'enseigner la sagesse à une voleuse impénitente. J’ai passé des siècles ici à croire que si les murs étaient assez épais, le monde finirait par m'oublier.

John s'arrêta, observant les ruines avec ce regard lucide qu'elle aimait tant.

— Tu en parles comme si c'était arrivé la semaine dernière, Rebecca. C'est le plus grand défi de notre vie commune : me rappeler que là où je vois des antiquités, tu vois des souvenirs encore chauds.

Il pressa doucement sa main contre son bras, son regard se perdant dans le sien.

— J’ai eu une pensée idiote ce matin. Je me disais que... tu finiras par te lasser. Que tu finiras par chercher quelqu'un dont le cœur ne fatigue pas après une simple promenade. Un homme qui n’aura pas besoin de s’arrêter pour reprendre son souffle. Un homme qui ne serait pas une insulte permanente à ton éternelle jeunesse.

L'immortelle s'arrêta et lui fit face, posant ses mains sur ses joues.

— John, regarde-moi. Tu t'inquiètes de tes années ? Pourtant je suis née alors que ces ruines n'étaient même pas encore un projet dans l'esprit d'un architecte. S'il y en a un de nous deux qui devrait craindre d'être quitté pour plus jeune, c'est bien moi. Imagine un peu ma concurrence : n'importe quelle femme de ce siècle est une enfant pour moi.

John rit doucement, un rire un peu rauque qui réchauffa l'atmosphère fraîche de l'après-midi.

— Je suppose qu'il est difficile de rivaliser avec quelqu'un qui a connu César et vu tomber des empires, admit-il. Mais c'est justement cela qui m'effraie, Rebecca. Tu es exactement la même que le jour de notre rencontre, et moi, je ne fais que m'incliner vers la terre.

— Tu ne t'inclines pas, tu t'accomplis, répliqua-t-elle gravement. C’est justement cette finitude qui rend chaque heure avec toi si précieuse. Tu es mon présent, John. Le seul qui compte.

Ils restèrent un moment immobiles, Rebecca s’abandonnant à cette sensation rare d’appartenance, à cette humanité qu’elle avait choisi d’aimer en pleine conscience.

Mais soudain, la bulle éclata. Une vibration brutale, électrique, et familière... L'immortelle se figea, ses mains retombant le long de son corps. Au bout du sentier, entre deux chênes centenaires, une silhouette se dessina.

Luther avançait sans hâte, enveloppé dans un manteau sombre. Il n’y avait plus rien, en lui, de l’homme qu’elle avait autrefois aidé à se relever. Sa posture, son regard, l’espace même qu’il occupait imposaient une présence saturée de certitudes et de puissance. Son visage ne portait plus aucune trace de gratitude, seulement la certitude glaciale de celui qui vient réclamer son dû.

— Tu as changé, Luther, dit-elle, sa voix restant claire malgré le chaos intérieur.

— Le monde a changé, Rebecca. J'ai simplement cessé d'être la victime de ses caprices pour en devenir le maître.

Il s’avança d’un pas mesuré, sans hâte. Son regard descendit vers le cou de sa mentore, là où il savait que le cœur du cristal reposait, caché sous l'étoffe de sa veste.

— Je ne suis pas venu pour les regrets ni pour ce que nous avons été. Je suis venu parce que l’ouvrage est presque achevé, et qu’il ne reste plus beaucoup de pièces hors de ma portée.

Il n’en dit pas davantage. Rebecca comprit, dans cet intervalle silencieux, à quel point le cercle s’était resserré. Trop de morts. Trop de traces effacées. Et surtout, trop peu de refuges encore possibles. Elle se tourna vers John. L'homme qu'elle aimait se tenait là, pétrifié, comprenant que le passé dont sa compagne lui avait tant parlé venait de se matérialiser sous sa forme la plus prédatrice. D'un geste rapide, elle porta la main à son cou, brisa la chaine et pressa le fragment de cristal dans la paume de John.

— Va à la voiture, dit-elle doucement. Attends-moi là.

Il voulut protester, mais elle posa une main contre sa poitrine, l’y maintenant avec une fermeté tranquille.

— Écoute-moi bien, John. Ce cristal est tout ce qui compte désormais. Si Luther s'en empare, il ne se contentera pas de régner, il détruira tout ce qui est pur. Promets-moi qu'il ne mettra jamais, au grand jamais, la main dessus. Vas à la voiture et attends moi. Et si je ne reviens pas… alors seulement, tu iras à Paris. Chez Darius.

Elle marqua une courte pause, sa voix se faisant plus basse mais plus impérieuse.

— Tu as été ma plus belle vérité pendant trente ans. Tu m’as offert la simplicité d’un présent qui ne s’enfuit pas. Pour tout ce que nous avons partagé, et pour l'amour que nous nous portons, pars.

Le regard de John vacilla, partagé entre la peur et l’incrédulité. Il hocha pourtant la tête, serrant le cristal dans sa main comme une promesse trop lourde à porter, puis se détourna et s’éloigna d’un pas rapide, sans courir, comme s’il refusait encore d’admettre ce que cette fuite signifiait.

Luther ne fit pas un geste pour l’arrêter. Son attention était déjà revenue à Rebecca et elle sut qu’aucune diversion ne détournerait plus jamais cet homme de sa trajectoire.

Il tira son arme. Une lame épaisse, dénuée d’ornement, forgée pour durer. Elle dégaina à son tour. Soudain, Luther rompit la distance. Il se lança sur elle avec une puissance brute, portant le premier coup avec une violence qui fit gémir l'acier. Il attaquait sans emphase, chaque coup cherchant à réduire l’espace, à casser les appuis, à imposer un rythme que Rebecca reconnaissait sans l’avoir jamais affronté ainsi. Il avait appris, depuis elle. Et il avait continué, seul.

Elle se battait avec économie, refusant l’affrontement frontal, laissant sa force se dissoudre dans le mouvement, gagnant des secondes, encore et encore, non pour vaincre, mais pour retarder l’inévitable.


À quelques centaines de mètres de là, John atteignit la voiture. Ses mains tremblaient si fort qu'il manqua de faire tomber les clés. Il s’installa derrière le volant et démarra le moteur, incapable de quitter le sentier des yeux. Les bruits du combat lui parvenaient assourdis, indistincts, mais suffisamment proches pour empêcher toute illusion.

Soudain, le ciel sembla s'ouvrir. Une décharge d’énergie fendit l’air, brutale, accompagnée d’un grondement sec qui fit vibrer les vitres. Le Quickening. John comprit immédiatement, l'un des deux immortels avait péri. Il resta immobile, les mains crispées sur le volant, le regard fixé sur l’ouverture entre les arbres.

Quelques minutes plus tard, une silhouette apparut. Il n’eut pas besoin de distinguer les traits pour savoir. La façon de marcher, le poids dans chaque pas, cette lenteur chargée de certitude. Ce n’était pas Rebecca.

La panique se mua en décision. John enfonça la pédale, la voiture démarra en trombe dans un crissement de pneus désespéré, emportant avec elle le dernier secret de l'abbesse et le chagrin d'un homme qui venait de voir l'éternité s'éteindre.


*


Le silence de l'église Saint-Julien-le-Pauvre fut déchiré ce soir là par le fracas des portes de chêne. John s’effondra presque dans la nef, le visage ravagé.

Darius arriva aussitôt du presbytère attenant. Il reconnut immédiatement la silhouette, la démarche déséquilibrée et cette détresse trop visible pour être dissimulée derrière la politesse habituelle. Il n'eut pas besoin de poser de questions. Il connaissait John, Rebecca les avait présentés des années plus tôt lors d’un passage à Paris. En voyant l'homme seul et brisé, le prêtre comprit que l’impensable s’était produit. Il s’approcha sans précipitation, avec cette fermeté tranquille qui avait autrefois apaisé bien des tempêtes.

— John…

L’homme releva les yeux vers lui, comme si ce simple nom avait suffi à rompre ce qui lui restait de contrôle. Darius posa une main ferme sous son bras avant qu’il ne vacille davantage.

— Viens, dit-il doucement. Tu es en sécurité ici.

Il le guida vers l’intimité du presbytère et l’installa dans un large fauteuil de cuir. Sur le canapé placé juste en face, un autre homme était assis, observant la scène avec une attention silencieuse. John se tendit brusquement, ses doigts se crispant sur les accoudoirs, jetant un regard méfiant vers l’inconnu. Après ce qu’il venait de vivre, tout étranger était une menace potentielle. Darius l’apaisa d’un geste de la main, sa voix se faisant plus basse, presque protectrice.

— Ne crains rien. Il fait partie des nôtres, murmura le prêtre en désignant Methos.

En entendant ces mots, John fixa l'immortel. Il chercha dans le regard de cet inconnu cette même étincelle de sagesse qu'il avait vue tant de fois chez Rebecca. Comprenant qu'il était face à un semblable de sa compagne, un ami et non un prédateur, il sentit la tension quitter ses épaules. Il s'affaissa contre le dossier du fauteuil, sa garde tombant enfin. Darius servit une tasse du thé qu’il partageait avec son invité avant l'interruption et la lui tendit.

— Prends ton temps, murmura le prêtre. Tu peux me dire ce qu'il s’est passé.

— Elle est morte, Darius. Elle s'est fait tuer par un immortel. Un homme du nom de Luther.

En entendant le nom de Rebecca associé à la mort, le visage de Methos, d'ordinaire si indéchiffrable, se décomposa. Il brûlait de dire à John qu’il l’avait aimée lui aussi, qu'il l'avait connue bien avant que les ancêtres du mortel ne foulent cette terre. Mais en voyant la détresse de l'homme, il ravala ses mots. À quoi bon ajouter le poids de sa propre éternité à cette douleur ?

— Je la connaissais... très bien, murmura-t-il simplement, sa voix trahissant une fêlure. C'était une femme d'une sagesse rare.

— Qui êtes-vous ? demanda John, le regard flou.

— Un ami, répondit Methos avec une amertume contenue. Un ami de très longue date.

John fouilla alors dans la poche intérieure de sa veste. Il posa l’objet sur la table avec une répulsion instinctive. Le fragment du cristal capta la lumière douce de la pièce.

— Elle m’a donné ça avant qu'ils ne croisent le fer. Elle m’a dit qu’il ne devait jamais l’avoir. Elle est morte pour protéger cette pierre.

Darius observa l'objet sans le toucher, se rappelant soudain le récit de Rebecca et l'ombre qui s'étendait sur les protégés de son amie.

— Tu as bien fait de venir ici, dit-il finalement. Aucun immortel ne lèvera l’épée sur une terre sacrée. Tu es en sécurité.

— Prenez-le, dit John brusquement en repoussant le morceau de cristal vers le prêtre. C’est une malédiction. Je ne veux plus jamais voir cette chose.

Darius échangea un long regard avec Methos, chargé de questions muettes. Finalement, le prêtre tendit la main et prit délicatement la pierre.

— Ici, personne ne viendra le chercher par la force, dit-il avec calme. Tant qu’il restera en ces murs, il sera hors d’atteinte.

Methos observa la scène sans intervenir, ses traits redevenus presque impénétrables, bien que son silence trahisse une réflexion plus sombre. Il connaissait le monde, il savait que les règles n'arrêtaient que ceux qui y croyaient encore.

John se leva lentement, comme si rester assis plus longtemps risquait de l’ancrer définitivement dans une réalité qu’il refusait encore d’accepter.

— Je devrais rentrer, dit-il.

— Tu pourrais rester ici quelques jours, proposa Darius avec inquiétude. Cet immortel, Luther... s'il sait que Rebecca t'a confié ce qu'il recherche, il te traquera. Il ne reculera devant rien pour te faire avouer où se trouve le fragment.

John marqua un temps d'arrêt. L'idée d'être suivi lui glaça le sang, mais il finit par secouer la tête avec lassitude.

— Il sait sans doute déjà qui je suis. Mais Rebecca ne voulait pas que je vive caché. Elle détestait l'idée même que le Jeu ne dévore nos vies. Si je me cache, il a déjà gagné.

Darius posa une main fraternelle sur son épaule.

— Alors sache que cette porte restera ouverte pour toi, quoi qu’il arrive.

L'homme acquiesça, puis quitta le presbytère d’un pas lent, laissant derrière lui le parfum du thé refroidi et le poids d’une absence immense.


Lorsque la porte se referma, Methos fixa encore un moment l’endroit où John avait disparu, avant de tourner lentement les yeux vers Darius et le cristal. Son regard, cette fois, ne contenait plus seulement du deuil, mais une inquiétude qu’il ne prit même pas la peine de masquer.

— Tu as tort de le laisser partir, Darius, lâcha-t-il d'une voix coupante. Et tu as tort de croire que cette pierre te protégera.

Le prêtre soupira, rangeant soigneusement le fragment dans un coffret de bois.

— La Terre Sainte est absolue, Methos. Tu le sais. Aucun de nous ne peut briser cette paix. Luther est un monstre, mais il reste l'un des nôtres. Il connaît les limites.

— Luther ne respecte plus grand-chose. Il ne cherche pas une victoire. Il cherche l’aboutissement. Ce genre d’obsession finit toujours par contourner les règles plutôt que de les affronter.

Il marqua une pause, puis ajouta plus bas :

— S’il ne peut pas entrer ici, il trouvera un moyen indirect.

Darius ne répondit pas immédiatement. Il ne paraissait ni inquiet ni naïf, seulement pensif.

— Peut-être, admit-il. Mais ce fragment ne sera pas plus en sécurité ailleurs. Ici, au moins, il ne peut pas être pris par la force.

Methos observa longuement le coffret fermé, puis détourna le regard. Ce n’était pas la logique de Darius qu’il contestait, mais l’ampleur de la menace. Il s’assit enfin, lentement, comme si le poids des siècles venait de se rappeler à lui sans brutalité, simplement par accumulation. Les souvenirs affluèrent sans qu’il cherche à les retenir : Cordoue, la chaleur presque aveuglante de l’Andalousie, les discussions interminables où Rebecca l’obligeait à examiner des questions qu’il aurait volontiers écartées, non par ignorance, mais par fatigue morale. Elle n’avait jamais été dupe du monde, et pourtant elle persistait à croire qu’il valait la peine d’être amélioré, ne serait-ce qu’à l’échelle d’un geste ou d’une décision. C’était cela qui l’avait toujours déstabilisé chez elle : non pas sa force, mais sa constance.

— Elle faisait partie de ceux qui rappelaient pourquoi tout cela avait encore un sens...

Darius inclina la tête, sans commentaire superflu, acceptant cette vérité telle qu’elle était offerte.

Le regard du prêtre se perdit un instant dans la pièce. Les paroles de Methos, sur les moyens indirects et les limites contournées, avaient réveillé en lui un souvenir qu’il aurait préféré laisser en paix : un autre lieu, un autre temps, un autre fragment, un mortel qui n’avait reconnu ni sacré ni interdit.

Valerius.

— Je resterai attentif, dit-il avec une sobriété qui n’avait rien d’illusionné.

Methos hocha légèrement la tête. Il n’y avait rien à ajouter, seulement cette conscience partagée que le monde venait de se déplacer d’un cran supplémentaire vers quelque chose de plus dangereux et que Rebecca, malgré tout, n’aurait pas voulu qu’ils se contentent de déplorer sa disparition.

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