L'Orgie Romaine

Chapitre 1 : GUSTATIO

1070 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 16/03/2026 09:05

— Il est trop sombre pour être honnête...

Darius observa le liquide dans la coupe en argent que son mentor venait de lui tendre. Sous la lueur feutrée des lampes à huile, le vin n'était pas rouge, il était noir, une mare de bitume qui semblait absorber la lumière du Triclinium. Il n'aimait pas ce que ce breuvage faisait aux hommes. Il en avait vu des dizaines, des soldats comme des patriciens, s'effondrer après quelques verres, la vue embrumée et le jugement altéré par une confiance illusoire.

Ahasuerus laissa échapper un rire qui mourut dans le tumulte croissant de la salle.

— À Rome, le pouvoir se cache dans le miel et les étoffes, pas dans le fer. Si tu veux dominer ce monde, tu dois d'abord apprendre à en digérer les excès. Goûte le, ressent la terre qui l'a vu grandir et la sueur des esclaves qui l'ont pressé.

Darius porta la coupe à ses lèvres. Le vin au goût de fruit mur heurta son palais avec violence. Ce n'était pas l'alcool aigrelet qu'il buvait en campagne, mais une concoction épaisse, saturée de saveurs qui lui brûla la gorge. C'était le premier assaut de la soirée, une agression sucrée qui tentait de forcer les portes de sa vigilance. Il avala sa gorgée, sentant la chaleur du liquide s'insinuer dans sa poitrine, puis reposa la coupe avec une lenteur calculée.

Il ne craignait pas la mort, ni la maladie. Son corps d'immortel traiterait les toxines avant qu'elles aient pû entamer sa volonté. Mais le danger ici était d'une autre nature : la stagnation, ce luxe moite et léthargique qui menaçait de l'engloutir s'il cessait de penser comme l'homme de guerre qu'il était.

Son regard analysa les convives à ses côtés, avant de s'arrêter sur leur hôte, le préteur Lucius Terentius, qui l'observait depuis le lectus imus. Ce dernier voulait la paix sur les frontières orientales, mais il voulait surtout pouvoir se vanter d'avoir dompté, le temps d'un banquet, le chef de guerre dont le nom faisait trembler Rome. L'immortel sentait le poid de son regard, ainsi que celui des autres, sur lui. Il n'était pas juste un invité de marque, il était un trophée vivant, une curiosité exposée pour le divertissement de la noblesse romaine. Sous la fine soie de sa tunique de réception, sa peau conservait les stigmates de son ancienne vie : quelques cicatrices, vestiges de l'époque où il était encore fait de chair périssable. Mais depuis qu'il avait franchi le seuil de l'éternité, plus aucune lame n'avait laissé de trace. Les invités le déshabillaient des yeux, fascinés par la puissance de sa carrure, cherchant la faille derrière l'apparente perfection.

Son mentor l'avait trainé dans cette fosse aux lions pour une raison précise : il voulait que Darius comprenne également la méchanique des désirs humains, pas seulement ceux de ses soldats, mais les désirs et aspiration de ceux qui les dirigent. Pour Ahasuerus, l'orgie n'était qu'un champ de bataille différent, où les armes s'appelaient ivresse, luxure et abandon.


La salle où avaient lieu les festivités, le Triclinium, était organisée de façon rigoureuse, meublée d'une table et de trois lits de banquets formant un U parfait dont chaque centimètre carré racontait la hiérachie du rang et l'importance de ceux qui l'occupaient. Les deux immortels occupaient le lectus medius, la place d'honneur. Installé à l'extrémité du lit, Darius avait une vue imprenable sur l'ensemble de la pièce qu'il jaugeait comme un général inspectant un champ de bataille avant la charge. C'était une habitude qu'il n'arrivait pas à abandonner, même ici, sous le regard amusé de son mentor.

Pourtant, la posture imposée – allongé sur le côté gauche, appuyé sur un coude au milieu des coussins de plume – l'irritait. Dans cette position, il se sentait exposé, offert en pâture aux regards indiscrets, privé du rempart de sa dignité martiale. L'absence de son armure de cuir contre son torse éveillait en lui une impression de vulnérabilité que Terentius, sur le lit du bas, sondait avec intérêt. Le préteur fixait l'immortel avec une intensité dérangeante, un mélange de convoitise charnelle et de méfiance politique, comme s'il cherchait à deviner quel genre de cri pousserait un tel homme dans la douleur ou dans le plaisir.


Le premier service de la Gustatio fut apporté dans un ballet silencieux d'esclaves, rendant l'atmosphère soudain plus dense.

Darius ferma les yeux quelques secondes pour filtrer les effluves saturant l'air dans un assaut olfactif désordonné. Le souffle iodé de la mer de Baïes entrait par les larges ouvertures de la villa, se mellant à l'odeur de nard et d'huile de rose dont les serviteurs avaient été enduits. Au milieu de ce chaos parfumé, il isola les marqueurs de la nourriture : le souffre des oeufs de paon, l'amertume des herbes sauvages et le sel puissant de la saumure, des odeurs non pas comme une promesse de régal, mais comme des indices sur l'état de décomposition moral de ses hôtes. Lorsqu'il ouvrit les yeux, le spectacle visuel n'était pas moins agressif : sous les tables en bois, les mosaïques au sol représentaient des scènes de chasse à courre, des lances transperçant le flanc de gibier écumant. Il fixa les motifs aux couleurs vives, y voyant un écho ironique à sa propre nature.

Autour de lui, la décadence de l'évènement commençait déjà à poisser les visages : sous les couronnes de fleurs, la sueur commençait déjà à perler, les regards se voilaient de luxure et il aperçut la main d'un sénateur s'égarer sur la hanche d'un jeune esclave passant à proximité.

L'immortel resta de marbre, son regard clair balayant méthodiquement la salle, quadrillant l'espace en zones de force et de faiblesse, notant la respiration trop forte de cet homme ci, la main tremblante de cette femme là... Il se sentait comme une présence étrangère, un bloc de glace plongé dans une fournaise de plaisirs, son silence et sa rigidité agissant comme un avertissement tacite, refroidissant l'audace de ceux qui, troublés par son aura, auraient voulu s'aventurer trop près de lui.

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