L'Héritage de Rebecca
Le sous-sol de la librairie Shakespeare & Company était l'un des repères du cercle des Guetteurs de la capitale. Entre les rayonnages serrés et les piles d’archives soigneusement étiquetées, l’air sentait le vieux papier et le secret bien gardé. Ce calme studieux fut brutalement rompu par le claquement sec de la porte d'entrée, suivi du bruit lourd de bottes dévalant l’escalier de bois.
Luther entra dans la pièce avec l’assurance de celui qui ne se considère plus comme un invité, mais comme une force à laquelle on s’adapte. Nathan et Daniel sursautèrent malgré eux et échangèrent un regard où la panique le disputait à la colère.
— Luther ! s’exclama Nathan en refermant précipitamment un grand registre relié de cuir. Tu n’as pas le droit d’être ici. Si l’organisation apprend qu’un immortel a franchi le seuil d’un de nos centres…
Il laissa la phrase en suspens, conscient que l’argument de principe pesait peu face à l’homme qui se tenait devant lui. Une goutte de sueur glissa le long de sa tempe. Chaque seconde de présence de Luther dans cette pièce constituait une violation tangible de leur serment, une preuve qu’ils avaient franchi une ligne dont il serait impossible de nier l’existence.
L'immortel ignora l’objection comme on écarte un détail insignifiant. Il s’approcha de la table centrale, les mains posées à plat sur le bois, et son visage, d’ordinaire maîtrisé, laissait percer une frustration qu’il ne cherchait plus à masquer.
— Elle est morte, dit-il d’une voix contenue, mais vibrante d’une colère froide. Mais le fragment n’était plus sur elle. Elle l’a confié à son mortel juste avant que je ne l’exécute.
— John Bowers, murmura Daniel, tentant de garder une voix neutre malgré l'agitation qui le gagnait.
Il observa Luther avec une attention calculée, derrière laquelle affleurait un mépris difficile à dissimuler. Cette intrusion, cette exigence brute, confirmait ce qu’il redoutait depuis des mois : l’Immortel ne se contentait plus d’utiliser leurs informations, il cherchait désormais à les soumettre. Il ne respectait ni leurs procédures ni la distance qui aurait dû préserver l’illusion d’une neutralité. Dans son esprit, une conclusion commençait à se former : un outil qui s’émancipe devient un danger.
— Je me fiche que vous connaissiez son nom, reprit l'immortel. Je veux sa trace. Maintenant. Il ne nous manque plus que son éclat et celui d'Amanda pour que l'ensemble soit réuni. Trouvez-les moi, le plus rapidement possible.
Il fixa Nathan avec une intensité prédatrice.
— Vous avez accès à des réseaux que je ne peux pas infiltrer seul. Ne me faites pas attendre. Sans moi, vous ne resterez que les greffiers de l'histoire des autres. Avec moi, vous participerez à l'aube d'un monde nouveau.
Nathan hocha la tête, mais son introspection était glaciale. Luther se trompait lourdement. Daniel avait suivi John depuis le Loiret et ils savaient déjà que le mortel s'était réfugié chez Darius. Ils cachaient cette information à l'Immortel, dégustant secrètement leur avantage.
— Nous ferons le nécessaire, Luther, répondit Nathan d'une voix forcée, presque mielleuse. Mais tu ne peux pas rester ici.
Ce dernier esquissa un sourire arrogant, satisfait de l'effet produit, savourant la gène manifeste des deux hommes. Il se détourna, remonta l'escalier, et quitta la librairie.
Une fois le silence revenu, Daniel se tourna vers Nathan. Son visage était livide de rage contenue.
— Il ne peut plus revenir ici. C'est fini. S'il croit qu'on va lui livrer le cristal sur un plateau après une telle provocation...
— Calme-toi, répondit Nathan. Luther a fini de jouer son rôle. Il veut les fragments ? Laissons-le croire qu'il mène la danse. Pendant ce temps, nous allons nous assurer que le fragment de Rebecca ne tombe pas entre ses mains, mais entre les nôtres.
*
L’obscurité de la périphérie parisienne se déposait sur les bâtiments comme une suie lente, absorbant les rares halos jaunâtres des lampadaires fatigués qui bordaient la zone industrielle. La maison qu’ils avaient choisie ce soir-là n’avait rien de singulier : une carcasse de briques noircies, éventrée par le temps, dont les fenêtres béantes ne retenaient plus que des dents de verre, vestiges d’un abandon ancien. Ils n’y étaient jamais venus auparavant et n’y reviendraient pas. Dans l’air chargé d’humidité stagnante, il flottait une odeur de fin.
Luther arriva le premier, sans précipitation, certain de sa place et de sa domination. Il traversa la pièce principale, un vaste volume nu où la poussière formait une couche uniforme sur le béton brut, et s’arrêta au centre, parfaitement immobile, comme s’il savait déjà que l’attente serait brève. Lorsqu’enfin deux silhouettes se découpèrent dans l’encadrement de la porte, il se contenta de lever légèrement la tête, sans tension apparente.
— Vous avez pris votre temps. Où se terre le mortel ? Et où est mon cristal ?
Nathan s'arrêta à quelques mètres.
— Bowers a été plus malin que nous le pensions, Luther, commença-t-il d'une voix monocorde. Il a cherché protection là où nous ne pouvons pas l'atteindre facilement.
L'immortel eut un bref rire dénué de joie, et se détourna d’eux pour parcourir la pièce du regard, constatant l’évidence : il n’y avait rien ici, aucun meuble, aucun repère, rien que ce vide brut qui avait toujours été leur terrain de jeu.
— Rien n'est hors de portée si on y met le prix. Donnez-moi l'adresse, je m'occuperai du reste.
Ce fut la dernière chose qu’il ordonna.
Daniel n’attendit ni un signe ni un regard. Le geste fut mécanique, presque anodin : la main glissa sous sa veste, le pistolet équipé d’un silencieux s’aligna dans l’axe du dos de Luther, et le tir claqua à peine plus fort qu’un souffle brutal. La balle le frappa entre les omoplates avec violence, projetant son corps en avant. Il heurta le mur dans un bruit mat, glissa lentement, et s’effondra à genoux avant de basculer sur le côté, ses épaules tressaillant encore, comme si son corps refusait d’admettre ce qui venait de se produire.
Nathan s’approcha aussitôt. Il sortit de son sac un large couteau de boucher, à la lame épaisse, sans élégance, l’outil brut d’un geste définitif. Rien à voir avec les armes ouvragées que Luther collectionnait ; ce couteau-là n’était pas fait pour impressionner, seulement pour trancher.
— Trop d'arrogance, Luther, murmura Nathan en s'approchant du corps inerte. Tu as oublié que l'histoire est écrite par ceux qui survivent, pas par ceux qui brillent.
Daniel détourna le regard quand la lame s’abattit. Le silence qui suivit fut total, presque obscène dans sa normalité. Il n’y eut ni éclairs, ni souffle invisible, ni manifestation spectaculaire : l’immortalité, privée de témoin semblable, se terminait là, dans la poussière et l’indifférence d’un bâtiment condamné.
Ils travaillèrent ensuite longtemps, sans hâte mais sans pause, brisant méthodiquement une portion de la dalle fissurée de la cave, utilisant les faiblesses du béton ancien pour dégager un espace suffisant. Lorsqu’ils y déposèrent enfin le corps, enveloppé sommairement, aucun d’eux ne prononça de mot. En refermant la cavité et en recouvrant les gravats, ils enterraient plus qu’un Immortel : ils scellaient la preuve tangible de leur rupture avec ce qu’ils avaient juré de défendre.
— Que diras-tu dans ton rapport ? demanda Daniel en essuyant la sueur de son front.
— La vérité partielle, répondit Nathan en rangeant ses affaires. Je noterai simplement que j'ai perdu sa trace. Une disparition inexpliquée. Le Jeu est rempli de fantômes, Luther n'en sera qu'un de plus.
Ils quittèrent la maison sans se retourner, laissant derrière eux un lieu redevenu vide, muet, indifférent. Dans les archives, Luther deviendrait un souvenir. Pour l’organisation, une énigme irrésolue. Pour eux, simplement un obstacle de moins sur une route qui, désormais, ne permettait plus aucun retour en arrière.
*
L’appartement Londonien de Luther occupait le dernier étage d’un immeuble victorien aux briques sombres, une façade austère dont les lignes rigides semblaient prolonger la personnalité de son propriétaire. Lorsque Nathan tourna la clé récupérée quelques jours plus tôt sur le corps encore tiède, il eut la sensation étrange de pénétrer non dans un lieu déserté, mais dans une conscience laissée en suspens.
— Le bureau, dit Nathan à mi-voix.
La pièce se trouvait au fond du couloir, derrière une porte plus lourde que les autres. Les étagères y étaient chargées d’ouvrages anciens, parfaitement alignés. Daniel laissa courir ses doigts le long des moulures murales jusqu’à sentir une légère résistance, presque imperceptible. Un panneau céda, pivotant sans grincement, révélant l’acier sombre d’un coffre encastré. Il sortit de sa poche la petite clé noire qu’ils avaient trouvée sur l'immortel, suspendue à une chaîne discrète sous sa chemise. Le métal s’inséra avec précision : un déclic sec rompit le silence.
Lorsque la porte s’ouvrit, la lumière changea.
Les fragments reposaient dans des compartiments de velours sombre, et leur simple proximité semblait altérer l’atmosphère de la pièce. Ils n’émettaient pas un éclat aveuglant, mais une lueur interne, diffuse, comme si chacun abritait un battement silencieux, et lorsqu’on les observait ensemble, leurs reflets se répondaient, se cherchaient, dessinant dans l’air des lignes invisibles, une géométrie fragile qui n’existait que par leur réunion.
Daniel retint son souffle.
— Tu vois ça… murmura-t-il, incapable de détacher les yeux. On dirait qu’ils se reconnaissent.
Sa main s’approcha, hésitante, attirée malgré lui par cette vibration ténue qui semblait traverser sa peau avant même le contact. Nathan referma doucement ses doigts sur son poignet.
— Ne confonds pas attraction et droit, dit-il calmement, sans dureté mais sans concession. Ce qu’ils étaient pour Luther n’a plus d’importance. Ce qu’ils seront dépend de ce que nous déciderons d’en faire.
Il prit un à un les fragments, avec une précaution presque rituelle, et les déposa dans une mallette renforcée. À mesure qu’ils disparaissaient dans la mousse sombre, la pièce paraissait se refroidir, comme si l’appartement lui-même se vidait d’une tension qu’il avait contenue trop longtemps.
Daniel referma le coffre, repoussa le panneau, et resta un instant immobile, le regard perdu dans le vide.
— Il aurait tout sacrifié pour les voir réunis, dit-il enfin.
— Justement.
Ils quittèrent les lieux sans précipitation, effaçant derrière eux la moindre trace de leur passage, et l’appartement retrouva son silence impeccable, figé dans l’illusion d’une continuité. Mais ce qu’il abritait avait changé de main, et avec cela, l’équilibre fragile d’un jeu qui venait de perdre son joueur le plus ancien.
*
Trois mois s’étaient écoulés, et l’absence de Luther, d’abord commentée à voix basse dans les couloirs, s’était peu à peu figée en une formule administrative : "perte de trace". Dans les rapports internes, l’expression suffisait à neutraliser l’inquiétude. Le Jeu produisait ses disparitions et nul ne s’étonnait vraiment qu’un Immortel cesse soudain d'apparaitre.
Dans la vaste demeure de banlieue qui servait de quartier général aux Guetteurs, l’activité n’avait pas ralenti. Dans la salle des archives, une large pièce où s’alignaient les rayonnages métalliques et des postes informatiques, Methos, sous l’identité d’Adam Pierson, travaillait seul. L’écran de son ordinateur diffusait une lumière froide sur son visage impassible ; ses doigts glissaient sur le clavier avec une régularité sans hâte, consignant, corrigeant, ordonnant des siècles d’histoires dans des bases de données. Le bruit de pas assurés interrompit le flux de ses pensées. Il leva les yeux juste assez pour apercevoir Nathan et Daniel traverser la salle en direction du bureau vitré de Geneviève, l’Archiviste en chef, dont la silhouette droite se découpait derrière une cloison translucide.
— Nous avons une mise à jour importante pour le fonds des reliques, annonça Nathan d’un ton maîtrisé, assez clair pour franchir la distance sans paraître destiné à d’autres oreilles.
— De quelle nature ?
Nathan prit le temps de poser une mallette sombre sur le comptoir, comme s’il mesurait la portée exacte de chacun de ses mots.
— Luther. Plus aucun signal depuis près de quatre-vingt-dix jours. Aucune observation crédible, aucun témoin indirect. J’ai fini par pénétrer dans son appartement pour évaluer la situation. Tout indique une élimination. Ses effets personnels étaient intacts, mais ses coffres contenaient ceci.
Il ouvrit la mallette.
La lumière changea presque imperceptiblement dans le bureau. Les fragments reposaient côte à côte, et leur éclat diffus semblait se répondre d’un morceau à l’autre, comme si leur proximité amplifiait une vibration interne, discrète mais indéniable. Geneviève fronça les sourcils.
— Il avait réuni tout cela ?
— Il semblerait, répondit Daniel avec une sobriété étudiée. Nous pensons qu’ils doivent être placés en chambre forte, avec la Tablette de Mathusalem et les fragments déjà sous scellés.
Geneviève accepta le dépôt et les escorta vers la zone de haute sécurité.
À quelques mètres de là, Methos n’avait pas baissé les yeux. Son écran était resté allumé, mais son esprit n’était plus dans la ligne de code qu’il venait de saisir.
Il revit John, épuisé, assis face à lui chez Darius, la voix brisée par la mort de Rebecca ; il se rappela la manière dont l'homme avait parlé du cristal, non comme d’un objet de convoitise, mais comme d’un poids qu’il n’avait jamais désiré porter.
Quelque chose, dans la façon dont Nathan venait de présenter les faits, sonnait faux. Trop lisse. Trop préparé. On ne parlait pas d’un Immortel disparu avec cette neutralité clinique, à moins d’avoir déjà fait son deuil, ou d’en connaître la cause. Et surtout, si ces fragments provenaient du coffre de Luther, cela signifiait qu’ils rejoindraient ceux que l’organisation conservait déjà.
Il les imagina, déposés ensemble dans la chambre forte, alignés près de la Tablette et des éclats plus anciens : la simple proximité suffirait à intensifier leur résonance. Déjà, réunis par dizaines, ils vibraient d’une lumière contenue. Placés côte à côte avec les derniers fragments nouvellement acquis, ils brilleraient davantage encore, comme si le cristal, presque complet, reconnaissait sa propre unité imminente. Le puzzle de Rebecca, que Luther avait poursuivi avec une ferveur quasi mystique, était désormais sur le point de s’assembler au cœur même d’une organisation qui prétendait ne jamais intervenir.
Methos reporta son regard sur son écran et reprit sa frappe, lentement, avec cette apparente indifférence qu’il cultivait depuis des siècles. Pourtant, sous le masque d’Adam Pierson, une décision prenait forme.
Il irait voir Darius.
Pas dans l’urgence spectaculaire des catastrophes imminentes, mais dans celle plus subtile que seuls les très vieux apprennent à reconnaître : celle des ambitions qui grandissent en silence, derrière des rapports impeccablement rédigés et des coffres soigneusement verrouillés.