La dernière disciple d'Inu no Taishō
La vallée portait les marques d'un affrontement récent : un pan de falaise fendu, plusieurs arbres arrachés, et de longs sillons gravés dans la pierre nue.
Des traces laissées par un combat violent mais encore dérisoire au regard de ce que deux daiyōkai pouvaient déchaîner.
Au milieu des rochers, Mayoiga inspira brusquement.
L'air pénétra dans ses poumons comme une brûlure.
Elle resta un instant immobile, le regard perdu dans le ciel pâle suspendu entre les falaises.
Puis les sensations revinrent, lentement, une à une.
La dureté de la pierre sous son dos.
L'odeur métallique du sang.
La lourdeur inhabituelle dans ses membres.
Elle prit appui sur le sol et se redressa.
Son regard se fixa aussitôt sur une silhouette, un peu plus loin.
Debout sur un bloc de pierre, Inu no Taishō l'observait en silence. Le vent soulevait ses longs cheveux argentés et faisait onduler la grande fourrure blanche posée sur son épaule.
Il n'avait pas bougé.
Comme s'il avait attendu.
Mayoiga resta un moment à le regarder, sans chercher à se lever davantage.
- Maître...
Le grand yōkai tourna légèrement la tête vers elle.
Ses yeux dorés se posèrent sur son visage, puis glissèrent brièvement vers la garde de Tenseiga, à sa hanche.
Mayoiga suivit son regard.
Elle comprit.
- Vous m'avez ramenée.
Inu no Taishō ne répondit pas immédiatement.
Le vent passa entre eux, soulevant la poussière et les herbes sèches.
Puis il dit simplement :
- Tu t'es battue seule.
Mayoiga détourna légèrement les yeux.
- Je pensais pouvoir le vaincre.
Un silence passa.
- Tu te trompais.
Elle releva les yeux vers lui.
Le grand yōkai descendit lentement du rocher et poursuivit :
- Tu as attaqué un daiyōkai sur son propre territoire.
Mayoiga observa autour d'elle les traces de son combat.
Les rochers fracturés. Les sillons creusés dans la pierre. Les marques profondes laissées par les griffes de sa forme de louve.
- Il détruit ces terres. Quelqu'un devait l'arrêter.
Inu no Taishō resta silencieux un instant, puis répondit calmement :
- Ce n'est pas pour cela que tu l'as attaqué.
Ses yeux dorés restaient posés sur elle.
- Tu cherchais un adversaire.
Le vent fit frissonner les herbes sèches.
- Tu n'aurais pas dû.
Mayoiga leva les yeux vers lui.
Malgré elle, cette admiration familière remonta : ce calme souverain, cette force immense qui n’avait jamais besoin de s’appuyer sur la brutalité.
Mais quelque chose, désormais, résistait en elle.
- Autrefois…
Elle ne baissa pas les yeux.
- Vous seriez arrivé avant moi.
Le vent souleva les mèches sombres contre son visage.
- Ces derniers temps, vous disparaissez.
Inu no Taishō ne répondit pas. Son regard se porta vers les montagnes lointaines, au-delà des crêtes.
Mayoiga suivit ce regard.
Elle comprit.
Ou crut comprendre.
- Vous avez changé.
Un silence passa.
- Oui, répondit-il simplement.
Elle fronça légèrement les sourcils.
Mais avant qu'elle ne puisse répondre, un grondement profond traversa la vallée.
La roche vibra sous leurs pieds.
Tous deux levèrent les yeux.
Entre les falaises, une ombre gigantesque se redressait lentement.
Le long corps serpentin de Ryūkotsusei glissa hors de l'ombre.
Ses écailles sombres raclaient la pierre dans un bruit lourd. Sa silhouette immense ondulait entre les falaises comme une montagne vivante.
Les yeux du masque humanoïde qui lui servait de visage balayèrent la vallée.
Puis ils se fixèrent sur la silhouette argentée dressée sur la crête.
Le dragon resta immobile un instant. Puis un sourire lent étira les lèvres du masque.
- Enfin…
La voix sortit du masque monstrueux comme un grondement tiré du fond de la montagne.
- Inu no Taishō.
Le nom seul parut peser dans la vallée.
Le vent souleva la fourrure blanche sur l’épaule du daiyōkai. Il ne bougea pas.
Les yeux de Ryūkotsusei glissèrent vers Mayoiga.
- Ta louve a du mordant.
Un sourire lent étira les lèvres du masque.
- Pas assez.
Mayoiga sentit sa mâchoire se serrer.
Le dragon se redressa entre les falaises. Ses anneaux sombres raclèrent la pierre, et la vallée sembla soudain trop étroite pour contenir son corps.
- Toi, au moins, tu devrais tenir plus longtemps.
Inu no Taishō demeura silencieux.
Le regard de Ryūkotsusei se rétrécit.
- Tu ne réponds pas ?
Un souffle brûlant passa entre ses crocs.
- Les montagnes te prêtent donc plus de fierté que tu n’en as.
Inu no Taishō leva à peine les yeux vers lui.
- Ce combat n’est pas nécessaire.
Mayoiga releva la tête.
Une incompréhension brève, presque honteuse, passa en elle. Ryūkotsusei était là. Il avait ravagé la vallée, brisé la pierre, laissé son sang dans la poussière.
Elle avait cru que cela suffisait à donner un sens à son attaque.
Ryūkotsusei resta immobile un instant.
Puis un rire grave roula dans sa poitrine.
- Pas nécessaire…
Sa tête se pencha vers lui.
- As-tu peur de m’affronter ?
Inu no Taishō ne changea pas de posture.
- Ma puissance n’a pas besoin de ton regard.
Les mots tombèrent sans défi.
Sans colère.
Mayoiga baissa les yeux malgré elle.
Ils ne lui étaient pas destinés. Pourtant, quelque chose en elle les reçut comme un jugement.
Elle aussi aurait voulu qu’il réponde. Qu’il prouve enfin que sa puissance avait la forme qu’elle lui prêtait.
Le rire de Ryūkotsusei s’éteignit lentement. Dans les yeux du masque, quelque chose se durcit, plus sombre que la colère.
- Je vois.
Puis il éclata d'un rire terrible.
Sa tête colossale pivota lentement.
Son regard glissa vers les vallées lointaines.
Son sourire revint.
- Alors ce n’est pas toi que je dois frapper.
Le vent sembla se glacer.
Mayoiga comprit avant même qu’il poursuive.
- Je descendrai vers tes terres, Inu no Taishō.
Les anneaux du dragon se contractèrent contre la roche. La montagne vibra sous lui.
- Je briserai les routes. J’ouvrirai les villages et les forêts. Je laisserai les yōkai crier ton nom jusqu’à ce que l’Ouest ne garde de toi qu’une question.
Le sourire sur le masque s'étira encore.
- Combien de cendres faudra-t-il avant que son gardien se décide à bouger ?
Un silence tomba sur la vallée.
Cette fois, Inu no Taishō baissa légèrement les yeux vers les terres.
Puis sa main se referma sur Tessaiga.
Le métal glissa hors du fourreau dans un bruit clair.
La lame massive capta un instant la lumière pâle du ciel.
Les yeux de Ryūkotsusei brillèrent.
- Voilà.
Son sourire devint féroce.
- Je savais bien qu’il existait encore quelque chose sous ce calme.
Inu no Taishō releva son épée.
- Tu mourras ici.
Ryūkotsusei rugit, puis une lueur blanche apparut dans sa gueule.
La montagne entière ploya sous la rencontre des deux puissances.