Une vie interrompue

Chapitre 2 : Au commencement

Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/10/2012 18:47

- La méthode, Gin. La méthode associée à l'intelligence et à l'innovation, et te voilà puissante, m’assénait toujours mon frère Arcas.
Oui, je sais. Claire, Gin, vous ne voyez pas beaucoup le rapport ? C'est sûrement parce que j'ai oublié de vous préciser la couleur de mes cheveux : un roux... mmh... très, très roux. En fait, tout le monde les compare à un pelage de renard. D'où la multiplication des surnoms : du très classique « poil de carotte », « la rouquine » aux plus inventifs comme « Foxy » par mes petites sœurs jumelles Junie et Electra et donc, « Gin » par mon imbécile de grand frère. Si vous ne comprenez toujours pas, sachez que c'est seulement le diminutif du mot ginger qui signifie roux dans l'ancienne langue de Panem, notre pays.
    Quand même, il me faut être juste. Arcas est loin d'être un imbécile, mais je dois bien dire qu'il a le don de m'agacer avec son air arrogant et sûr de lui qui ne le lâche pratiquement jamais. On dirait qu'à à peine dix-huit ans, il sait tout sur la vie, alors qu'à mon avis ses connaissances sur le sujet sont relativement restreintes. Il n'empêche que j'aime -pardon, j'aimais...- lorsqu'il me prenait sous son aile, me protégeant des quolibets des enfants de l'école et m'enseignant sa passion pour la physique, qui, bien sûr, est extrêmement utile pour avoir un emploi dans notre district, ainsi que ce genre de conseils pratiques qui étaient loin d'être anodins. En fait, vers l'âge de treize ans, au bout de ma deuxième moisson donc, je me rendais compte qu'il répétait toujours cette petite phrase avant que nous nous rendions dans des files distinctes afin que des agents du Capitole prélèvent notre sang (est-il utile de préciser pourquoi?). J'ignore si c'était pour me rassurer ou si c'était pour lui une forme d'évacuation d'un stress qu'il voulait à tout prix éviter de me montrer.
    Toute la période de mon enfance peut, je pense, se résumer à mon quotidien avec mon frère ; bien sûr, il y eut plus tard Junie et Electra, mais celles-ci, comme l'on peut l'attendre de la part de jumelles, restaient tout le temps entre elles et étaient, de plus, des petites filles plutôt bavardes, aux antipodes de mon propre caractère.
Il est vrai que j'ai toujours été réservée, tant sur mes pensées que sur mes émotions, ce qui m'a valu d'être peu remarquée par les gens – ce dont je ne plains pas, s'il y a bien une chose que je déteste, c'est le m'as-tu-vu – mais aussi d'être appréciée de mon frère, semblable à moi sur ce point. Mine de rien, le fait de ne rien dire et de réfléchir en silence est à mon avis extrêmement propice au développement de la pensée.
Ainsi, je passais le plus clair de mon temps à imaginer des propriétés physiques et des histoires farfelues, à répertorier dans ma tête les mots que je trouvais beaux ou énigmatiques et dans un cahier soigné des dessins de plantes, de fleurs, ou d'expériences réalisées avec mon frère.
    Quant à mes parents, il n'y a pas grand chose à dire sur eux, sinon que la vie à leurs côtés fut agréable et peu compliquée. Ils étaient pour moi une sorte de présence bienveillante, un appui nécessaire mais au fond peu connu. En fait, il a fallu que je meure pour que je me rende compte à quel point je ne les connaissais pas ! Je ne sais rien d'eux. Apparemment, et c'est bien là le tragique de l'histoire, il aura fallu que je meure pour que la signification de bien des choses s'éclaire.

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