La dernière disciple d'Inu no Taishō
Deux hommes avançaient à travers la forêt.
L'un portait une vieille sacoche d'outils passée en travers de l'épaule.
Le second tenait contre lui une lame d'exterminateur à moitié rouillée, trop lourde pour sa main.
- Je te dis que ça se vendra, marmonna le premier. Les armes de ces chasseurs de démons valent toujours quelque chose.
Ils continuèrent encore quelques pas.
- Les morts n'en feront plus rien.
Puis le second s'arrêta.
- C'est quoi, ça...?
Entre deux arbres, une toile blanche immense pendait, éventrée.
Le premier brigand grimaça.
- Par les enfers...
À quelques pas du cocon, un homme gisait sur le dos dans les feuilles.
Nu.
Le second éclata presque de rire, mais le son mourut dans sa gorge lorsqu'il reconnut son visage.
- C'est Genzō.
Ils s'approchèrent.
Genzō remua faiblement, puis ouvrit les yeux.
- Il est sorti...
Sa voix tremblait.
Le brigand à la sacoche s'accroupit près de lui.
- Qui ça ?
Genzō tourna les yeux vers le cocon éventré.
- Un homme... Il est sorti de cette chose...
Il avala difficilement sa salive.
- Il m'a frappé. Il a pris mes vêtements.
Les deux brigands se regardèrent.
Puis un hennissement éclata plus loin, brutal, affolé.
Des cris suivirent aussitôt entre les arbres.
- Bâtard ! Reviens ici !
- Il nous vole un cheval !
Le brigand à la lame rouillée se redressa d'un bond.
- Quoi ?!
Ils se mirent à courir et débouchèrent près de leur campement.
Deux hommes couraient déjà derrière un cheval brun lancé entre les arbres.
Sur son dos, un inconnu se tenait penché en avant, vêtu du kimono gris rayé volé, mal noué sur son corps. Ses cheveux noirs volaient contre son visage.
- Arrêtez-le !
Une flèche partit.
Elle se planta dans l'épaule de l'homme.
Le cheval se cabra.
L'inconnu bascula presque, mais resta en selle. Sa main monta lentement vers la hampe fichée dans sa chair.
- Après lui ! cria le chef du groupe.
Le cheval s'élança au galop.
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Mayoiga suivait le chemin depuis un moment déjà.
Il s'ouvrit enfin sur une palissade de bois.
De hauts pieux cernaient un village adossé aux montagnes. Une porte lourde pendait de travers, à demi arrachée.
Plus loin, une tour de guet se dressait encore au-dessus des toits.
Devant l'entrée, plusieurs buttes de terre alignées rompaient la pente douce.
Mayoiga s'arrêta.
Un cimetière.
Elle passa lentement entre les tombes puis franchit les remparts.
À l'intérieur, le village était désert.
Certaines portes avaient été forcées.
Des poutres noircies reposaient encore dans la boue sèche.
Sous un abri, des outils d'extermination de yōkai demeuraient abandonnés.
Mayoiga avança de quelques pas dans la rue silencieuse.
Il ne s'agissait pas d'un simple abandon.
Une attaque de yōkai avait frappé ce lieu brutalement.
Puis elle entendit les sabots.
Le bruit franchit les remparts dans un fracas de terre et de souffle.
Un cheval surgit entre les maisons.
L'animal écumait, affolé par la course.
Sur son dos, un homme vacilla avant de tirer brutalement sur les rênes.
Le cheval se cabra.
Mayoiga se tendit aussitôt.
Pendant un instant, quelque chose dans ce visage troubla son regard.
Puis elle le reconnut.
La même structure de visage.
Les mêmes yeux sombres.
Mais plus bronzés, plus humains.
Débarrassés de cette froide perfection artificielle qui figeait les traits de Naraku.
Derrière lui, des voix d'hommes éclatèrent au-delà des remparts.
- Il est là !
- Ne le laissez pas fuir !
Cinq brigands surgirent à leur tour.
Le souffle court, les vêtements tachés de boue, les armes levées avec plus de peur que de courage.
L'un d'eux aperçut l'homme sur le cheval et banda aussitôt son arc.
- Là !
La flèche partit.
Mayoiga leva à peine la main.
Une lumière bleue fendit l'air.
La flèche éclata avant d'atteindre sa cible, brisée en fragments sombres.
L'éclat bleu rebondit contre une lame abandonnée.
Un des brigands hurla.
Il tomba en arrière, la joue ouverte, les mains plaquées contre son visage.
Les autres s'arrêtèrent net.
Leur regard passa de l'homme au cheval à Mayoiga.
Alors seulement, ils la virent vraiment.
Les marques claires sur ses joues.
Ses yeux.
- Y-yōkai...
Le mot sortit dans un souffle.
Un autre recula d'un pas.
- C'est une yōkai !
La peur se répandit parmi eux.
Celui qui tenait encore son arc baissa la corde sans même s'en rendre compte.
Mayoiga ne fit pas un pas vers eux.
Elle n'en eut pas besoin.
Les brigands reculèrent.
Puis l'un d'eux tourna les talons.
Les autres suivirent aussitôt, abandonnant jusqu'à l'homme blessé qui gémissait près de la palissade.
Leurs cris s'éloignèrent entre les arbres.
Le cheval souffla bruyamment.
L'homme en descendit enfin.
Il posa un pied au sol, puis l'autre.
Le kimono gris volé, traversé de larges rayures noires, était mal serré sur lui. La flèche demeurait plantée dans son épaule.
Il ne l'avait pas retirée.
Du sang sombre descendait le long du tissu.
Mayoiga ne bougea pas.
Lui non plus, d'abord.
Il leva les yeux vers elle.
Elle sentit son odeur.
Le miasme de Naraku.
Mais dessous montait autre chose : la chaleur du sang, la sueur, l'odeur d'un homme vivant.
Ses yeux se posèrent alors sur son visage.
Trop familier pour appartenir à un inconnu, trop humain pour être Naraku.
Les mêmes lignes régulières existaient là, mais sans la froideur lisse du démon.
Le soleil avait bruni sa peau. La fatigue marquait ses traits.
Onigumo.
Il la regarda longtemps.
- Mayoiga...
Le nom sortit bas, comme s'il le retrouvait en même temps qu'elle.
Aucun des deux ne bougea.
Le cheval soufflait encore derrière lui, nerveux, agitant les rênes dans un cliquetis léger.
Plus loin, près des remparts, le brigand à la joue ouverte gémit faiblement avant de réussir à se relever.
Une main plaquée contre son visage ensanglanté, il recula en titubant sans quitter Mayoiga des yeux.
Puis il finit par tourner les talons et disparut à son tour hors du village.
Le silence revint.
Mayoiga observait toujours l'homme devant elle.
La flèche traversait encore son épaule.
Le sang avait commencé à imbiber davantage le tissu gris rayé de noir.
- Comment est-ce possible ?
Il baissa légèrement les yeux, comme si la question cherchait quelque chose qu'il ne parvenait pas encore à saisir lui-même.
- Je ne sais pas.
Sa main monta lentement vers sa blessure.
Ses doigts se refermèrent autour du bois de la flèche.
- Je crois... qu'il m'a rejeté.
Une tension passa sur son visage.
Il courba légèrement le dos malgré lui, tentant de contenir la douleur avant de redresser aussitôt les épaules, comme irrité par cette faiblesse visible.
- Il voulait ton fragment.
Mayoiga ne bougea pas.
Onigumo releva les yeux vers elle.
- Je l'ai senti.
Ses doigts se resserrèrent sur la flèche.
- Il voulait te tuer.
Puis il tira sur la hampe, qui sortit de son épaule dans un bruit humide.
Le sang jaillit aussitôt et tomba sur la terre en gouttes lourdes.
Onigumo serra les dents, mais aucun cri ne lui échappa. Son visage perdit pourtant un peu de sa couleur.
Le cheval recula d'un pas, nerveux.
Mayoiga observa la blessure.
Puis son regard revint sur lui.
Elle aurait pu le laisser ainsi.
Elle aurait pu se dire qu'il n'était que la racine humaine du monstre.
Mais ce jugement-là venait trop vite.
Et Mayoiga ne savait plus si la rapidité d'un jugement suffisait à en faire une vérité.
Elle détourna finalement les yeux vers une maison encore debout près des remparts.
- Assieds-toi avant de tomber.
Onigumo eut un bref rire sans joie.
- Tu parles comme si ça t'agaçait.
- C'est le cas.
Il eut presque un sourire, mais la douleur le coupa avant qu'il ne se forme entièrement.
Il fit un pas.
Son genou plia.
Mayoiga fut près de lui avant qu'il ne tombe. Sa main se posa contre son bras, ferme, sans douceur inutile.
Elle sentit sous ses doigts la chaleur d'un corps humain, le sang, la tension mal contenue.
Un instant seulement.
Puis elle le guida jusqu'au perron de bois d'une maison encore debout et le lâcha dès qu'il put s'asseoir.
Mayoiga resta debout devant lui.
- Parle.
Onigumo s'appuya contre la colonne de bois du perron.
- De quoi veux-tu que je parle ?
- De Naraku. Qu'est-ce qu'il veut ?
Le nom passa entre eux comme une chose froide.
Onigumo baissa les yeux vers sa main couverte de sang.
- Reprendre ton fragment.
- Ça, tu l'as déjà dit.
- Alors tu connais l'essentiel.
- Non.
La réponse tomba sèchement.
- Pourquoi t'a-t-il envoyé ici ?
Onigumo resta silencieux.
Un bref éclat d'agacement passa sur son visage, aussitôt contenu.
- Je ne sais pas s'il m'a envoyé.
Mayoiga plissa légèrement les yeux.
- Tu viens de lui.
- Cela ne veut pas dire que je lui obéis.
Il releva les yeux vers elle.
Pour la première fois, quelque chose dans son regard retrouva une netteté plus ancienne. Pas encore du défi. Plutôt une dignité blessée.
- Je ne me souviens pas de tout... Mais je crois que je me suis arraché de lui. Ou alors qu'il s'est débarrassé de moi...
Le sang glissa entre ses doigts et tomba sur le bois du perron.
- Je ne sais pas.
Mayoiga l'observa.
Onigumo parlait avec trop d'incertitude pour réciter un mensonge bien construit.
Et pourtant, il portait Naraku dans son odeur, dans son corps, dans le fragment d'intention qu'il venait de lui rapporter.
- Tu as ses souvenirs ?
Onigumo ne répondit pas tout de suite.
Son regard avait glissé au-delà d'elle.
Vers la rue vide.
Vers les maisons effondrées.
Vers les outils d'extermination abandonnés sous l'abri.
Des lames courbes. Des chaînes.
Des carcasses anciennes de yōkai, suspendues ou entassées près d'un mur comme des trophées devenus inutiles.
Un trouble passa sur son visage.
- Ce village...
Mayoiga ne bougea pas.
- Quoi ?
Onigumo fixa les tombes au-delà de la palissade.
Sa respiration se fit plus lente, comme si quelque chose cherchait à remonter en lui par fragments.
- Je l'ai déjà vu.
- Quand ?
Il serra la mâchoire.
- Je ne sais pas.
Puis, plus bas :
- Non... pas moi.
Sa main glissa du bois jusqu'à sa blessure. Ses doigts se couvrirent de sang.
- Lui.
Le silence s'alourdit.
Mayoiga sentit son regard se durcir.
- Naraku a orchestré l'attaque ?
Onigumo eut un sourire bref, sans joie.
- Il y avait du feu. Des cris. Des chasseurs de démons.
Ses sourcils se froncèrent, comme si le souvenir lui résistait.
Mayoiga resta immobile.
Les mots n'étaient pas assez nets pour former une preuve.
Mais le lieu, lui, semblait répondre autour d'eux : portes forcées, outils abandonnés, tombes de terre devant les remparts.
- Tu te souviens de ce qu'il a fait ici.
- Des bribes seulement. Mais ces souvenirs ne m'appartiennent pas.
Sa voix se fit plus dure.
- Je ne suis pas lui, Mayoiga. Tu dois me croire.
Il soutint son regard.
- Je ne suis pas ce monstre.
Mayoiga le fixa longuement.
Ce mépris aurait pu être sincère.
Il l'était peut-être...
Un silence suivit.
Onigumo détourna légèrement le visage, comme si l'effort de parler lui avait coûté davantage qu'il ne voulait le montrer.
Puis il ferma les yeux.
Sa tête vint reposer contre la colonne de bois.
Le sang continuait de couler le long de sa manche.
Mayoiga resta debout encore quelques instants.
Puis elle alla s'asseoir à l'autre extrémité du perron.
Son regard demeurait tourné vers la rue vide du village.
Le silence du lieu semblait s'être déposé sur eux deux.
Après un moment, Onigumo rouvrit les yeux.
Il tourna légèrement la tête vers elle, sans bouger davantage.
Il observa son profil.
L'expression contrariée de son visage.
La ligne sombre de ses cheveux.
Ses yeux verts perdus quelque part au-delà des maisons détruites.
Puis son regard descendit un instant sur le tissu violet.
Sa voix s'éleva finalement, basse, fatiguée :
- Le violet te va bien.
Mayoiga ne réagit pas tout de suite.
Onigumo ne détournait pas les yeux.
- Tu es magnifique.
Cette fois, Mayoiga le regarda. Pas avec douceur.
Son regard s'arrêta sur lui, net, attentif.
Onigumo ne souriait pas. Il semblait même ne pas comprendre tout à fait pourquoi ces mots avaient produit ce changement dans l'air.
Mais Mayoiga, elle, sentit quelque chose se déplacer.
Le violet.
Naraku avait choisit cette couleur pour elle.
Et maintenant cette phrase, dans la bouche d'Onigumo.
Le trouble ne dura qu'un instant.
Le visage de Mayoiga se referma.
- Ne parle pas comme lui.
Onigumo fronça un instant les sourcils.
Puis son regard glissa vers le vide devant eux.
Sa mâchoire se crispa presque imperceptiblement.
- J'ignorais qu'il te regardait comme ça.
Le silence qui suivit fut plus lourd que la phrase elle-même.
Mayoiga ne répondit pas.
Onigumo baissa les yeux.
Une sensation étrange le traversa soudain.
Il écarta légèrement le pan mal noué de son kimono.
La plaie laissée par la flèche se refermait.
Ses doigts effleurèrent la peau déjà lisse, puis s'y attardèrent.
Mayoiga ne détourna pas les yeux.
- Il veut donc que tu vives.
Onigumo referma lentement son kimono.
- Tant mieux.
Sa main resta un instant sur son épaule recouverte.
- J'ai l'intention de vivre.
Mayoiga ne répondit pas tout de suite.
Cette phrase aurait pû lui sembler indigne après ce qu'il venait de quitter.
Pourtant, elle ne le fut pas.
Il y avait dans cette volonté quelque chose de trop simple pour être méprisable.
Vivre.
Vivre seulement.
Onigumo finit par se redresser lentement.
Le mouvement demeurait incertain malgré son épaule guérit.
Il posa une main contre la colonne de bois, puis regarda les maisons vides.
- J'ai faim.
Mayoiga releva légèrement les yeux vers lui.
Onigumo eut un bref souffle, presque gêné par la simplicité même de ce besoin.
- Tu sais s'il y a un puits dans ce village ?
Mayoiga ne répondit pas.
Elle le regarda descendre du perron et traverser la rue.
Quelques minutes plus tôt, il saignait encore sur ces planches.
Maintenant, il parlait d'eau et de nourriture comme si la vie pouvait reprendre aussi simplement.
Mayoiga demeura assise un instant, les yeux fixés sur sa silhouette.
Cette fois, elle ne chercha pas à voir celui qu'il pouvait devenir, seulement l'humain qu'il était vraiment.