La dernière disciple d'Inu no Taishō

Chapitre 35 : La trempe

2689 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 30/04/2026 14:03

Tōtōsai avançait d'un pas traînant, voûté sous un gros sac de toile claire. À chaque mouvement, marteaux, pinces, burins et fragments de métal s'y entrechoquaient.


Il maugréait contre ses outils comme contre des apprentis récalcitrants.


- Capricieuses... toutes capricieuses... les lames se vexent pour un rien, et après c'est encore moi qu'on accuse.


Son buffle le suivait derrière lui, placide, soufflant par moments entre ses naseaux. 


Tōtōsai renifla soudain, fronça le nez et leva une manche pour la flairer.


- Hm.


Il réfléchit sérieusement.


- Voilà bien deux... non, trois semaines que je n'ai pas pris de bain.


Il fit encore quelques pas, puis se corrigea avec gravité :


- Non. C'était peut-être avant la dernière éruption.


Cette conclusion semblant lui suffire, il reprit sa marche.


La forge apparut entre les rochers.


La gueule immense du crâne qui lui servait d'abri ouvrait ses crocs de pierre dans une grimace fossilisée. Le buffle s'arrêta devant l'entrée et secoua doucement la tête.


Tōtōsai, lui, se figea.


Quelque chose n'était pas à sa place.


Il plissa les yeux.


Mayoiga était assise à même le sol, les jambes allongées devant elle, adossée à la paroi intérieure du crâne. Son kimono violet était souillé de poussière et de sang, et fendue à l'épaule.


Le sac glissa lentement du dos de Tōtōsai et heurta le sol dans un fracas d'outils.


Elle ne releva pas la tête.


Le vieux forgeron demeura un moment sur le seuil.


Ce qui troubla son regard n'était pas seulement de la trouver blessée. C'était sa posture.


D'ordinaire, Mayoiga tenait son corps comme une lame tenue droit sous le marteau, trop droite, avec cette hauteur presque seigneuriale qu'il reprochait volontiers aux gens de la maison d'Inu no Taishō. 


Ici, cette tension avait quitté ses épaules.


Sa posture lui rappela un acier sorti trop tôt du feu, avant que le marteau n'ait fixé sa forme : non pas ruiné, non pas brisé, mais ramené à ce moment rare où le métal, encore chaud, consent à changer.


Puis son regard descendit vers la bande de tissu noir nouée à sa taille.


Et cette absence le frappa plus durement encore que le sang et la posture.


- Tiens donc...


Sa voix avait perdu son geignement coutumier.


- Te voilà revenue sans lame.


Mayoiga ne répondit pas.


Tōtōsai entra enfin. Ses sandales raclèrent la poussière noire tandis qu'il s'arrêtait à quelques pas d'elle.


Il la dévisagea, puis son vieux réflexe grincheux reprit presque malgré lui :


- Ne me dis pas que tu viens encore me demander une épée. J'ai déjà assez d'ennuis avec les descendants de ton maître.


Il n'obtint aucune réaction.


Il la regarda plus attentivement.


Ce n'étaient pas les yeux d'une guerrière venue réclamer une arme.


Ni ceux d'une vaincue cherchant vengeance.


Il souffla par le nez.


- Non... évidemment que non.


Sa tête pencha légèrement.


Mayoiga ne répondit pas.


Un long silence pesa dans la forge, seulement troublé par le souffle du fourneau et le raclement lointain du buffle devant l'entrée.


- Pourquoi ?


Tōtōsai cligna lentement des yeux.


- Pourquoi quoi ?


Mayoiga ne releva pas tout de suite la tête.


Quand elle parla, sa voix resta basse, presque usée par l'effort de formuler la question.


- Pourquoi Inu no Taishō a-t-il laissé Tessaiga à Inuyasha ?


- Ah. Celle-là.


Le vieux forgeron resta immobile un instant.


Son regard glissa malgré lui vers la taille vide où Tōkijin aurait dû reposer, puis revint au sang sur l'épaule de Mayoiga.


Il comprit assez sans qu'elle ait besoin de raconter.


Cette question n'était pas venue d'une méditation.


Elle venait d'un choc.


Elle avait affronté le hanyō. Vu Tessaiga s'ouvrir dans ses mains.

Mis à l'épreuve, comme on frappe une lame pour savoir si elle sonnera creux ou juste.


Et quelque chose, là-bas, avait répondu autrement qu'elle ne l'attendait.


Tōtōsai se gratta le menton avec le manche de son marteau.


- Mauvaise question.


Mayoiga releva enfin les yeux vers lui.


Leur froideur n'était plus intacte, mais l'exigence y demeurait.


- Vous l'avez forgée.


- Oui.


- Vous connaissiez sa volonté.


Tōtōsai eut une grimace.


- Je connaissais ses crocs. Sa volonté, elle, avait la mauvaise habitude de ne pas tenir en place.


Mayoiga reprit, plus bas :


- Pourquoi lui ?


Tōtōsai souffla par le nez.


- Je n'en sais rien.


Elle le fixa.


- Vous mentez.


Un coin de sa bouche bougea.


- Oh, ça m'arrive. Très souvent même.


Il leva un doigt osseux.


- Surtout quand Sesshōmaru me cherche. Ça prolonge ma vie. Mais pas là.


Mayoiga ne céda pas.


Son regard s'endurcissait à mesure que la réponse se dérobait, comme si l'absence de raison lui était plus insupportable qu'une raison mauvaise.


Tōtōsai le vit et, cela sembla l'agacer.


Il planta la tête du marteau dans la poussière entre eux.

Sa voix prit ce ton râpeux qui précédait chez lui les vérités les plus abruptes.


- Hmph. Tu crois qu'il a laissé une réponse bien propre au fond du fourreau ?


Mayoiga ne répondit pas tout de suite.


Puis :


- Il l'a choisie. Il devait avoir une raison.


Tōtōsai pencha la tête.


- Peut-être qu'il espérait.


Le mot sembla presque offensant.


Mayoiga se redressa d'un rien. Sa voix retrouva soudain quelque chose de sa droiture ancienne.


- Inu no Taishō n'espérait pas. Il savait.


Tōtōsai la regarda longuement, puis souffla comme un homme dont on confirme exactement le diagnostic.


- Hmph.


Il pointa le manche du marteau vers elle.


- Voilà ce qui cloche.


Mayoiga fronça à peine les sourcils.


- Pardon ?


Tōtōsai s'adossa un peu plus lourdement à la paroi du crâne. 


- Tu l'idéalises tellement qu'il n'a même plus le droit de s'être trompé. Pratique, un maître qui a toujours raison. Ça évite de réfléchir. 


Il eut un reniflement sec.


- Inu no Taishō avait du génie.

Et une sale habitude de faire des paris que d'autres devaient finir à sa place.


Cette fois Mayoiga leva franchement les yeux.


Une dureté presque offensée repassa sur ses traits.


- Vous osez parler ainsi de lui ?


Tōtōsai la regarda sans broncher.


- Tessaiga à Inuyasha, Tenseiga à Sesshōmaru. Un fils hanyō incapable de tenir l'épée sans se faire emporter par elle, et un fils daiyōkai furieux d'avoir reçu une lame qui ne tuait pas.


Il eut un petit geste circulaire du marteau.


- Tu appelles ça un plan parfait ? Moi j'appelle ça laisser son chantier aux autres.


Mayoiga serra les doigts sur le sol.


- Il devait savoir ce qu'il faisait.


- Par moments, sûrement.


Il haussa une épaule.


- À d'autres, je me demande.


Elle le regarda comme si cette phrase relevait presque du sacrilège.


Tōtōsai, lui, poursuivit, de plus en plus mordant, comme si l'irritation lui donnait sa clarté.


- Inuyasha m'a fait douter plus d'une fois. La première fois que je l'ai vu tenir Tessaiga, j'ai cru qu'il allait s'assommer avec avant de couper quoi que ce soit.


Un rictus passa sous sa moustache.


- Et le Kaze no Kizu ? Hmph. Il ne l'a même pas vraiment compris seul au début. Sesshōmaru a bien failli le découper en morceaux avant qu'il ouvre enfin les yeux.


Il leva les yeux au ciel.


- Un prodige, vraiment. Un prodige bruyant.


Malgré elle, quelque chose passa dans le regard de Mayoiga.


- Pourtant Tessaiga lui répond.


Tōtōsai eut un souffle presque amusé.


- Maladroitement. Avec autant de grâce qu'un bœuf dans une forge.


Il tapota le sol du bout du marteau.


Puis son expression se fit plus grave.


- Mais elle répond.


Le silence revint un instant. 


Puis un pli ironique passa sur ses lèvres.


- Entre nous... ton maître en a commis d'autres, des choix discutables.


Mayoiga leva légèrement les yeux.


- Que voulez-vous dire ?


Tōtōsai se gratta l'oreille avec le manche du marteau.


- Tu as déjà rencontré la mère de Sesshōmaru ?


Le regard de Mayoiga se fixa sur lui.


- Oui.


Tōtōsai eut un grognement.


- Alors tu vois bien. Même un grand daiyōkai peut prendre des décisions qui donnent envie de se cogner la tête contre une enclume.


Cette fois, la réaction fut immédiate.


Mayoiga se redressa.


Ses jambes jusque-là abandonnées devant elle se replièrent sous elle, jusqu'à la posture familière du tailleur.


Comme si une ancienne discipline retrouvait d'instinct sa place.


Son dos se tendit.

Son regard aussi.


- Ne parlez pas d'elle ainsi.


Sa voix, sèche cette fois, avait retrouvé de la coupe.


- Ce ton ne convient pas à son rang.


Tōtōsai la fixa.


Puis un petit éclat satisfait passa dans ses yeux.


- Ah.


Il la désigna du bout du marteau.


- Te voilà revenue.


Mayoiga ne répondit pas, mais ne détourna pas les yeux.


Le vieux forgeron eut un souffle presque rieur.


- Si tu peux encore me mordre pour ça, tu n'es pas si cassée.


Il resta encore un instant debout, comme s'il mesurait ce retour.


Puis, avec un grognement de vieux corps offensé par le temps, il se laissa tomber lourdement près d'elle.


Cette fois non plus en surplomb.


À côté.


Il posa le marteau en travers de ses genoux.


Il attendit un temps avant de poursuivre. 


- Écoute bien, Mayoiga. Je ne sais pas pourquoi il lui a laissé Tessaiga.


Il haussa une épaule.


- Pas entièrement.


Sa voix avait perdu toute ironie.


- Et je ne suis pas sûr que lui-même aurait pu l'expliquer d'une façon qui t'aurait satisfaite.


Mayoiga tourna légèrement la tête vers lui.


- Mais je sais une chose.


- Laquelle ?


Tōtōsai remua une braise du bout du marteau.


- Chercher le sens ultime de chacun de ses choix...


Il marqua une pause, puis tourna enfin vers elle un regard presque dur.


- ...c'est peut-être la plus grande sottise que tu aies commise.


Le silence qui suivit pesa dans la forge avec une densité nouvelle.


Mayoiga ne protesta pas.


Peut-être parce que la brutalité de la phrase l’avait atteinte plus profondément qu’une contradiction.


Peut-être parce qu'elle sentait obscurément qu'il ne parlait pas seulement de Tessaiga.


Le vieux forgeron demeura un moment songeur, les yeux perdus devant lui, avant de reprendre plus lentement :


- Tu fouilles chacune de ses décisions comme s’il avait caché un secret dedans.


Tōtōsai eut un souffle las.


- C'est une manière bien fatigante de regarder quelqu'un.


Mayoiga tourna vers lui un regard plus vif.


- Il était mon maître.


Tōtōsai laissa le marteau glisser légèrement sur ses genoux et se pencha, comme s'il fouillait dans une mémoire ancienne avant de répondre.


- Hmph… tu sais, j’ai vu des idiots remettre sans fin une lame fendue au feu pour éviter d’admettre qu’elle était cassée.


Il remua distraitement le manche du marteau entre ses mains.


- C'est le même geste.


Mayoiga ne répondit pas, mais ses doigts posés sur ses genoux repliés se crispèrent presque imperceptiblement.


Tōtōsai poursuivit sans l'épargner :


- À toujours chercher ce qu'il voulait dire, tu t'empêches surtout de reconnaître qu'il ne dira plus rien.


La phrase tomba sans détour, nue de toute image.


Cette nudité même la rendit plus difficile à esquiver.


Mayoiga demeura immobile.


Lorsque Tōtōsai se tourna enfin vers elle, il n'y avait plus dans son regard ni ironie ni provocation.


- Sa mort n'est pas une énigme à résoudre, Mayoiga.


Un silence s'installa, long sans peser.


Puis il ajouta, plus bas :


- C'est une absence à traverser.


Les mots restèrent entre eux sans se dissiper.


Mayoiga ne répondit pas.


Elle demeura assise longtemps, immobile, les jambes repliées sous elle. 


Tōtōsai ne rompit pas le silence.


Pour une fois, même lui sembla comprendre qu'aucun mot de plus n'affinerait ce qui venait d'être frappé.


Au bout d'un moment, il grogna doucement.


Puis il se redressa avec un effort bourru, s'écarta d'elle et regagna la pierre où il forgeait. 


Là seulement il ramena son sac vers lui et se mit à en sortir des barres de métal, les examinant l'une après l'autre avec l'attention d'un homme qui retourne à son métier lorsqu'il a dit tout ce qu'il pouvait dire.


Le temps passa sans mesure.


Seul le léger frottement du métal contre la pierre troublait l'air.


Puis il sentit quelque chose changer.


Il releva la tête.


Mayoiga n'était plus assise au sol.


Il se retourna juste à temps pour voir, à l'entrée du crâne, sa silhouette se dissoudre dans une lueur pâle.


Le yōki blanc se replia sur lui-même et elle disparut.


Tōtōsai resta à regarder l'endroit vide.


Son pouce passa machinalement sur le tranchant brut d'une lame encore informe.


- Hmph.


Il souffla par le nez.

Pas mécontent.


Il leva la pièce de métal entre ses doigts noueux, la jaugea d'un œil critique, puis inspira profondément.


L'instant d'après, une longue gerbe de feu jaillit de sa bouche et enveloppa l'acier d'une flamme dense, blanche au cœur, rouge sur les bords.


Le métal rougit presque aussitôt.


Tōtōsai observa le métal chauffé en silence.

Puis porta l'acier vers l'enclume.


Le marteau s'abattit.


Le choc résonna dans la forge comme une ponctuation.


Puis il marmonna :


- Inu no Taishō... tu laisses décidément trop de travail derrière toi.


Le marteau retomba sur l'enclume.


Un coup, puis un autre.


La forge semblait avoir retrouvé sa respiration lorsque le bourdonnement vint, si faible d'abord qu'il se confondit presque avec la résonance du métal.


Tōtōsai suspendit son geste.


Ses oreilles frémirent légèrement.


Le son enfla, prit corps, devint un vrombissement nerveux. 


Il releva brusquement la tête.


Sur l'un des crocs de pierre qui formaient l'entrée s'était posé un saimyōshō.


Puis plusieurs autres.


Une nuée bientôt accrochée aux mâchoires du crâne comme une moisissure mouvante.


Le vieux forgeron grimaça.


- Hmph. Vermine.


Il inspira sèchement, puis cracha une gerbe de feu.


Les insectes se consumèrent dans un crépitement vif. 


Mais déjà d'autres tournoyaient devant le seuil.


Lentement, il s'avança jusqu'à l'ouverture du crâne.


Dehors, son buffle grattait le sol avec une agitation sourde.


Alors il la vit.


Entre les rochers montait une fumée violette.


Ce n'était pas un brouillard, mais un miasme vivant.


Il le reconnut aussitôt.


Son visage se ferma.


Plus loin, noyée dans cette brume empoisonnée, quelque chose se tenait.


Il n'en distingua d'abord qu'une pâleur imprécise.


Puis, à peine entrevue avant d'être reprise par le voile du miasme, la forme d'une fourrure blanche.


Immobile et lointaine, comme si elle n'avait jamais eu besoin d'approcher pour imposer sa venue.


Tōtōsai plissa les yeux.

Sa bouche se tordit.


- Ça, c’est mauvais.


La silhouette ne bougea pas.


Seul le miasme avançait.


Lentement. Inexorablement.


Et le vieux forgeron comprit ce que les saimyōshō, massés au seuil sans oser entrer, annonçaient depuis le début.


Ce n'était pas une visite.


C'était un siège.


Laisser un commentaire ?