L'Orgie Romaine
Les serviteurs s'activèrent avec une célérité silencieuse, emportant les tables afin de laisser libre l'espace central du Triclinium pour héberger le véritable coeur de la nuit. D'immenses cratères de vin sombres furent disposés au milieu du grand U formé par les lits de banquet, leur robe presque opaque trahissant l'absence de toute coupe avec l'eau.
Un esclave s'avança avec un plateau portant les tali, ces dés d'os qui allaient décider du destin de la soirée. Le sort tomba dans un claquement sec : Faustina, une matrone dont la stola de soie glissait avec indécence sur son épaule, fut désignée Rex Convivii. Pour le reste de la nuit, ses décrets seraient la seule loi. Elle ne perdit pas un instant pour affirmer sa souveraineté et, fixant les immortels avec une insolence qui n'appartient qu'à ceux qui possèdent tout, déclara :
— On dit que les soldats ne goûtent guère à la subtilité de nos mélanges. En hommage à nos invités venus des confins du monde, ou peut-être pour tester la solidité de leur estomac de barbare, je décrète que ce soir, le vin ne rencontrera pas une seule goutte d'eau. Nous boirons comme des conquérants.
Elle leva sa coupe, ses yeux ne quittant pas ceux de Darius, lançant ainsi le signal de la curée mondaine. Ce dernier sentit le défi vibrer dans l'air. Boire le vin pur était, pour les héritiers d'un empire bâti sur la discipline, une porte ouverte vers la folie, un abandon que Rome condamnait le jour pour mieux l'embrasser la nuit. Il saisit la coupe qu'on lui tendait, acceptant la provocation.
La musique commença à muter, les flûtes doubles – les tibiae – jouant des morceaux lancinants qui semblaient s'insinuer directement sous la peau, en rythme avec de lourdes percussions résonnant comme des vibrations graves dans la cage thoracique de l'immortel. Il porta la coupe à ses lèvres. Le liquide était épais, une caresse de velours qui descendait dans sa gorge. L'alcool n'embrumait pas son esprit, il le purifiait de ses dernières hésitations.
Faustina ne se contenta pas d'imposer le vin pur, elle commença à lancer des défis, désignant un à un les convives pour les forcer à boire autant de verres qu'il y avait de lettres dans leurs noms. Le Triclinium se transforma en une arène de débauche, les rires se faisant plus gras, et les coupes qui s'entrechoquaient déversant une partie de leur liquide pourpre sur le sol. À côté de Darius, les invités s'adonnaient à des jeux de plus en plus audacieux, encouragés par les ordres capricieux de la Rex Convivii.
Il sentit un mouvement sur sa gauche : Ahasuerus se levait avec la lenteur majestueuse d'un roi ayant déjà tout vu. Sans un mot, il se glissa au fond de la salle, rejoignant un érudit grec pour s'engager dans une conversation dont Darius ne percevait plus que des murmures. Il était seul désormais, le dernier rempart de sa retenue venait de s'effacer avec la silhouette de son mentor. Il se redressa sur son coude, s'appropriant l'espace du lectus medius comme une ville nouvellement conquise.
C'est alors qu'elles entrèrent.
Le claquement sec des crotales déchira l'air, imposant un rythme nouveau qui semblait faire vibrer même les mosaïques sous les lectus. Les Gaditanae – danseuses de Cadix – envahirent l'espace, leurs corps ondulant avec une souplesse qui n'avait rien d'humain. Darius fixa son attention sur le balancement de leurs hanches, un mouvement hypnotique qui battait la mesure d'une promesse charnelle. Il observa la tension des muscles longs de leurs cuisses, le creux de leurs reins où la sueur commençait à perler, s'écoulant avec lenteur sur leur peau avant d'aller se perdre dans l'échancrure de leurs voilages.
Mais son regard de prédateur ne se laissa pas emprisonner par le seul cercle des danseuses. Il balaya la pièce du regard, filtrant l'agitation pour s'attarder sur les ministri. Ces jeunes serviteurs se faufilaient entre les convives avec une grâce d'éphèbes, portant des tuniques si courtes qu'elles ne dissimulaient rien du galbe de leurs cuisses. L'huile dont on les avait frottés pour le plaisir des yeux faisait ressortir les courbes de leurs muscles et la rondeur de leurs fesses alors qu'ils se penchaient pour servir les convives, s'offrant sans résistance à leurs mains errantes.
Darius cartographiait ces corps avec la précision méthodique d'un conquérant. L'air semblait être devenu plus épais, chargé de l'odeur du vin se mêlant à celle plus moite des chairs échauffées. Il sentit le désir monter en lui, une chaleur sourde s'insinuant dans ses reins, pas comme une perte de contrôle, mais comme une stratégie de domination. Il n'était pas un invité s'abandonnant à la luxure, mais un conquérant identifiant ses points d'impact. Chaque parcelle de peau qu'il effleurait du regard, chaque muscle qu'il voyait se tendre sous l'effort de la danse ou du service, devenait une province qu'il s'apprêtait à annexer. Sa verge s'affermissait contre sa cuisse sous la soie de sa tunique, réclamant sa part du butin, tandis qu'il choisissait parmis cette profusion de chair offerte laquelle il ferait plier en premier.