L'Héritage de Rebecca

Chapitre 10 : Ce que l’on fait du temps

3988 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 06/03/2026 21:06

Seacouver, Été 1994

Methos n'avait pas prévu de tomber amoureux d'Alexa.

Il avait passé l’année précédente à errer dans un brouillard de culpabilité et de deuil, une sensation qu’il n’avait pas éprouvée avec une telle acuité depuis des siècles. La mort de Darius n’était pas seulement la perte d’un ami ou d’un mentor, c’était un échec personnel qui lui rongeait les entrailles chaque fois qu’il croisait les voûtes de pierre d’une église. Il portait en lui le poids de ce qu'il n'avait pas dit, de cet avertissement qu'il avait gardé pour lui au quartier général des Guetteurs, pensant que l’urgence pouvait attendre quelques jours de paperasse et de confort personnel.

Quand il s'était enfin rendu à Saint-Julien-le-Pauvre, le sang avait déjà séché sur les dalles froides.

Duncan MacLeod avait fait la lumière sur les assassins, ces Guetteurs renégats menés par James Horton, dont la haine des Immortels justifiait à leurs yeux le sacrilège ultime. Mais Methos, tapi dans l'ombre des archives, avait perçu une vérité plus sombre encore. Les mises à jour d’inventaire et les mouvements d’accès inhabituels vers la chambre forte avaient confirmé ses soupçons. Le meurtre de Darius n'était pas qu'une purge idéologique. Un nouveau fragment de cristal avait rejoint les autres peu après le massacre. Darius était mort parce qu'il protégeait le legs de Rebecca, et Methos, par sa lenteur, en était le complice silencieux.

Ce deuil lourd, poisseux, l'avait maintenu dans un état de détachement protecteur, jusqu'à elle.

Dès l'instant où ses yeux s'étaient posés sur Alexa, le monde avait repris une consistance brutale. Ce n'était pas une simple attirance, c'était une absorption totale, une reconnaissance immédiate qui l'avait laissé désarmé. Pourtant, aimer Alexa revenait à s'infliger une nouvelle torture. Il savait qu'elle était condamnée par la maladie, que ses jours étaient comptés avec une précision mathématique qui ne laissait aucune place au miracle.

Il se retrouvait dans cette position absurde, presque cruelle, qu'il avait fuie pendant des millénaires : s'attacher à une flamme qui s'éteint alors qu'il venait à peine d'enterrer ceux qui auraient dû être éternels. Pour lui, le cycle de la perte ne s'arrêtait jamais. Aimer un Immortel comme Rebecca ou Darius ouvrait une plaie d'une profondeur insoupçonnée, celle de voir s'effondrer des piliers que l'on pensait pourtant hors d'atteinte du temps ; aimer une mortelle comme Alexa menait inévitablement au silence du tombeau. C'était le paradoxe de sa vie. Il enregistrait les fins des autres tout en espérant secrètement que la sienne l'atteigne enfin, mais devant le sourire d'Alexa, cette lassitude millénaire s'effaçait. Il acceptait la condamnation, le chagrin à venir et la certitude d'être celui qui reste, une fois de plus, parce qu'il ne pouvait tout simplement pas nier ce que son cœur lui dictait.


*


Quelques semaines plus tôt.

Le bar de Joe Dawson - Guetteur officiel de Duncan MacLeod et ami indéfectible de Methos, ou Adam Pierson comme il aimait à se présenter - n’était pas le genre d'endroit où l'on s'attendait à trouver de la poésie, mais depuis qu’Alexa y travaillait, l'immortel y percevait une harmonie nouvelle. Il s’était surpris à revenir le lendemain de leur première rencontre. Puis le surlendemain. Puis tous les jours.

Il choisissait toujours le même tabouret, à l’extrémité du comptoir, là où il pouvait l’observer sans l’enfermer dans son regard. Pour un homme qui avait traversé des siècles de massacres, négocié avec des tyrans et survécu à l’effondrement d’empires, se découvrir nerveux à l’idée de commander une bière à une jeune femme était d’une ironie presque tendre.

Ce soir-là, elle s’approcha avec son carnet.

— Comme d’habitude ?

— Si vous continuez à anticiper mes décisions, je vais finir par croire que je suis prévisible, répondit-il.

— Vous l’êtes.

Il eut un léger rire.

— Voilà qui ruine toute la légende que j’essayais de construire.

Elle nota la commande sans relever, mais ses lèvres trahirent une esquisse de sourire. Elle s’éloigna, puis revint quelques instants plus tard avec sa pinte. Lorsqu’elle posa le verre devant lui, leurs doigts se frôlèrent, un effleurement involontaire sur la paroi fraîche du verre. Elle retira sa main un peu trop vite. Methos le sentit. Ce n'était pas de la répulsion, mais une sorte de sursaut, comme si le contact risquait de briser une résolution.

Il la regarda un instant avant de parler, cherchant l’angle juste, la porte entrouverte qui ne la mettrait pas en fuite.

— J’essaie de déterminer si je viens ici pour la qualité de la bière ou pour la conversation, dit-il doucement. Pour l’instant, la bière mène largement.

Elle leva les yeux vers lui, surprise malgré elle, et une lueur amusée traversa son regard.

— Dans ce cas, je devrais peut-être augmenter les prix. Vous viendriez moins souvent et je culpabiliserais moins de vous laisser boire seul.

— Ce serait une stratégie dangereuse, répondit-il avec sérieux. Je suis capable de m’adapter à des périodes d’inflation prolongées pour une bonne cause.

Elle retint un sourire, puis baissa les yeux vers le torchon qu’elle repliait avec un soin un peu trop appliqué. Il sentit la retenue. Ce n'était pas une barrière hostile, plutôt une main posée sur une porte qu’on n’ose pas ouvrir de peur du courant d'air.

— Est-ce que je vous mets mal à l’aise ? demanda-t-il après un silence, sans détour mais sans pression.

Elle secoua la tête aussitôt.

— Non. Pas du tout.

Puis, plus bas, comme une confidence qu'elle se reprochait déjà :

— C’est justement le problème.

Il haussa légèrement un sourcil, l’invitant à poursuivre sans l’y contraindre.

— Vous êtes… facile à écouter, Adam. Vous parlez comme si le temps n’avait aucune prise sur vous. Comme si rien n’était urgent.

Il eut un bref sourire, songeant aux millénaires qui pesaient derrière cette apparente désinvolture.

— C’est un talent que j’ai mis longtemps à perfectionner.

Il sentait qu’elle restait sur la réserve, malgré l’évidente sympathie qui flottait entre eux.

— Je devrais peut-être varier les plaisanteries, tenta-t-il. J’ai l’impression d’épuiser mon quota d’esprit autorisé et de devenir l'élément redondant du décor.

— Non, répondit-elle aussitôt, trop vite peut-être. Elles sont… très bien.

— « Très bien » n’est pas un compliment très enthousiaste. C'est le genre de chose qu'on dit pour ne pas blesser un étudiant médiocre.

Elle leva enfin les yeux vers lui, et cette fois son regard resta accroché au sien une seconde de plus que nécessaire.

— C’est un compliment prudent, rectifia-t-elle avec une pointe de mélancolie.

Il sentit la nuance. Pas un refus. Une précaution.

— Je devrais m’inquiéter de cette prudence ?

— Non.

Elle essuya une trace invisible sur le comptoir, un geste circulaire et machinal, comme si elle cherchait à lisser le fil d'une pensée devenue soudainement trop pesante.

— Vous ne devriez pas. C'est juste que... j'apprécie nos échanges, Adam. Et c'est précisément ce qui me rend la tâche difficile. Je ne suis pas sûre d'être de très bonne compagnie en ce moment. Vraiment.

Elle le regarda avec une franchise si désarmante qu'il en fut presque déstabilisé. Lui, qui avait discuté avec les plus grands philosophes, se sentait soudain nu face à cette honnêteté. Il décida de ne pas forcer le passage, de respecter le périmètre qu'elle venait de délimiter.

— Je reviens demain, annonça-t-il finalement, avec une légèreté étudiée. Uniquement pour vérifier si je suis toujours aussi prévisible.

Elle hésita une fraction de seconde, une lueur d'hésitation mêlée d'un soulagement discret dans le regard.

— Le bar ouvre à dix-huit heures, souffla-t-elle.

Ce n’était pas une invitation. Mais ce n’était pas un refus. Il hocha la tête, acceptant les règles implicites qu’elle venait d’imposer : pas d’élan brusque, pas de promesse, pas de projection.

Lorsqu’elle s’éloigna vers un autre client, il resta un instant immobile, le verre intact devant lui.

Il ne savait pas ce qu’elle retenait, ni pourquoi cette prudence semblait si essentielle à ses yeux. Il savait seulement qu’elle était attirée - il l’avait vu, dans ce regard qui s'attardait sur lui un peu trop longtemps - mais que quelque chose en elle se refusait à avancer d’un pas de plus.


*


Le bar était presque vide lorsqu’Alexa retira son tablier pour aller ranger les derniers verres en réserve. La porte se referma derrière les derniers clients, et le silence retomba peu à peu. Methos avait attendu. Il resta assis encore quelques minutes, le temps que la jeune femme passe récupérer son sac, adresse un simple « Bonne nuit, Joe », puis quitte le bar sans un regard vers lui, non par indifférence, mais par discipline.

La porte se referma. Alors seulement Methos leva les yeux vers le Guetteur.

— Qu’est-ce qu'il se passe avec elle ? J’ai l’impression d’essayer de séduire une forteresse. Elle est charmante, elle est intelligente, et je sens qu’elle n’est pas indifférente... mais elle se ferme dès que je m'approche d'un millimètre.

— Laisse tomber, Methos, soupira le Guetteur.

— Quoi ? draguer une jolie femme est devenu un délit dans ton établissement ?

— Elle ne fait pas ça pour s'amuser, reprit Joe, ignorant l'ironie. Je l'ai engagée parce qu'elle a besoin d'argent. Elle a besoin de chaque centime pour ses traitements médicaux.

L'immortel sentit un froid soudain lui enserrer la poitrine. La plaisanterie mourut sur ses lèvres.

— Quel genre de traitements ?

— Elle est condamnée. Un cancer. Il ne lui reste que quelques mois, au mieux. Elle ne veut pas de ton jeu, parce qu'elle sait qu'il n'y a pas de suite. Elle ne veut pas laisser quelqu'un derrière elle avec un chagrin inutile.

Methos fixa le fond de son verre, la douleur de la mort de Darius remontant à la surface, se mélangeant à cette nouvelle injustice. Il pensa à l'éternité qu'il portait comme un fardeau, et à cette femme qui comptait ses jours dans l'ombre.

— Et tu penses que je joue ?

— Je pense que tu es dangereux quand tu ressens quelque chose. Parce que tu le vis à l’échelle de l’éternité.

Un mince sourire passa sur les lèvres de Methos, mais il n’avait rien d’amusé.

— L’éternité n’a jamais protégé personne.

Il releva enfin les yeux vers le Guetteur.

— Trois mois, vingt ans... murmura-t-il enfin, sa voix redevenue ce murmure détaché qui lui servait de bouclier. Qu'est-ce que ça change ? Vous êtes tous condamnés dès l'instant où vous naissez.

Ce dernier le regarda avec une tristesse mêlée d'agacement.

— C’est facile à dire quand on a cinq mille ans derrière soi, Methos.

— Non, ce n'est pas facile, trancha l'immortel. C’est justement parce que je sais ce que c’est que de voir tout le monde s'éteindre que je te dis ça. La durée n'a aucune importance. Ce qui compte, c'est ce qu'on fait du temps qu'il reste. Si elle a trois mois, alors ce sont trois mois réels. Concrets. Pleins. Ce ne sont pas des miettes. Ce sont des jours entiers. Des heures qui existent. Pourquoi faudrait-il les réduire à néant par peur de la fin ?

— Parce qu’elle, elle pense à celui qui restera.

— Elle n’a pas à décider pour moi.

— Et si elle refuse quand même ?

— Alors je respecterai ça. Je ne suis pas venu la sauver. Je ne suis pas venu lui promettre l’impossible.

Il marqua une pause.

— Je veux seulement être là. Tant qu'elle acceptera que je partage son temps, sans rien exiger de plus que sa simple présence.

Joe secoua la tête, partagé entre l’inquiétude et une forme de compréhension résignée.

— Tu sais que ça va te faire mal.

— Oui.

Aucune hésitation.

— Et tu y vas quand même ?

— La douleur n’a jamais été un argument suffisant pour renoncer à vivre.

Il enfila sa veste.

— Et si elle me laisse seulement une soirée de plus, ce sera déjà ça.

Il quitta le bar sans un mot supplémentaire.

Le Guetteur resta seul derrière le comptoir, le regard fixé sur la porte refermée, conscient que rien - ni la maladie, ni la prudence, ni la raison - ne pourrait empêcher ce qui venait de commencer.


*


Methos resta longtemps immobile devant la maison d’Alexa, la main suspendue dans l’air comme si frapper revenait à franchir une frontière plus intime encore que celle du bois peint. Le silence de la rue semblait peser sur ses épaules. Il lui fallut accepter qu’il ne pourrait ni retarder davantage, ni arranger les mots à l’avance, pour se décider enfin à heurter doucement la porte.

Quand elle ouvrit, son visage portait les traces d'une fatigue qu'elle ne prenait plus la peine de masquer.

— Adam ? Qu'est-ce que vous faites ici ?

Elle ne l'invita pas à entrer tout de suite. Elle se tenait sur le seuil, comme une sentinelle protégeant les derniers lambeaux de son intimité.

— Joe m’a parlé, dit-il sans détour, parce qu’il savait qu’enrober la vérité de précautions la rendrait plus insultante encore.

L'effet fut immédiat. Le regard d'Alexa se durcit, ses épaules se redressèrent dans un réflexe de fierté blessée. Elle fit un pas en arrière.

— Je n'ai pas besoin de pitié. Ni de quelqu'un pour me tenir la main en attendant que la lumière s'éteigne. Si c'est pour cela que vous êtes là, vous pouvez repartir.

— La pitié est un sentiment inutile, répliqua Methos avec une douceur tranquille. Je ne suis pas venu pour vous plaindre. Je suis venu parce que ce que je ressens n'a rien à voir avec un diagnostic médical.

Elle finit par s'effacer pour le laisser entrer. L’intérieur était modeste, impeccablement rangé, comme si l’ordre matériel pouvait contenir le chaos intérieur. Elle se tourna vers lui, les bras croisés, cherchant à maintenir une distance de sécurité.

— Vous ne comprenez pas. Dans quelques mois, je ne serai plus là. Pourquoi vouloir commencer quelque chose qui n’a pas d’avenir ? C’est… c’est injuste, pour tous les deux.

Il prit le temps de la regarder avant de répondre, comme s’il mesurait la distance exacte entre leurs deux solitudes.

— L’avenir est une fiction que nous entretenons pour nous rassurer, Alexa. Nous parlons de l’année prochaine, du prochain été, comme si nous en possédions la promesse écrite. La seule différence, c’est que vous n’avez plus le luxe de vous raconter cette histoire.

Il s’arrêta, puis, plus doucement :

— Et moi non plus, en réalité.

Il fit un pas vers elle pour réduire cet espace qui les condamnait à parler comme deux étrangers polis.

— Vous croyez que je devrais m’arrêter de vivre par crainte du chagrin ? J’ai déjà perdu des êtres qui comptaient plus que je ne saurais le dire. Je sais ce que cela coûte. Mais renoncer à ce qui naît là, maintenant, par peur de sa fin… c’est une capitulation. Et je vous croyais plus courageuse que cela.

Le reproche était léger, mais il fit mouche. Elle soutint son regard, et quelque chose céda, pas sa fierté, mais la rigidité qui l’empêchait de respirer.

— Tu vas souffrir, murmura-t-elle enfin, laissant tomber le vouvoiement comme on laisse tomber une armure devenue trop lourde. Je ne veux pas être celle qui t’abandonne à ton deuil. J’ai peur de ce que je vais te laisser derrière moi.

Il leva la main, hésita une fraction de seconde - par respect, non par doute - puis encadra son visage de ses paumes.

— Laisse-moi décider de ce que je suis prêt à risquer, répondit-il dans un souffle. La douleur n’annule pas la valeur de ce qui la précède. Parfois, elle la prouve.

Il effaça du pouce la larme qui glissait sur sa joue, et l’embrassa avec une lenteur grave, un baiser qui n’avait rien d’une promesse éternelle, mais tout d’un choix lucide. Quand ils se séparèrent, leurs fronts restèrent appuyés l’un contre l’autre, et leurs respirations finirent par s’accorder.

— Dis-moi, dit-il doucement, comme si l’idée naissait à voix haute entre eux plutôt que dans son esprit seul… Si le temps ne t’était plus compté en années, mais en instants, qu’est-ce que tu voudrais en faire ?

Elle eut un rire fragile.

— Je n’ai pas vraiment les moyens d’avoir ce genre de fantasmes, Adam. Entre le loyer et les traitements, voyager relève de la science-fiction.

Il secoua légèrement la tête, sans ostentation.

— L’argent n’est pas un obstacle. Pas pour ça. Considère que… j’ai eu le temps de prévoir quelques imprévus.

Elle le regarda avec méfiance.

— Je ne veux pas être un projet. Ni une cause généreuse.

— Ce n’est pas un cadeau, répondit-il avec une fermeté tranquille. Ce n’est pas moi qui t’offre quelque chose. C’est nous qui décidons de prendre ce qui est là, avant qu’il ne nous échappe. Si tu as toujours rêvé de voir l’océan Indien, de marcher dans les rues de Rome à l’aube, ou de te perdre dans un marché à Istanbul, alors faisons-le. Pas pour cocher des cases. Pour sentir que ces mois nous appartiennent.

Il marqua une pause, cherchant ses mots.

— Je ne te propose pas de fuir. Je te propose de vivre délibérément. De choisir nos horizons au lieu d’attendre qu’ils se referment.

Elle resta silencieuse longtemps, le regard troublé, traversé d’images qu’elle n’osait plus convoquer depuis des mois : des cartes accrochées au mur de son adolescence, des villes entourées au stylo, des paysages qu’elle avait remis à « plus tard » avec l’assurance naïve d’avoir le temps.

— J’ai toujours voulu voir Kyoto au printemps, souffla-t-elle enfin, presque honteuse de la simplicité de cet aveu. Et les fjords. Et… tellement d’autres choses.

— Alors allons voir les cerisiers en fleurs. Allons respirer l’air froid des fjords. Allons partout où ton cœur s’est arrêté en disant « un jour ».

Elle inspira profondément, comme si, pour la première fois depuis l’annonce du diagnostic, l’air pénétrait jusqu’au bout de ses poumons.

— Et quand je ne pourrai plus avancer ?

— Alors nous ralentirons, répondit-il sans hésiter. Et quand tu ne pourras plus marcher, je trouverai un moyen de te porter. Pas parce que je veux te sauver. Parce que je veux être là.

Ce n’était ni une promesse grandiloquente ni une tentative de conjurer l’inévitable, mais une décision partagée, née dans cet espace fragile où la peur et le désir cessent de s’opposer.

— D’accord, murmura-t-elle. Partons.


*


Les mois qui suivirent furent une parenthèse hors du temps, une succession d'horizons où la poussière des siècles semblait s'effacer sous le rire d'Alexa. Pour Methos, ce voyage n'était pas une simple visite touristique, c'était une redécouverte du monde. Lui qui avait tout vu jusqu'à la lassitude se surprenait à s'émerveiller du rouge embrasé du Grand Canyon, non pas pour la géologie, mais pour le reflet du soleil dans les yeux de la femme qu'il aimait. Au Pérou, sur les hauteurs du Machu Picchu, il l'avait portée parfois, sentant son souffle court contre son cou, mais leur triomphe face aux cimes andines valait toutes les victoires de son passé.

Il redevenait jeune. Non pas par la magie de son sang, mais par la force de son attachement. Il apprenait à savourer la brièveté, à trouver de l'importance dans le détail d'un repas partagé ou dans la douceur d'une main dans la sienne.


Ils atteignirent Santorini au milieu de l'hiver. L'île, dépouillée de ses touristes, offrait une solitude souveraine. La lumière de la mer Égée était d'une clarté absolue. Ils s'étaient installés dans une petite maison blanche suspendue au-dessus de la caldeira. Kyoto était leur prochaine étape ; Alexa parlait souvent des cerisiers en fleurs, de ce printemps japonais qu'elle rêvait de voir pour clore leur périple en beauté.

Le destin, cependant, ne respectait pas leurs itinéraires.

Alors qu'ils marchaient le long d'un sentier face à la mer, le corps d'Alexa la trahit. Elle s'effondra, le regard perdu dans l'azur du ciel grec. Methos la rattrapa avant qu'elle ne heurte le sol, mais il sentit immédiatement que quelque chose s'était brisé en elle.

L'hôpital d'urgence de l'île était un lieu de carrelage froid et de néons fatigués. Les médecins grecs, malgré leur dévouement, n'eurent besoin que de quelques examens pour confirmer l'évidence. La maladie ne progressait plus, elle avait gagné. Les traitements n'étaient plus que des palliatifs destinés à adoucir une fin imminente.


Methos resta assis au chevet d'Alexa pendant des heures, écoutant le rythme de son cœur sur le moniteur. Le silence de la chambre était insupportable. Son esprit, d'ordinaire si prompt à la résignation cynique, se mit à fouiller ses souvenirs avec une fureur désespérée. Il cherchait une faille, un miracle, n'importe quoi pour ne pas laisser ce silence devenir définitif.

C'est alors qu'une voix revint le hanter. Celle de Rebecca.

Il revit son visage, entendit ses mots sur le cristal d'Aganesthes. Elle lui avait parlé de cette relique non pas comme d'un simple objet de pouvoir, mais comme d'une source capable de conférer la vie éternelle à un mortel. À l'époque, il l'avait écoutée avec le détachement d'un historien sceptique, classant l'histoire parmi les légendes sans fondement. Mais aujourd'hui, cette légende était la seule branche à laquelle il pouvait se raccrocher.

Il savait où se trouvaient les fragments. Il les avait vus briller dans le coffre-fort des Guetteurs à Paris. Il savait aussi ce que cela impliquait : trahir l'organisation, risquer son anonymat, et peut-être déclencher une tempête qu'il ne pourrait pas contrôler. Il avait passé cinq mille ans à se cacher, à éviter les conflits et à préserver sa propre peau au détriment de tout le reste.

Il regarda le visage pâle d'Alexa, cette femme qui lui avait rendu son humanité en quelques mois de voyage. Sa décision fut prise avant même qu'il ne l'ait formulée. Il allait retourner à Paris. Il allait voler le cristal. Et il allait sauver Alexa, quel qu'en soit le prix pour le monde ou pour lui-même.


*


Notes : Ce chapitre est plus ou moins une réécriture de l'épisode "Timeless" (saison 4), et inclu des références à la nouvelle Postcards from Alexa du recueil An Evening at Joe's. J'ai voulu rendre la relation entre Methos et Alexa un peu plus actuelle (même si elle va encore trop vite à mon goût).

Laisser un commentaire ?