L'Orgie Romaine
Darius observa un long moment le ballet des serviteurs, sans parvenir à réfréner son instinct lui hurlant de rester sur le qui-vive, et ce malgré le calme impérial d'Asahureus à ses côtés qui agissait comme un reproche silencieux. En observant son mentor s'approprier chaque sensation avec une arrongance tranquille, il comprit peu à peu que s'obstiner dans cet ascétisme de façade n'était pas une marque de discipline, mais de vulnérabilité. Il réalisa alors qu'il ne pouvait pas conquérir un monde dont il ignorait les armes les plus subtiles, et que rester de pierre au milieu de la chair signifiait être encore esclave de sa propre peur.
Il finit par tendre le bras vers la table devant lui, ses doigts s'emparant d'un loir rôti, dont la chair dorée était luisante de miel et de graines de pavot. La première bouchée de ce met inconnu fut une révélation de textures : le craquement de la peau caramélisée sous les dents, suivit par la chair fondante, d'une finesse presque indécente. Au contraire du vin mieillé qui lui avait semblé comme une agression, il s'agissait ici d'une exploration. Il sentit son corps réagir. Sans les effets délétères de l'alcool pour émousser ses nerfs, chaque saveur était amplifiée, portée à un degré de paroxysme que les mortels autour de lui ne faisaient qu'effleurer. L'amertume des olives marinées, le goût légèrement épicé des herbes de montagne, toutes les saveurs s'inscrivaient en lui avec une précision milimétrée. Sa tension ne s'évapora pas totalement mais se mua en une forme de vigilance plus souple. Ses muscles épousaient désormais les courbes des coussins de soie avec la grâce d'un prédateur au repos.
L'arrivée de la Prima Mensa marqua le paroxysme de la démesure impériale. Le défilé des esclaves apportant les plats ressemblait à une procession de victoire : des sangliers entiers dont le ventre ouvert laissait échapper des boudins et des oiseaux rôtis, des poissons aux écailles irisées qui semblaient encore refléter le soleil de la Méditerranée, et des légumes baignant dans des sauces complexes à base de miel, d'épices et de vinaigre. Darius observa cette mise en scène avec un respect froid. Rome ne se contentait pas de manger, elle pliait le monde sauvage à ses caprices, le transformant en un artifice comestible servit sur un plateau d'argent.
Un esclave apporta le garum, puis versa la sauce sur une tranche de fine chair de poisson. Darius en goûta une bouchée. L'explosion en bouche fut totale : une essence de mer fermentée, le sang de la Méditerranée concentré par des mois au soleil, portant en lui à la fois le goût de la pourriture et celui de la renaissance. Il comprit alors que ces mets étaient l'âme de l'empire romain, un peuple capable de transformer le déclin en un raffinement extrême. Il jeta un oeil à Terentius et ses pairs, et ne les vit plus seulement comme des politiciens mous, mais comme des architectes d'un plaisir si absolu qu'il en devenait une forme de pouvoir. On pouvait mourir pour protéger un tel luxe. On pouvait aussi tuer pour le posséder.
Le tumulte de la salle commenca à s'organiser autour d'une harmonie nouvelle. Au centre du Triclinium, un lecteur récitait des vers d'Ovide, le rythme de sa voix se mêlant aux notes d'une flûte double. La tibia pleurait une mélodie lancinante, un son qui se faufilait entre les éclats de voix et le tintement des coupes. Darius se laissa bercer malgré lui par cette cadence artificielle. La musique agissait comme un narcotique sonore, une carresse soyeuse venant envelopper ses pensées guerrières. Peu à peu, les rires des convives perdirent de leur éclat mondain pour vibrer d'une note plus basse, comme s'ils étaient chargés d'une lourdeur charnelle signalant le reflux de la raison.
— Ils chantent la gloire de leurs ancêtres pendant qu'ils s'empiffrent de cervelle de paon, murmura Ahasuerus sans quitter des yeux l'orateur. La poésie est le linceul que les mortels jettent sur leur propre finitude.
Darius croisa le regard de son mentor, un échange chargé de la reconnaissance partagée de leur condition. Les vers déclamés parlaient d'immortalité poétique, un divertissement dérisoire pour les deux hommes qui voyaient les siècles s'écouler comme des grains de sable entre les doigts.
— Ils cherchent l'immortalité dans les mots, répondit Darius. Nous la cherchons dans la conquête. Mais ce soir, leur illusion est plus douce que notre réalité.
Il se cala davantage contre les coussins, laissant la mascarade de Terentius se déployer devant lui. La première phase de sa résitance était tombée. Il ne se contentait plus d'observer le festin, il acceptait d'en devenir le centre.
L'arrivée de la Secunda Mensa acheva de briser ses défenses. Les tables en bois disparurent sous une avalanche sucrée : des gâteaux dégoulinants de miel, des grenades éclatées comme des blessures vermeilles et des figues si mûres que leur peau sombre se fendait sous leur propre poid.
Darius sentit la température de la salle monter d'un cran. L'air chargé du parfum des esclaves et des effluves de la nourriture était devenu lourd, saturé de la respiration des convives et de la chaleur des lampes à huile. Il porta sa main au col de sa tunique de soie, dénouant le lien doré pour laisser le tissu s'écarter sur sa poitrine. La sensation de l'air moite sur sa peau nue fut accueillie comme une caresse, une composante nécessaire de l'atmosphère érotique qui s'épaississait autour de lui.
Il s'empara d'une figue, ses doigts se refermant sur le fruit rond avec une lenteur calculée. Ses gestes n'avaient plus la saccade nerveuse du soldat en alerte, ils étaient fluides, lourds d'une assurance nouvelle. Il écrasa la chair sucrée contre son palais, savourant la texture granuleuse et la douceur sirupeuse qui envahissait sa bouche. Il ne subissait plus le luxe de Terentius, il l'habitait. Il se sentait non plus comme un fauve en cage, mais comme le maître absolu de ce lit de banquet, un conquérant s'appropriant les richesses de la cité qu'il venait de mettre à genoux avant de les consommer. Ses yeux clairs, désormais voilés par une ombre de désir qu'il laissait délibérément monter en lui, suivirent le mouvement des esclaves. Les ministri s'activaient à débarrasser les restes du repas pour préparer la Comissatio. Darius observait l'éclat de leurs peaux lisses enduites d'huiles où la lueur des flammes accrochait chaque relief de leurs muscles, avec la précision d'un homme qui choisit sa prochaine monture.
La bascule vers la boisson pure, celle qui libère les dernières inhibitions, était imminente. L'immortel le sentait dans la tension de la salle, dans le changement de rythme des flûtes. Il observa le centre de la pièce où les cratères de vin commençaient à être disposés. Il était prêt. Non pas à sombrer dans la débauche, mais à la diriger, à en faire son propre terrain d'expérimentation. Ahasuerus voulait voir s'il pouvait rester lui-même dans l'excès, Darius allait lui montrer qu'il pouvait être bien plus que cela.