La dernière disciple d'Inu no Taishō
La grotte était redevenue calme.
Après les cris, les grondements et les échos du combat, il ne subsistait plus qu'un silence lourd, habité de respirations rauques et de maugremments étouffés.
Sango était accroupie près d'un yōkai-loup blessé, une manche retroussée.
Sa combinaison noire de chasseuse était encore éraflée par endroits, les plaques colorées de ses protections ternies de poussière.
Son regard restait calme, entièrement absorbé par ce qu'elle faisait.
Il y avait chez elle, cette concentration froide des exterminateurs lorsqu'ils passent, sans transition, du combat aux survivants.
Le yōkai serrait les dents tandis qu'elle nettoyait sa plaie.
- Ne bouge pas, dit-elle d'une voix ferme.
Il grogna davantage par orgueil que par douleur, mais obéit.
Sango rinça encore la morsure, observa les chairs déchirées, puis resserra le bandage d'un geste précis.
Derrière elle, Miroku approcha avec une lenteur exagérée.
Il marchait voûté, une main sur les reins, l'autre contre la paroi, comme s'il revenait d'une guerre dont nul homme n'aurait dû sortir vivant.
- Sango...
Elle ne leva même pas les yeux.
- Non.
Miroku s'arrêta.
- Tu ne sais pas encore ce que j'allais dire.
- Je le sais.
- Peut-être voulais-je saluer tes admirables talents de guérisseuse.
- Dans ce cas, merci.
Il attendit, puis soupira avec gravité.
- Et peut-être aussi signaler que mon dos me fait atrocement souffrir.
- Ton dos ?
- Une douleur très inquiétante.
Probablement due à l'effort et à ma volonté constante de protéger tout le monde.
Cette fois Sango leva les yeux.
Son regard descendit jusqu'à sa main posée sur ses reins.
- Demande à Ginta. Je suis occupée.
Il y eut un silence.
Miroku se redressa.
Son dos sembla miraculeusement guéri.
- Ah... il semble que la circulation du ki se soit rétablie.
Sango arqua un sourcil.
- Vraiment ?
- Étonnant, n'est-ce pas ?
Sango retourna à sa tâche, mais un sourire presque imperceptible lui échappa.
À l'extérieur de la grotte, près d'un grand rocher fendu, Kagome était assise à côté d'Inuyasha.
Ils s'étaient éloignés juste assez pour laisser derrière eux le tumulte des blessés et les voix dans la caverne.
Le soleil tombait de biais sur la pierre.
Inuyasha s'était installé en tailleur, torse nu, des bandages blancs entourant son épaule, ses côtes et une partie du torse.
Tessaiga reposait contre lui, serrée près de son corps comme s'il refusait de s'en dessaisir même un instant.
Ses cheveux argentés retombaient en désordre autour de son visage, encore marqués par la poussière du combat.
Ses oreilles réagissaient au moindre bruit venu de la forêt, mais son regard était lourd, tiré par la fatigue.
Kagome ramena ses genoux contre elle.
Son regard errait au-delà du sentier, vers la lisière sombre des pins un peu plus loin.
Tout paraissait paisible.
Son esprit revenait ailleurs.
À une lame arrêtée. À un nom prononcé avec douleur.
Puis, sans regarder Inuyasha, elle demanda, pensive :
- Inuyasha...
- Hm ?
- Pourquoi Sesshōmaru est intervenu, à ton avis ?
Inuyasha eut un grognement.
- Va savoir.
Il resserra distraitement Tessaiga contre lui.
- Il venait sûrement récupérer son épée.
Kagome tourna légèrement la tête.
- Tu crois ?
- Qu'est-ce que tu veux que ce soit d'autre ?
Elle hésita.
- Je ne sais pas. Quand elle a disparu... Il avait l'air...
Elle chercha ses mots.
Inuyasha fronça les sourcils.
- L'air quoi ?
- J'aurais presque dit qu'il était triste.
- Sesshōmaru ?
Son oreille tressaillit.
- Kagome, il allait la tuer.
- Je sais...
Elle allait ajouter quelque chose lorsqu'une petite voix s'éleva depuis son épaule.
- Triste... je ne sais pas si j'irai jusque-là.
Myōga venait d'apparaître sur l'épaule d'Inuyasha sans qu'aucun d'eux ne l'ait vu venir.
Il croisa ses minuscules bras avec une gravité disproportionnée.
- Mais déçu, oui. Très certainement.
Il hocha lentement la tête, les yeux baissés.
- Mayoiga-sama fut choisie par le grand Inu no Taishō lui-même. Une disciple de cette valeur... finir ainsi mêlée aux manigances de Naraku...
Sa voix se fit plus basse.
- Même moi, je peine à comprendre comment une telle chose a pu arriver.
Inuyasha leva les yeux au ciel.
- Toi, depuis quand tu espionnes les conversations ?
Myōga se redressa, offensé.
- Espionner ? Quelle accusation indigne ! Je venais m'enquérir de votre état.
Kagome intervint, plus calme :
- Myōga-jiji...
Le vieux yōkai pivota aussitôt vers elle.
- Oui, Kagome-sama ?
L'adolescente baissa les yeux vers Tessaiga.
Depuis le combat, elle ne cessait de repenser au regard de Mayoiga sur Inuyasha : comme s'il devait encore justifier que cette lame soit entre ses mains.
- Tu crois qu'Inu no Taishō attendait quelque chose d'Inuyasha en lui laissant Tessaiga ?
Myōga marqua un temps, surpris par la question.
- Eh bien... naturellement, une lame comme Tessaiga n'est pas confiée à la légère !
Inuyasha eut un reniflement.
- Keh. Donc même toi tu penses que je dois encore lui prouver un truc ?
- Ce n'est pas ce que j'ai dit !
Kagome baissa légèrement les yeux.
- Peut-être qu'il voulait seulement te protéger.
Un silence passa.
Inuyasha détourna la tête.
- J'ai jamais demandé à être protégé par lui.
Ses oreilles restèrent pourtant tournées vers eux.
Un meuglement paniqué déchira soudain l'air.
Kagome releva brusquement la tête.
Quelque chose tombait.
Une masse sombre surgit au-dessus des arbres dans un chaos de sabots, de toile et de métal qui s'entrechoquait. Le buffle de Tōtōsai déboula du ciel comme une pierre mal lancée, les yeux exorbités, tandis que le vieux forgeron s'agrippait à son cou.
Inuyasha attrapa Kagome par le bras et la tira contre lui.
Le buffle s'écrasa devant eux dans un fracas de poussière et de cailloux qui fit trembler le sol. Le sac de Tōtōsai céda sous le choc, et marteaux, pinces et burins roulèrent en tous sens.
Un silence hébété suivit.
Le buffle souffla bruyamment.
Tōtōsai, aplati sur son dos, releva lentement la tête et recracha de la poussière.
Kagome cligna des yeux.
- Tōtōsai ?! Qu'est-ce qui s'est passé ?
Myōga avait déjà disparu.
Sa voix tremblante jaillit des cheveux d'Inuyasha :
- T-Tōtōsai-sama ! Pourquoi êtes-vous ici ?!
Tōtōsai glissa du dos du buffle avec un grognement et se redressa en époussetant vaguement ses vêtements.
- Pourquoi ? Parce que rester là-bas m'aurait donné une excellente occasion de mourir.
Il tira sèchement son sac vers lui, puis jeta un regard mauvais vers la direction d'où il venait.
- Des saimyōshō partout autour de ma forge. Du miasme jusque dans les narines... et cette sale peau de babouin plantée devant l'entrée comme si l'endroit lui appartenait déjà.
Myōga pâlit encore.
- N-Naraku... a attaqué votre forge ?!
Tōtōsai renifla.
- Attaqué ? Non. Ce serait trop franc.
Il ramassa un burin, le fourra dans son sac, puis ajouta plus bas :
- Il l'a encerclée.
Le ton avait changé.
Inuyasha se redressa malgré la douleur, les traits déjà durcis.
- Pourquoi il ferait ça ?
Tōtōsai leva vers lui ses yeux globuleux.
- Parce qu'elle venait de partir...
Un silence passa.
- Elle ?
Tōtōsai eut un reniflement agacé.
- La femme-louve. La disciple de ton père.
Kagome se raidit légèrement.
- Mayoiga était chez vous ?
- Oui.
Il grogna.
- Assise au milieu de ma forge. Sans lame.
Inuyasha plissa les yeux.
- Qu'est-ce qu'elle allait faire chez toi ?
Tōtōsai ne répondit pas tout de suite.
Il ramassa un marteau tombé près de son pied, puis souffla par le nez.
- Poser une question idiote.
Son regard revint vers Tessaiga.
- Sur cette épée.
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Sesshōmaru s'était arrêté entre les arbres.
La nuit était dense sous les branches. Le vent glissait parfois entre les troncs.
Il n'avait pas bougé depuis un moment.
L'image lui revint d'abord sans parole : Mayoiga face à Inuyasha, Tōkijin levé.
Puis l'odeur.
Autour du lieu du combat, l'odeur de Naraku était partout, trop diffuse pour n'être qu'une simple trace, trop insistante pour relever du hasard. Il avait observé, depuis le début.
Une ancienne pensée s'imposa alors.
Pourquoi Naraku garderait-il une arme qui ne lui obéit pas ?
Sesshōmaru fixa l'obscurité entre les troncs.
La question était mal posée.
Mayoiga n'obéissait pas comme un serviteur. Elle n'avait besoin ni d'ordre, ni de chaîne.
Il suffisait de lui offrir une direction.
Naraku avait compris laquelle.
La voix de Mayoiga revint alors, nette et froide.
Inu no Taishō s'est trompé.
Elle avait cru juger Inuyasha. Elle avait surtout laissé Naraku se servir du nom d'Inu no Taishō comme d'un levier.
Pitoyable.
Le mot passa en lui, sec, tranchant.
Mais il ne suffit pas à clore la pensée.
Le vent glissa de nouveau entre les branches, Sesshōmaru demeura immobile.
Puis, sans qu'il le cherche, un autre souvenir s'imposa.
Le geste.
La main de Mayoiga sur sa manche, puis sur son col. Son corps contre le sien, sa bouche contre la sienne.
Sesshōmaru ne détourna pas les yeux de l'obscurité.
Pourtant, quelque chose se resserra.
Il revit surtout ce qui avait suivi. Non le baiser lui-même, mais l'instant suspendu où sa main avait commencé à se lever.
Cette hésitation.
Elle s'imposa avec une précision désagréable.
Il ne l'avait pas repoussée.
Une part de lui, infime, inadmissible, avait voulu qu'elle reste là, près de lui.
Le constat resta une seconde de trop.
Son regard se fit plus froid, comme s'il voulait effacer jusqu'à la forme de cette pensée.
Mais une autre image surgit, plus récente, plus brutale.
Ses doigts refermés sur le cou de Mayoiga. Son visage tourné vers lui.
Et surtout cette immobilité.
Elle n'avait pas lutté. Elle n'avait pas tenté de briser sa prise. Elle avait lâché Tōkijin.
Comme si la décision lui appartenait entièrement.
La même main qui avait refusé de la repousser avait failli la tuer.
L'enchaînement se forma.
Il le rejeta aussitôt.
Le silence reprit sa place.
Un silence plus net, mais non plus intact.
Sesshōmaru resta encore un instant immobile entre les arbres. Puis il tourna légèrement la tête.
Plus loin, à travers la nuit, il percevait la présence de Rin, celle de Jaken, et le souffle régulier d'Ah-Un.
Son regard demeura fixé un instant dans la direction d'où il venait.
Assez.
Puis il se détourna.
Sans un mot, Sesshōmaru reprit sa marche vers eux.
Les arbres s'écartèrent peu à peu. La lueur basse du feu apparut entre les troncs.
Rin dormait, roulée contre Ah-Un, le visage paisible, à l'écart du vent. Le souffle de la créature montait et descendait lentement sous elle.
Jaken, lui, ne dormait pas vraiment.
Assis près du feu, le Nintōjō serré contre lui, il somnolait par à-coups, la tête tombant sur sa poitrine avant de se redresser brusquement. Au bruit presque imperceptible des pas de Sesshōmaru, il ouvrit les yeux d'un coup.
- Sesshōmaru-sama !
Le soulagement passa sans retenue dans sa voix. Il fit quelques pas précipités vers lui.
- Vous êtes revenu ! Je-
Sa voix s'étrangla.
Son regard venait de tomber sur la lame à la ceinture de Sesshōmaru.
Ses yeux s'arrondirent.
- Sesshōmaru-sama... Tōkijin... mais vous aviez dit que...
Il s'interrompit brusquement.
- Ah ! Bien sûr ! Vous l'avez reprise pour qu'elle ne reste pas entre les mains d'un débris de Naraku ! Cette femme ne méritait certainement pas de-
- Tais-toi, Jaken.
Le petit yōkai se figea.
- O-oui, Sesshōmaru-sama.
Le silence retomba autour du feu.
Rin ne bougea pas. Blottie contre Ah-Un, elle dormait toujours, étrangère à ce qui venait d'être dit.
Sesshōmaru demeura immobile, le regard tourné vers l'obscurité d'où il revenait.