La dernière disciple d'Inu no Taishō

Chapitre 30 : Le regard de Mayoiga

1596 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 22/04/2026 18:50

- La louve...


Elles se faisaient face, à bonne distance l'une de l'autre.


Kikyō tenait son arc bas. La flèche n'était pas encore encochée, mais sa main reposait déjà à l'endroit exact d'où le geste pouvait naître. Rien, dans sa posture, n'appelait l'affrontement. Rien non plus ne l'écartait.


Mayoiga, elle, n'avait pas quitté Tōkijin.

Ses doigts reposaient sur la garde avec une fermeté trop contenue pour être paisible.


Le silence entre elles demeura un instant intact.


Puis Kikyō reprit enfin :


- Celle qui a tiré Onigumo des flammes...


Le regard de Mayoiga ne bougea pas.


- J'aurais mieux fait de laisser ce qui restait de son corps consumer dans l'incendie.


Kikyō l'observa sans ciller.


- À l'époque, j'ai cru que tu représentais un danger pour lui. Je me suis trompée. Tu essayais de le sauver.


Elle marqua une courte pause.


- Est-ce que tu aimais cet homme ?


- Non.


Le mot sortit trop vite pour être spontané.

Il avait la netteté des phrases qu'on se répète avant qu'un autre les prononce contre vous.


Un bref silence suivit.


- Mais j'ai cru...


Mayoiga détourna à peine les yeux.


Elle ne répondit pas à Kikyō comme on répond à quelqu’un.

Elle parla avec cette sécheresse qu’on prend lorsqu’on veut empêcher une pensée de se défaire.


- J'ai cru qu'il pourrait devenir digne de l'être. Que sa volonté suffirait à l'arracher à sa condition humaine.


Sa voix se durcit encore.


- C'était une erreur.


Kikyō la regarda un instant de plus.


- Je vois.


Le vent remua faiblement les feuilles au-dessus d'elles.


- Ton erreur n'a pas été de croire en lui. Elle a été de regarder un homme comme s'il devait mériter ton regard.


Les doigts de la yōkai se crispèrent légèrement sur la garde.


- Tu ne l'as jamais regardé pour ce qu'il était. Tu n'as fait que nourrir son manque.


- Mon maître aimait une humaine... J'ai cru qu'il y avait quelque chose en eux.


Cette fois, Kikyō se tut plus longtemps.


Son regard glissa un instant vers le fragment, comme si la lumière trouble qui y circulait venait de prendre une forme plus nette.


Puis elle releva les yeux.


- Je comprends.


Le silence sembla se resserrer autour du nom absent qu'aucune des deux n'avait prononcé.


- Tu ne cherchais pas seulement à élever un homme.


Kikyō poursuivit, sans hausser la voix :


- Tu cherchais à prouver que ton maître n'avait pas pu se tromper.


Quelque chose passa dans les yeux de la louve, trop bref pour être nommé, trop vif pour être nié.


- Alors tu as pris cet homme déjà fragile... et tu lui as imposé une épreuve qui n'était pas la sienne.


Le fragment, dans son torse, sembla luire un instant d'un éclat plus sombre.


Kikyō le vit.


- Tu voulais qu'il devienne digne. Assez pour que ton maître ait eu raison.


Puis, plus bas, avec une précision plus tranchante encore :


- Je me trompais encore sur toi.


Cette fois, Mayoiga tourna légèrement la tête vers elle.


Le regard de Kikyō était resté parfaitement fixe.


- Tu n'es pas une victime de Naraku... Tu es le regard qui l'a rendu possible.


La voix de Mayoiga ne sortit pas.


Kikyō reprit :


- Si ton maître aimait vraiment une humaine...


Elle laissa la phrase s’ouvrir comme une lame.


- ...alors tu ne l'as pas seulement mal compris. Tu as suivi la voie opposée.


Un éclair traversa l'esprit de Mayoiga : la fourrure blanche souillée de sang.


Alors, quelque chose céda.


Ce ne fut pas d'abord dans son regard.


Ce fut dans le fragment.


La lueur vacillante qui y circulait se contracta soudain, puis se troubla d'un coup, comme si une obscurité plus ancienne, longtemps comprimée, venait d'y affleurer sous la pression des mots.


L'air lui-même sembla se resserrer autour de la louve.


Mayoiga chancela d'un demi-pas, sans reculer.


Alors Kikyō comprit qu'elle avait frappé plus loin que Naraku.


Une souffle lui échappa.


Ses yeux se fixèrent sur l'éclat maintenant totalement noirci qui vibrait dans le corps de Mayoiga.


- Une blessure plus ancienne te ronge...


Cette fois, la main de Mayoiga se referma d'un coup sur Tōkijin.


Kikyō vit son regard changer vers cette violence nue qui naît lorsque ce qu'on refoule commence à prendre forme.


Tōkijin quitta son fourreau dans un sifflement brutal.


Au même instant, Kikyō leva l'arc.


La flèche partit.


Mais avant qu'elle n'atteigne sa cible, une horde de démons mineurs jaillit de nulle part, masse flottante et difforme, comme arrachée à l'ombre des arbres.


Ils se jetèrent sur la trajectoire de la flèche dans un grouillement désordonné.


Une fumée violette jaillit aussitôt, épaisse, corrosive, engloutissant les troncs les plus proches.


D'autres silhouettes fondirent sur Kikyō depuis la brume.


Elle pivota sans reculer.

Une seconde flèche fendit l'air.


La lumière purificatrice balaya l'assaut en un seul trait et les corps se défirent avant même d'avoir pu l'atteindre.


Quand le voile de fumée commença à se déchirer, Naraku était déjà là.

Il avait saisi Mayoiga.


Le violet se replia sur eux.

Kikyō leva les yeux juste à temps pour voir leurs silhouettes se fondre dans la fuite du miasme entre les arbres.


Elle n'arma pas une autre flèche.

Son regard resta fixé sur l'endroit où ils avaient disparu.

Le vent dispersait encore les cendres des démons purifiés.


Alors seulement, quelque chose se fixa en elle.


Elle avait vu juste.


Naraku n'était pas venu pour une pièce de plus dans son jeu.


Il était venu récupérer ce qu'il ne pouvait pas se permettre de perdre.


Mayoiga n'était pas seulement liée à lui.


Elle comptait.


Assez pour qu'il s'expose.


Le regard de Kikyō se durcit.


---


Un souffle violent traversa la fenêtre entrouverte.


Les panneaux de papier frémirent d'un coup. La flamme basse de la lampe vacilla.

Puis la fumée violette entra, envahissant l'espace, roulant au ras des tatamis.


Quand elle commença à se défaire, Mayoiga sentit d'abord la dureté du sol sous son dos.


Puis une présence au-dessus d'elle.


Ses paupières s'ouvrirent.


Naraku était penché sur elle.


Il venait de l'allonger sur la natte, elle le comprit avant même d'avoir repris tout à fait ses repères. Une main était encore posée sur son épaule, l'autre appuyée sur le sol.


Ses longs cheveux noirs ondulés glissaient sur le visage de Mayoiga, une mèche tombant de biais sur sa joue rayée.


Son regard n'avait pas encore retrouvé tout à fait cette distance froide derrière laquelle il se rendait presque impossible à lire.

Quelque chose y persistait, une tension inhabituelle.


Il ne parla pas.


Mayoiga non plus.


Elle le regarda ainsi, trop près, et cette proximité fit remonter en elle le souvenir d’Onigumo, penché sur elle ; mais la ressemblance s’effaça presque aussitôt devant cette retenue plus noble.


Il se redressa.


Le mouvement fut fluide, rapide, sans heurt, comme s'il refusait qu'on puisse y lire la moindre précipitation.


Pourtant, quand il se détourna d'elle pour aller s'asseoir un peu plus loin, quelque chose gardait encore la forme de cette urgence.


Il s'adossa à la cloison.


Une jambe repliée, l'autre légèrement allongée, il reprit place dans l'ombre comme s'il l'avait toujours occupée.


La fenêtre demeurait entrouverte. Le vent y passait encore par rafales irrégulières, faisant frissonner les bords du papier tendu. Quelques traînées de fumée violette flottaient toujours près du sol avant de se dissiper.


Mayoiga ne bougea pas.


Elle le regardait seulement.


Pas comme elle l'avait regardé jusqu'ici.


Le trouble laissé par Kikyō n'avait pas cessé d'agir en elle ; il se mêlait à la pulsation sourde du fragment, à cette noirceur qui troublait sa propre mesure des choses. Et dans cet état incertain, la présence de Naraku lui apparut autrement.


Quelque chose, en lui, semblait désormais plus dense.


Les nouveaux fragments qu'il avait absorbés n'avaient pas seulement accru sa force. Ils avaient modifié sa présence, comme si ce qui se dispersait encore en lui s'était resserré autour d'un noyau plus dur.


Pour la première fois, ce qu'elle voyait ne se laissait plus réduire à la seule bassesse d'Onigumo ni au seul artifice des démons multiples qui le composaient.


Il y avait là une puissance qu'elle ne pouvait plus entièrement nier.


Naraku garda les yeux baissés un bref instant encore.

Puis il parla.


- Kikyō a vu juste sur une chose.


Enfin, il posa les yeux sur elle.


- Je suis la forme que ton regard a rendue possible.


Son regard glissa un instant vers le fragment obscurci.


- Tu as nourri un manque… parce que toi-même tu cherchais à combler une absence.


Il y eu court silence.


- Ce manque a pris forme. Moi.


Il n’y avait dans sa voix ni justification ni trouble.


- Mais, certains tirent de ce qui les ronge une puissance que les êtres comblés n’atteignent jamais.


Sa voix demeura basse.


- Nous sommes de ceux-là, Mayoiga.


À ces mots, le fragment pulsa de nouveau, non plus sous le choc brutal que Kikyō y avait imprimé, mais selon un mouvement plus profond, plus insidieux, comme s'il reconnaissait dans cette parole une forme où se fixer.


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