La dernière disciple d'Inu no Taishō

Chapitre 8 : Fragments

2291 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 07/04/2026 22:05

Dans les profondeurs du château de Naraku, une silhouette était assise.


Il ne portait plus l'apparence d'un bandit mutilé.

Son visage avait en partie retrouvé la forme qu'il avait connue autrefois, mais ses traits étaient devenus plus régulier encore, presque trop nets pour être naturels.


Assis à même le sol, son kimono violet clair se déployait autour de lui, recouvert d'une élégante veste pâle aux motifs jaunes.

Devant lui, un démon difforme restait prosterné.


Les mots qu'il venait de prononcer semblaient encore suspendus dans l'air.

Naraku releva légèrement les yeux.


— Des os...


Il ne répéta pas la phrase comme s'il doutait de l'avoir entendue. Il la pesait.

Le silence s'étira.

Son regard se fixa un instant dans le vide, comme si quelque chose, derrière l'information brute, cherchait déjà à reprendre forme.


L'image de la yōkai lui revint.

Son port droit. Sa retenue.

Cette puissance silencieuse qui ne s'était jamais offerte tout à fait.


Ainsi donc... elle était morte.


La pensée ne suscita chez lui ni regret véritable, ni surprise. Seulement cette infime suspension qui naît lorsqu'une possibilité se referme plus tôt qu'on ne l'avait prévu.


Même toi, songea-t-il, sans achever la phrase.


Son regard redescendit vers le démon prosterné.


Alors seulement, quelque chose changea dans ses traits.

Pas une satisfaction franche. Un resserrement plus discret, plus mince. Le commencement d'un sourire.


— Les restes d'une créature comme elle pourraient encore avoir leur utilité.


Sa voix demeura douce, presque égale.

Le démon n'osa pas relever la tête.

Naraku laissa passer un instant, puis ajouta :


— Apportez-les.

---


Les dalles de pierre grise s'étendaient à perte de vue, fendues par endroits de crevasses où s'accrochaient quelques herbes sèches.

Plusieurs silhouettes difformes se glissèrent entre les blocs.


Des démons mineurs, aux corps disgracieuses, rampaient à ras du sol.


Certains traînaient derrière eux des membres trop longs ; d'autres ouvraient des mâchoires démesurées ou clignaient d'yeux multiples.

Ils cherchaient.


Leurs museaux frôlaient la pierre. Leurs griffes raclaient les fissures avec impatience.

L'un d'eux s'arrêta brusquement.


Ses doigts crochus écartèrent les herbes desséchées coincées entre deux dalles.

Sous la poussière apparut une forme blanchie.

Un crâne.

Puis les vertèbres.

Des côtes éparses.


Les autres démons se rapprochèrent.

L'un renifla longuement, ses narines frémissant au-dessus des os.

Un autre donna un coup de griffe.


— C'est donc ça...


Un troisième laissa échapper un rire grinçant.


— La grande daiyōkai...


Il ramassa une côte avec une désinvolture presque insultante.

Peu à peu, ils commencèrent à rassembler les restes.


Lorsqu'un démon souleva un fragment du squelette, quelque chose glissa entre les pierres et heurta la roche dans un bruit sec.

Une dague.


La lame resta immobile un instant.

Puis l'air autour d'elle se troubla.

Une aura noire s'en échappa lentement, comme une respiration longtemps retenue.


Les démons reculèrent.


— Une arme...


Celui qui s'était penché hésita à peine avant de tendre la main.


— Peut-être qu'elle plaira au maître.


Ses doigts se refermèrent sur la poignée.

Les filaments noirs frémirent aussitôt.

Comme s'ils reconnaissaient quelque chose.


Le démon n'eut pas le temps de comprendre.

Les veines sombres quittèrent la lame, remontèrent le long de son bras et s'enfoncèrent dans sa chair.

Son corps se raidit brutalement. Ses membres se tordirent sous une contrainte invisible.

Sa peau noircit.

La lame pulsa, désormais synchronisée avec son cœur.

Son torse se contracta violemment, puis sa chair s'affaissa sur elle-même dans un bruit humide.

En quelques secondes, il ne resta plus qu'une masse sombre, gonflée, informe.

La dague en dépassait encore, plantée en son sommet comme une excroissance.

Autour d'elle, des lames irrégulières commencèrent à émerger, poussant lentement le long de son dos.

La créature se redressa.


Les autres démons reculèrent davantage.


— Laissons ça... — Ce n'est pas notre problème.


La chose bondit alors sur une pierre, puis sur une autre, avec une rapidité désarticulée.

Les démons la regardèrent disparaître dans l'ombre, puis reprirent leur tâche sans un mot, rassemblant les restes de Mayoiga avant de quitter la vallée à leur tour.

---

La pièce était silencieuse.


Mayoiga ouvrit les yeux sur un plafond de bois sombre. Elle inspira lentement ; ses doigts se refermèrent sur l’étoffe qui recouvrait sa peau avant qu’elle ne se redresse.


Elle était allongée nue sur une natte, simplement couverte d’un tissu léger. Ses cheveux noirs retombaient librement sur ses épaules.


La pièce était vide.


Pourtant, quelque chose avait changé.


Dans son corps. Dans sa respiration. Une énergie inhabituelle circulait en elle, étrangère, discrète encore, mais bien présente.


À côté de la natte, un kimono d’un bleu profond, orné de motifs discrets, avait été soigneusement plié.


Mayoiga demeura immobile un instant, puis se leva et passa le vêtement sur ses épaules.


Aussitôt, la sensation revint.


Comme une présence tapie au fond d’elle, muette, mais impossible à ignorer.


Ses doigts se crispèrent sur la ceinture noire qui entourait désormais sa taille.


La porte coulissa.


Une silhouette entra.


Mayoiga leva les yeux et le reconnut immédiatement.


Mais quelque chose, chez lui aussi, avait changé.


Le visage était le même, et pourtant tout semblait plus net. Sa peau paraissait plus pâle, ses traits plus lisses, et la légère couleur qui ombrait ses paupières accentuait encore l’éclat sombre de ses yeux.


Pendant un bref instant, Mayoiga ne vit que cela : une présence plus grande qu’autrefois, une élégance froide, presque accomplie.


Son aura n’était plus celle d’un homme.


C’était celle d’un démon.


- Onigumo...


Un léger sourire passa sur les lèvres de l’homme.


Ce nom appartient au passé.


Il s’avança calmement dans la pièce.


- Appelle-moi Naraku.


- Tu as changé.


- Beaucoup de choses ont changé. Toi y compris.


Elle soutint son regard, puis esquissa un léger sourire.


- Pourquoi m'as-tu ramenée ?


Son ton avait retrouvé cette condescendance tranquille qu’elle employait autrefois face au bandit qu’il était encore.


Mayoiga fit un pas vers lui.


Puis un autre.


Leurs visages n’étaient plus séparés que par quelques centimètres. Elle l’examina avec une curiosité presque détachée.


- Je te manquais ? ajouta-t-elle, amusée.


Un instant passa.


Naraku eut un léger sourire.


Puis le corps de Mayoiga se figea.


Ses muscles cessèrent de lui obéir. Ses jambes plièrent malgré elle, et elle s’agenouilla.


Naraku l’observait calmement.


- Tu es revenue à la vie grâce à un fragment de la Perle de Shikon.


Il marqua une pause.


- Et à un morceau de mon propre corps.


Mayoiga tenta de bouger.


Impossible.


Son corps lui appartenait encore… mais quelque chose en elle ne lui répondait plus entièrement.


Naraku s’arrêta à une distance infime.


Il ne la toucha pas.


Ses yeux restèrent posés sur elle, calmes.


- Tu le sens déjà, n’est-ce pas.


Un silence.


- Ce décalage.


Les dents de Mayoiga se serrèrent. La sensation s’imposait à elle avec une netteté insupportable : quelque chose, en elle, s’était déplacé. Non pas brisé. Déplacé. Comme si une part de son être obéissait désormais à une logique étrangère, tapie sous la sienne.


Et soudain, dans cette proximité, une autre perception s’imposa à elle.


Ce ne fut plus la puissance de Naraku qu’elle sentit.


Mais ce qui la composait.


Une odeur lourde. Épaisse. Presque rance.


Elle la reçut sans détour, brutale, envahissante, pareille à une humidité malsaine qui s’accroche à la peau.


Ce n’était pas l’odeur d’un yōkai.


Ce n’était pas celle d’un être unique.


Quelque chose de morcelé émanait de lui : des présences distinctes, faibles, enchevêtrées, accrochées les unes aux autres comme si plusieurs existences avaient été rassemblées sans jamais vraiment se fondre.


Son souffle se suspendit.


L’espace d’un instant, l’air lui parut irrespirable.


Son regard se durcit.


Ce n’était pas une élévation.


Ni une transformation.


C’était un amas.


Un corps composite qui se maintenait par contrainte, et non par nature. Une chose qui tenait, sans jamais être.


Puis, aussi brusquement qu’elle était venue, la contrainte se relâcha.


Le contrôle disparut.


Lentement, Mayoiga redressa le dos, mais resta à genoux. Sa posture demeura droite, presque digne, comme si cette position lui appartenait encore par choix plutôt que par contrainte.


Elle ne tenta ni de fuir ni d’attaquer.


Elle savait désormais ce que le moindre geste lui coûterait.


Son regard resta posé sur Naraku.


Alors seulement, elle perçut le reste.


Cette masse était incomplète.


Quelque chose manquait pour la stabiliser. Par endroits, son aura vacillait.


La Perle de Shikon n’était pas entière.


Le pouvoir qui l’animait ne tenait pas encore.


Son regard restait fixé sur lui.


- Alors parle, dit-elle simplement.


Sa voix était redevenue calme.


- Pourquoi m'avoir ramenée ?


Naraku la contempla quelques secondes.


Puis il répondit :


- J’aurais trouvé regrettable de laisser une arme comme toi disparaître dans la poussière.


Le silence revint dans la pièce.


Mayoiga ne bougea pas.


---


La cour du château reposait dans un calme trompeur.


Les bâtiments de bois sombre dessinaient un enchevêtrement silencieux de galeries et de toits courbés. Par instants, le vent s’engouffrait entre les piliers et faisait craquer les planches anciennes, comme si le domaine tout entier respirait à voix basse.


Dans l’air dérivaient des silhouettes.


De petits démons.


Créatures brumeuses et difformes, elles flottaient paresseusement entre les toits et au-dessus de la cour. Certaines tournaient autour des poutres comme des insectes attirés par une lumière invisible ; d’autres demeuraient suspendues dans l’ombre des galeries, presque immobiles.


Aucune ne s’attaquait aux autres.


Toutes appartenaient au même maître.


Une ondulation presque imperceptible marquait les limites du domaine. Là où la forêt aurait dû se prolonger, la lumière se déformait comme à la surface d’une eau invisible.


Une barrière.


Naraku avait retranché cet endroit du monde.


Assise au bord du toit principal, Kagura observait la cour.


Elle avait replié les jambes sous elle avec une aisance nonchalante. Ses cheveux noirs étaient relevés haut derrière sa tête ; de fines perles vertes suspendues à ses oreilles vibraient légèrement dans le vent. Dans une main, elle tenait son éventail fermé, sans y penser vraiment, comme une habitude plus qu’une arme.


Au premier regard, elle aurait pu sembler détendue.


Elle ne l’était pas.


Quelque chose en elle demeurait toujours aux aguets, même dans l’immobilité : une tension fine, nerveuse, presque trop vive pour ce lieu saturé de silence.


La porte du bâtiment central coulissa.


Kagura releva à peine les yeux.


Une silhouette apparut.


La nouvelle création de Naraku.


Cette fois, Kagura ne bougea plus du tout.


La femme descendit les quelques marches et s’avança dans la cour. Elle s’arrêta sans précipitation, puis laissa son regard se poser sur les bâtiments, sur les petits démons qui dérivaient dans l’air, sur les lignes du domaine comme si elle cherchait déjà à en comprendre l’ordre.


Elle leva légèrement la tête vers la distorsion invisible qui entourait le château.


Ses yeux en suivirent la courbe avec une attention calme.


Elle ne semblait ni troublée, ni désorientée, ni même pressée d’agir.


Elle observait simplement.


Kagura plissa légèrement les yeux.


La lumière accrocha alors les marques bleu pâle qui soulignaient les joues de la nouvelle venue.


Elle resta immobile quelques secondes.


Un souvenir remonta aussitôt.


Un visage pâle.


Des cheveux argentés.


Les mêmes lignes tracées sur les joues.


Sesshōmaru.


La sensation que ce daiyōkai lui avait laissée revint d’un seul bloc : une puissance froide, lointaine, inaccessible, si pleinement sûre d’elle-même qu’elle en devenait presque insultante.


Kagura sentit une tension lui serrer brièvement la poitrine.


Elle n’avait croisé Sesshōmaru qu’à peu de reprises, mais certaines présences n’avaient pas besoin de durer pour s’imprimer.


Son regard revint vers la femme dans la cour.


Naraku avait-il vraiment ramené sous son emprise une créature de cette nature ?


Le vent glissa sur les tuiles.


En bas, la daiyōkai s’approcha lentement de la limite du domaine. Elle leva la main et ses doigts frôlèrent l’air.


La surface invisible vibra légèrement sous ce simple contact.


Elle retira la main.


Pas un geste de recul. Pas un signe d’agacement.


Elle ne chercha pas à franchir la barrière.


Elle resta là un moment, immobile, comme si cette seule réaction lui suffisait déjà.


Depuis le toit, Kagura continuait de l’observer.


Naraku possédait une puissance immense ; elle le savait mieux que quiconque. Elle connaissait la portée de son emprise, la façon dont sa volonté s’étendait jusque dans l’air de ce lieu, jusque dans le mouvement des créatures qui l’habitaient.


Mais voir une telle créature sous son contrôle rendait cela plus tangible encore.



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