Une vie interrompue
Ça y est. Je sens que je pars. Je n'arrive même plus à cligner des yeux. Au loin, très loin, il me semble entendre le chant des geais moqueurs.
Non. N'y pense pas. Reprends toi, Gin...
- Claire ! Tu peux y arriver ! Tu es la fille la plus intelligente que j'ai jamais rencontré. Je te l'avoue, je suis sûr que tu l'es même plus que moi !
Pourquoi m'appelle-t-il par mon prénom ? Que se passe-t-il ? Il me semble que tout s'accélère et que tout tourne autour de moi. Les gens peuvent-ils se dédoubler ? Non, il faut que je me calme. Des dizaines de caméras sont braquées sur mon visage, guettant avec avidité ma réaction.
Car, je dois l'accepter. Claire Horne. C'est moi. C'est moi que cette pimbêche de Donna Vence, toute de jaune vêtue, a appelé, de sa voix si ridicule variant d'une octave à l'autre dans une seule phrase.
Par le plus complet des hasards, je dirais surtout le plus tragique, il aura suffit de quelques misérables papiers, parmi des centaines d'autres différents, mélangés, tournés dans tous les sens, pour que ma vie, la mienne, Claire Horne, bascule. Quelle idiotie, vraiment ! Je vais mourir à cause d'une malchance ! J'en rirais si cela n'avait pas eu des conséquences aussi dramatiques.
Mais il faut commencer par le commencement. Soit logique, Gin !
Ce jour-là, je ne m'étais en réalité pas levée, puisque je n'avais pas vraiment dormi. Je débutais plutôt ma journée par une sortie juste avant l'aurore dans les rues du district. Cela n'avais fait que renforcer ma mauvaise humeur, car je désirais voir ainsi les étoiles et les constellations qu'elles forment dans le ciel encore sombre, mais quartier de l’électricité oblige, la pollution lumineuse qui émanait des multiples lumières de la ville empêchait toute observation stellaire.
Je continuais à errer ainsi, comme presque tous les ans lors de la veille du Jour de Moisson, afin d'observer les avenues, les ruelles et les places et les graver de cette manière dans ma mémoire au cas où... Au cas où je ne reviendrais pas. Comme si c'était la dernière fois. Et ce fut la dernière fois : pourtant, il me semble que tout s'efface peu à peu, et que ce travail de mémorisation n'a finalement pas servi à grand chose. Mais je dois continuer.
Une autre chose : pour que vous saisissiez l'état psychologique dans lequel nous étions tous, il faut que je vous précise notre coutume du Jour de la Moisson. Je ne sais pas si nous étions les seuls à procéder ainsi dans notre famille, toujours est-il que ces instants furent primordiaux pour affronter la dure journée qui devait nous attendre. Lorsque je dis « coutume », ne vous attendez pas à une sorte de danse tribale avec transe ou je ne sais quoi. C'est très simple en fait : après un bon petit déjeuner pour les autres et frugal pour ma part, comme à notre habitude à chacun, nous nous préparons tous ensemble, mes parents nous aidant à nous coiffer et nous habiller, mon frère dispensant ses conseils bien connus, mes sœurs babillant moins qu'en temps normal. Puis, lorsque nous sommes tous fins prêts, que tout le monde est à l'instant même en train de se diriger vers la Place d'Ohm, où se déroulera la « cérémonie », nous restons tous ensemble, dans la maison silencieuse, en cercle. Nous nous tenons par les épaules, et Junie, Electra et même Arcas ont un air grave inhabituel, mes parents nous regardent droit dans les yeux. Et nous restons, ainsi, cinq bonnes minutes, sans rien dire, juste en exprimant à notre façon notre solidarité et notre tristesse commune.