La dernière disciple d'Inu no Taishō

Chapitre 31 : Viens

2204 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 23/04/2026 14:29

La lumière de la fin d'après-midi glissait le long des parois rocheuses, accrochant les arêtes de la montagne.  En contrebas, les vallées boisées s'étiraient dans une brume légère. 


Debout sur un promontoire, immobile, Inu no Taishō dominait l'horizon.


Ses longs cheveux argentés, retenus en une queue haute, glissaient le long de son dos. Son visage, aux traits fins,  portait ces marques caractéristiques des grands daiyōkai.


Une large fourrure blanche s'étendait derrière lui, couvrant une partie de son armure et de sa tenue claire.


À sa taille, les deux sabres restaient parfaitement immobiles, intégrés à sa posture avec une évidence silencieuse, un troisième était attaché à son dos.


Accroché à son épaule, Myōga remua légèrement, ses petites pattes crispées dans le tissu de la fourrure.


— Mon seigneur... j'ai ouï dire que le clan des Hyōnekozoku s'agite en ce moment. Ils ont déjà commencé à gagner des terres au Nord... et l'Est se prépare. Ils viendront certainement jusqu'ici. Une démonstration de force suffirait peut-être à les calmer.


Inu no Taishō ne tourna pas la tête. Son regard resta posé sur les lignes lointaines des montagnes.


— Une force qui doit se montrer n'est pas encore établie.


La réponse tomba sans dureté, mais elle ne laissait aucune place à la discussion.


Myōga entrouvrit la bouche, prêt à reprendre, puis se ravisa, se contentant de pousser un soupir inquiet.


C'est alors qu'Inu no Taishō se détourna légèrement.


Son attention s'était déplacée avant même que le vent ne change.


Plus haut, sur une crête étroite qui dominait encore la sienne, une silhouette se tenait déjà là.


Myōga mit un instant à la distinguer, puis ses yeux s'écarquillèrent brusquement.


— Mais... !


La jeune daiyōkai ne bougeait pas. Le vent soulevait à peine les longues manches de son kimono vert, brodé de fleurs blanches. Le tissu suivait les lignes de son corps avec élégance, contrastant avec la tension contenue dans sa posture. Une épée était accrochée à une large ceinture de tissu clair nouée à sa taille.


Ses cheveux noirs, longs et lisses, encadraient un visage jeune, à peine sorti de l'adolescence, mais déjà fermé par une rigueur qui n'avait rien d'innocent.

De fines rayures claires marquaient ses joues.

Ses yeux verts, d'une clarté tranchante, étaient fixés sur Inu no Taishō sans détour, sans crainte, sans la moindre hésitation.


Elle ne le salua pas.


Elle ne parla pas.


Myōga se redressa brusquement sur l'épaule de son maître.


— Une fille du Nord...! Oui, je me souviens... la descendance du seigneur des hautes terres...!


Il se pencha légèrement en avant, comme s'il espérait que sa voix porterait jusqu'à elle.


— Tu te tiens devant le grand Inu no Taishō, maître des terres de l'Ouest ! Repars tant que tu en as encore l'occasion, petite imprudente !


La jeune daiyōkai ne détourna pas les yeux.


Un souffle plus froid passa sur la crête.


Inu no Taishō fixa son regard sur elle. Aucun agacement ne traversa son expression, aucune surprise non plus. Il la contempla un instant, comme s'il reconnaissait déjà quelque chose qui n'avait pas encore été dit.


— Une fille du Nord... murmura-t-il.


Mayoiga parla enfin, sa voix ne trembla pas.


— On raconte que vous êtes le plus puissant des daiyōkai.


Elle descendit d'un pas, la pierre crissant légèrement sous ses sandales.


— Pourtant vous laissez d'autres étendre leur territoire sans réagir.


Ses yeux se fixèrent plus durement sur lui.


— J'aimerais voir ce que vaut cette puissance.


Myōga poussa un cri étouffé.


—  Elle ose...!


Inu no Taishō ne quitta pas Mayoiga du regard.


— Laisse-nous.


Le ton ne monta pas, mais il ne laissait aucune alternative.


Myōga hésita une fraction de seconde, tiraillé entre l'inquiétude et l'habitude d'obéir.


— M-Mais, mon seigneur... cette enfant ne sait pas à qui elle s'attaque...!


Le regard d'Inu no Taishō se posa brièvement sur lui.


Cela suffit.


— B-Bien...!


Le petit yōkai sauta de son épaule avec précipitation.


— Elle n'a aucune idée de ce qui l'attend... marmonna-t-il en se retirant vers les rochers plus bas.


Sa voix se perdit peu à peu dans le vent.


Sur la crête, il ne resta plus que deux présences.


Mayoiga ne parla pas davantage.


Sa main glissa lentement vers la garde de son sabre. Le métal quitta le fourreau dans un murmure sec, et aussitôt, une lumière jaune pâle s'y déploya.


Elle ne laissa aucun temps mort.


D'un pas bref, elle se projeta en avant.


Inu no Taishō ne bougea qu'au dernier moment. Son corps se déplaça à peine, juste assez pour que la lame le frôle sans le toucher.


Dans le même mouvement, sa main se porta à Tessaiga. Le sabre quitta son fourreau sans précipitation, mais la présence qu'il imposa suffit à remplir l'espace.


Mayoiga revint immédiatement à la charge.


Cette fois, elle ne chercha pas la précision, mais l'impact. Toute sa force se concentra dans son geste. Elle s'élança, sa lame s'abattit contre la sienne.


Le choc résonna durement entre les roches.


Elle s'appuya de tout son poids, ses deux mains serrées sur la garde, cherchant à forcer le passage. L'énergie jaune pulsa le long de son arme, comme si elle tentait d'écraser la résistance qu'elle rencontrait.


Inu no Taishō ne recula pas.


Sa posture resta parfaitement droite, ses bras immobiles. Tessaiga soutenait le choc sans effort apparent, comme si la pression qui s'exerçait contre elle n'avait pas de prise réelle.


Un craquement sec fendit l'air.


La lame de Mayoiga se fissura, puis céda d'un coup. L'énergie lumineuse se dispersa aussitôt.


Privée d'appui, elle perdit l'équilibre.


Son corps bascula en avant et vint heurter celui d'Inu no Taishō. Son front toucha son armure noire, dure et froide, tandis que le reste brisé de son sabre lui échappait.


Elle se repoussa aussitôt.


Le mouvement fut si rapide qu'il sembla n'être qu'un réflexe pour retrouver son équilibre.


Pourtant, lorsqu'elle recula, elle n'avait plus les mains vides.


Une épée avait déjà quitté la ceinture d'Inu no Taishō.


Tenseiga brillait entre ses doigts d'un éclat bleuté.


Mayoiga la leva devant elle.


Un sourire discret effleura les lèvres d'Inu no Taishō.


Sans la quitter des yeux, il abaissa lentement Tessaiga... puis la rengaina.


Le geste était simple, sans défi apparent, mais il n'en fut que plus insupportable.


Les doigts de Mayoiga se resserrèrent sur la garde.


— Vous pensez pouvoir vous passer d'arme... contre moi ?


Sa voix était restée ferme, mais une tension plus aiguë s'y glissait déjà.


Il ne répondit pas.


Il fit un pas vers elle.


Puis un autre.


Rien ne pressait son avancée. Chaque mouvement semblait aller de soi, sans précaution, sans crainte, comme si la distance qui les séparait n'avait aucune importance.


Le regard de Mayoiga se durcit.


Un instant, elle hésita.


Puis elle frappa.


Une lueur bleutée jaillit le long de la lame, brève, vive, et s'abattit droit sur lui.


Rien ne se produisit.


La lame traversa l'espace sans rencontrer de résistance, sans laisser la moindre entaille. Pas un choc, pas un recul, pas même une vibration.


Inu no Taishō n'avait pas bougé.


Le souffle de Mayoiga se coupa.


Elle frappa de nouveau, plus vite, avec plus de force.


La lumière bleue jaillit encore, mais elle s'évanouit de la même manière, sans entamer ni sa chair ni son armure.


Toujours rien.


Le vent seul remua les pans de son vêtement.


Mayoiga resta figée une fraction de seconde, comme si son esprit refusait encore d'admettre ce que sa propre main venait de vérifier.


Puis elle bondit brusquement en arrière.


Dans le même mouvement, elle jeta Tenseiga au sol avec une violence sèche, comme si la simple présence de cette lame entre ses doigts lui devenait soudain insupportable.


L'épée heurta la pierre dans un son clair.


Son regard ne quitta pas Inu no Taishō.


Puis elle leva une main.


Une lumière bleue en jaillit. Le trait fendit l'air avec une netteté brutale.


Inu no Taishō se déplaça à peine. Son corps glissa hors de l'axe dans un mouvement si sobre qu'il sembla presque n'avoir rien opposé à l'attaque.


Le ligne bleue poursuivit sa course et vint frapper la roche derrière lui.


L'impact éclata dans un fracas sec. La lumière se brisa en rebonds violents, ricochant d'une paroi à l'autre en éclats bleus qui lacérèrent la pierre et firent jaillir une pluie d'éclats minéraux. L'énergie continua de se disperser quelques instants dans l'air, comme si sa propre fureur refusait encore de mourir.


Inu no Taishō ne chercha pas à l'arrêter.


Il la laissa se déployer tout entière, puis s'en dégagea avec une facilité si parfaite que la violence même du coup parut soudain vaine.


Mayoiga pivota aussitôt.


Il était déjà derrière elle.


Elle ne l'avait ni vu passer ni entendu se déplacer.


Aucune lame n'était tournée contre elle. Aucune menace ne pesait sur sa nuque.


Sa seule présence, pourtant, suffisait à rendre dérisoire tout ce qu'elle venait d'engager.


La voix d'Inu no Taishō s'éleva dans son dos, calme, sans dureté.


— Cela suffit. Tu n'apprendras rien de plus en poursuivant.


Les doigts de Mayoiga tremblèrent presque imperceptiblement avant de se refermer dans le vide.


Ce ne fut pas seulement la certitude d'avoir perdu qui l'atteignit alors. Quelque chose de plus troublant encore : le combat avait cessé de lui appartenir avant même qu'elle s'en aperçoive.


Sa main retomba lentement le long de son corps.


Inu no Taishō la contourna sans hâte.


Il passa près d'elle puis alla récupérer Tenseiga là où elle avait chuté. Il se pencha, la reprit d'un geste simple, et la rengaina à sa ceinture.


Mayoiga resta immobile, les yeux fixés sur le daiyōkai.


Rien, dans l'attitude d'Inu no Taishō, ne portait la marque de l'effort. Il ne la dominait pas comme un vainqueur triomphant. Il se contentait d'être là, et cela suffisait.


Son regard glissa vers la garde de l'épée.


— Qu'est-ce que c'est que cette arme ? Je n'ai pas pu m'en servir.


Inu no Taishō abaissa les yeux vers sa propre garde.

Un court silence s'installa.


— Tenseiga n'est pas faite pour tuer.


Mayoiga ne réagit pas immédiatement, comme si les mots n'avaient pas encore trouvé leur place.

Elle finit par parler, surprise.


— Pourquoi garder une arme qui ne peut pas tuer ?


Inu no Taishō posa un instant son regard sur elle.


— Tu ne vois donc dans une arme que ce qu'elle détruit.


Il s'éloigna.

Sans se hâter. Sans la congédier. Sans même vérifier si elle restait derrière lui.


Mayoiga demeura seule quelques instants, immobile.


La formule continuait de résonner en elle comme une offense.


Une épée qui n'était pas faite pour tuer. Une absurdité. Ou bien une réponse dont le sens lui échappait encore.


Cette idée lui déplut davantage que l'humiliation.


Elle leva les yeux dans la direction où il avait disparu.


---


Les pins s'élevaient hauts et droits dans la lumière oblique de la fin du jour. Inu no Taishō avançait sans bruit sur le tapis d'aiguilles.


Mayoiga le suivait à distance.

Assez loin pour ne pas paraître dépendre de lui. Assez près pour ne pas le perdre.


Elle observait sa démarche avec une attention froide. Rien dans son allure n'évoquait la vigilance tendue des combattants. Il n'y avait chez lui ni relâchement, ni surveillance visible.

Elle s'arrêta net lorsqu'il parla, sans se retourner.


— Combien de temps comptes-tu rester cachée ?


Mayoiga ne bougea pas d'abord. Puis elle sortit de l'ombre d'un tronc, sans embarras apparent.


— Je ne me cache pas.


Inu no Taishō tourna enfin la tête vers la jeune daiyōkai. Son regard se posa sur elle avec cette même tranquillité insupportable.


— Ah, oui ?


— Vous ne m'avez pas répondu. Quand je vous ai interrogé sur cette épée.


Il la regarda un instant, puis reprit sa marche.


— Je t'ai répondu.


Mayoiga le suivit de nouveau, plus près cette fois.


— Non. Vous avez contourné ma question.


Il la regarda cette fois franchement.


— Si tu veux vraiment comprendre la réponse, il te faudra me suivre encore longtemps.


Il reprit sa route.

Mayoiga resta un instant immobile, les yeux fixés sur son dos.


Après quelques pas, sans se retourner, il dit simplement :


— Viens.


Un seul mot.

Ni invitation, ni ordre tout à fait. Quelque chose entre les deux, qui ne supposait pas son obéissance, mais ne doutait pas qu'elle suivrait.


Mayoiga demeura immobile encore une respiration.


Puis elle avança entre les pins.


Et prit place derrière lui.



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