Soixante-deux battements

Chapitre 3 : Ce qui ne s'explique pas

16228 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/04/2026 10:58

Chapitre 2 | Ce qui ne s'explique pas

Elena


Le lendemain de la rentrée, Elena se réveilla à trois heures du matin.

D'un coup, ses yeux s'ouvrirent dans l'obscurité. Elle avait senti une modification dans l'air de la chambre, imperceptible pour quelqu'un d'autre, évidente pour elle.

Dehors. Il y avait quelqu'un dehors.

Elle descendit sans allumer, fit le tour du rez-de-chaussée, et écarta le rideau du salon d'un centimètre.

La rue était vide, les lampadaires allumés sur des voitures garées et des jardins endormis. Rien de visible.

Pourtant la certitude ne la lâcha pas. Quelque chose dans le périmètre, dans la texture même de l'air dehors, avait du poids cette nuit que les nuits précédentes n'avaient pas eu. Une densité nouvelle, comme si une présence s'était rapprochée.

Elle laissa le rideau retomber et remonta dans sa chambre. Elle resta allongée jusqu'à l'aube, à l'affût.


La première semaine de cours passa sans incident notable.

Les regards s'étaient normalisés. Les gens avaient retrouvé leurs propres préoccupations et Elena put traverser ses journées avec ce qui ressemblait davantage à de l'anonymat. Fell's Church était trop petite pour l'indifférence, mais l'attention directe avait reculé. Elle le préférait.

La deuxième semaine fût différente.

Deux épisodes vinrent confirmer qu'une force continuait à se développer en elle, dans des directions qu'elle ne contrôlait pas.

Le premier : mercredi, en cours d'histoire. La salle était silencieuse, le professeur écrivait au tableau. Elena avait posé sa main à plat sur son bureau, machinalement. Depuis la table à sa gauche, quelque chose lui traversa les doigts sans prévenir. La fille assise là, Alicia Peters, portait une honte précise depuis ce matin, pas de la tristesse ordinaire, quelque chose de concentré, de dirigé vers l'intérieur.

Elena retira sa main.

À sa droite, Tyler Smallwood ne dit rien, pas un mot, pas un regard. Il maintenait une distance légèrement supérieure à la normale depuis le bureau qui avait vibré la semaine précédente. Pas ostensible, juste là. Ce demi-mètre supplémentaire dans les couloirs, cette façon de dériver vers l'autre extrémité de la salle quand elle entrait. Il percevait une perturbation qu'il ne savait pas nommer, et il avait choisi l'évitement plutôt que la question.

Elena avait noté ça sans s'en préoccuper. C'était son problème à lui.

Elle n'avait pas choisi ça. Elle avait appris à limiter les contacts, à garder les mains dans les poches, à maintenir une légère distance physique dans les couloirs. Cela passait pour la réserve du deuil, personne ne questionnait.

Ce même mercredi, Bonnie la retint après les cours.

Elles étaient seules dans le couloir de l'aile B et le bruit de la journée se retirait petit à petit vers les sorties. On pouvait entendre le claquement des casiers, les rires de quelqu'un au loin, le bruit sourd des portes qui se fermaient une à une. Meredith attendait dehors, avait dit Bonnie. Elle voulait parler à Elena seule d'abord.


— Je voulais te demander quelque chose. Si t'as pas envie de répondre, c'est vraiment ok.

— Demande.

— Est-ce que tu ressens des choses ? Depuis l'été. Des choses étranges.


Elena la regarda.


— Parce que moi, j'en ressens, continua Bonnie d'une traite, comme si elle craignait de s'arrêter avant d'avoir fini. Des rêves, surtout. Des images. Comme si je savais des choses avant qu'elles arrivent. Des fois je me réveille et je sais exactement ce qui va se passer dans la journée et après ça se passe, et c'est super flippant.


Elle mordilla sa lèvre.


— Ma grand-mère appelle ça le don. Les femmes de sa famille l'ont parfois. Elle m'a dit que c'est les Celtes, dans nos ancêtres. Je descends peut-être d'une lignée de druides, en fait.

— Bonnie.

— Quoi ? Je dis juste que c'est possible. Et de toute façon l'étymologie c'est pas le sujet. Le sujet c'est que samedi matin je me suis réveillée et je savais exactement que Meredith allait arriver en retard avec du café froid parce qu'elle aurait pris le mauvais bus, et c'est exactement ce qui s'est passé. Et lundi j'ai su que le prof de chimie allait annuler l'interro avant même qu'il entre dans la salle.


Une pause.


— Ça fait des semaines que c'est comme ça. Des petites choses. Des vraies choses.


Elena pensa à ce qu'elle ressentait depuis juillet. Les émotions qui traversaient ses doigts, le bureau qui vibrait, cette chose dans l'air certains soirs qu'elle n'avait pas su nommer. Elle n'était pas seule.


— Oui, dit-elle. Je vois ce que tu veux dire.


Bonnie laissa s'échapper un souffle, le soulagement de quelqu'un qui croyait avoir inventé.


— Je savais ! Enfin je veux dire, je me doutais. J'en ai pas parlé à Meredith parce que tu sais comment elle est, elle va sortir un truc du genre fascinant, Bonnie, tu veux du thé. Mais toi tu comprends.


Elle la regarda.


— Est-ce que tu sais ce que c'est ?

— Pas encore. Mais je pense que c'est réel. Et que réel vaut mieux qu'imaginaire, même si c'est compliqué.


Bonnie hocha la tête, puis :


— T'as l'air d'en savoir plus que ce que tu dis.

— C'est plus une intuition qu'autre chose.

— Hm.


Elle ne semblait pas convaincue, mais elle ne poussa pas.


— N'en parle pas à Meredith pour l'instant ?

— À personne, dit Elena.


Elles sortirent ensemble. Dehors, Meredith était adossée contre le mur de brique avec l'expression de quelqu'un qui attendait depuis exactement le temps prévu et n'en ferait pas un drame.


— Alors ? dit-elle.

— Rien, dit Bonnie avec un naturel suspect.


Meredith les regarda l'une après l'autre.


— Bien sûr, dit-elle.


Elles rentrèrent ensemble jusqu'au carrefour de Maple Street dans le crissement des feuilles mortes sous leurs pas et le soleil bas qui découpait des ombres longues sur le trottoir. Bonnie parla les trois quarts du chemin. Meredith leva les yeux au ciel deux fois. Elena marcha et pensa à autre chose, tout ressemblait à une journée normale.

Le lendemain, le deuxième épisode : elle rentrait du lycée le jeudi par le chemin habituel. Elle entendit quelque chose derrière elle, irrégulier, moins intentionnel que des pas.

Elle s'arrêta.

Le bruit s'arrêta aussi.

Elle attendit trois secondes et pivota.

La rue était vide. Un chat gris sur un muret la regardait sans intérêt. Rien d'autre.

Et le corbeau.

Elle ne l'avait pas vu d'abord. Il était posé sur un poteau électrique de l'autre côté de la rue, immobile dans la lumière de fin d'après-midi. Son plumage d'un noir aux reflets irisés était presque métallique dans cette lumière oblique. Il était plus grand que les corbeaux ordinaires, beaucoup plus grand, et il la regardait.

Elena le savait. Ce n'était pas l'attention distraite d'un oiseau cherchant quelque chose à manger. Il la regardait elle, avec, dans son œil noir et brillant, une fixité qui fit remonter une chaleur dans ses joues sans qu'elle comprenne pourquoi.

Elle aurait dû trouver ça ridicule. Un corbeau sur un poteau électrique.

Elle ne le trouva pas ridicule.

Quelque chose dans l'air autour d'elle, la même densité que la nuit précédente, concentrée là, localisée sur ce poteau. Suffisamment réelle pour ne pas avoir été inventée.

Elle soutint son regard encore une seconde. Puis elle reprit sa marche, les épaules légèrement tendues, avec la certitude physique que l'oiseau ne quittait pas ses yeux de vue.


Elle prit la direction du cimetière.

Elle n'avait pas planifié cette visite, au carrefour elle continua tout droit au lieu de tourner. Vers l'est. Vers les grilles.

Le cimetière à cette heure était paisible, avec le soleil bas, les ombres longues et les allées gravillonnées entre les vieilles pierres et les nouvelles. Elle connaissait cet endroit depuis l'enfance.

Elle poussa la grille.

Les pierres de ses parents étaient neuves, le granit encore sans patine avec les lettres fraîchement gravées.


Thomas Gilbert et Elizabeth Morrow Gilbert


Elena s'arrêta devant.

Elle n'avait pas de fleurs. Elle était juste là, avec son sac de cours sur l'épaule, les mains dans les poches de sa veste. Elle pensa à son père qui aimait voir le reflet des phares dans l'eau du lac, à sa mère qui fredonnait à mi-chemin, à la façon dont ni l'un ni l'autre ne savait ce qui allait arriver ce soir-là.

Les larmes ne vinrent pas. Elle les attendit, avec cette curiosité détachée qu'elle avait pour tout ce qu'elle ressentait depuis juillet.

C'était étrange de se tenir devant les tombes de ses parents et de ne pas s'effondrer. Pas de l'indifférence. Elle ne confondait pas les deux. Juste cette clarté froide, ce corps qui tenait sans avoir à décider de tenir.


— Je suis venue, dit-elle à voix basse. J'ai mis du temps.


Le vent bougea dans les arbres du fond.


— Je sais pas encore ce qui m'est arrivé. Mais je suis là.


Elle s'arrêta.


— Je m'occupe de Margaret.


Elle resta encore quelques minutes, debout, les mains dans les poches, à regarder les noms. La lumière baissait. L'air du cimetière avait une texture particulière, cette densité qu'elle percevait partout depuis juillet mais plus concentrée ici, plus présente.

Puis elle se retourna pour partir.

Elle s'arrêta net.

Il était là.

Il se tenait au bord du chemin, à une dizaine de mètres, grand et sombre, les mains dans les poches d'un blouson en cuir noir. Il ne se cachait pas, il était simplement là, comme quelqu'un qui attendait que quelque chose se finisse avant de se montrer.

Elena ne bougea pas.

Un inconnu dans un cimetière, à l'heure où la lumière baissait. La réaction normale aurait été la méfiance. Ce qui monta en elle n'était pas ça : une chaleur diffuse, inexpliquée, comme si son propre corps avait pris une décision sans lui demander l'avis.

Il avança vers elle.

Il avançait lentement, avec cette façon de traverser l'espace comme si rien ne pressait, comme si rien ne résistait jamais vraiment. Non pas l'assurance ordinaire de quelqu'un qui se sait regardé, mais quelque chose de plus ancien, de plus installé, comme si le temps lui-même avait appris à lui faire de la place. Il s'arrêta à deux mètres. Il ne cherchait pas à intimider. Il attendait, simplement, avec la patience de quelqu'un qui avait appris depuis longtemps que les choses arrivaient quand elles arrivaient.

Dans la clarté oblique du soir, Elena distingua son visage : traits trop précis, pommettes hautes, une beauté qui ne relevait pas tout à fait de l'ordinaire, comme si les proportions avaient été calculées un peu trop exactement. Ses yeux étaient noirs, d'un noir qui absorbait la lumière au lieu de la réfléchir.

Il sourit légèrement.

Quelque chose commença à se poser sur Elena, une douceur d'abord, une invitation, quelque chose qui cherchait à modifier la façon dont elle voyait cet homme debout à deux mètres d'elle dans la lumière déclinante. Sa respiration ralentit sans qu'elle l'ait décidé. Ses paupières s'alourdirent. Son regard se brouilla légèrement, et dans ce brouillard il lui sembla que les traits trop précis de l'inconnu devenaient la seule chose nette du cimetière.

Elle était au bord d'un précipice avant même de comprendre qu'elle y était.

Ce qui la ramena n'était pas tout à fait une décision. La densité dans l'air autour des tombes lui remonta le long des bras, cette chose sans nom qu'elle portait depuis juillet, qui reconnaissait certaines textures dans le monde. Le pouls dans ses poignets, soixante-deux battements à la minute, régulier, ancré plus profondément qu'une intention. Elle s'y tint.

Elle cligna des yeux. Une fois suffit.

Ses joues étaient encore chaudes. Elle était encore debout, à deux mètres de cet inconnu, et elle venait de presque. Elle ne finit pas la pensée.


— Intéressant, dit-il.


Sa voix était basse, posée, avec cette ironie légère de quelqu'un qui dit désolé sans l'être.

Elena ne dit rien pendant quelques secondes. Quelque chose en elle essayait encore de nommer ce qui venait de se passer, cette chose qui s'était posée sur elle, cette chaleur qui n'était pas la sienne.


— Qu'est-ce que tu viens de faire, dit-elle.


Il la regarda. Pas d'excuse dans son expression, pas de gêne, de l'intérêt, plutôt.


— Il y a quelque chose dans ta rue depuis ce matin. Tu devrais le savoir.


Ce n'était pas une réponse à ce qu'elle venait de dire. Mais cette phrase résonna : le réveil à trois heures du matin, la rue vide sous les lampadaires, les jours qui avaient suivi. Des choses qu'elle n'avait pas inventées.


— Qui es-tu ?


Il hésita, une fraction de seconde.


— Quelqu'un qui peut t'expliquer ce qui se passe ici. Mais pas maintenant.


Elle le regarda encore. La lumière baissait. Ses joues étaient encore chaudes et elle n'avait toujours pas trouvé l'ombre d'une peur.

Elle passa devant lui sur le chemin avec la sensation de ne plus être tout à fait elle, et repartit vers la grille sans se retourner.

Elle ne rentra pas directement.

Au carrefour, au lieu de prendre à gauche vers Maple Street, elle continua tout droit. Le parc était sur ce chemin, deux rues supplémentaires, rien. Elle avait ses mains dans ses poches et sa tête qui tournait encore doucement autour de ce qui venait de se passer, le parc était là.


Les érables étaient au coin sud, les mêmes qu'elle connaissait depuis l'enfance. Ils avaient basculé depuis la semaine dernière, ce rouge profond d'octobre précoce, plus dense maintenant, plus décidé. Elle s'arrêta devant.

Sa mère aurait pris une photo.

C'est ce qu'Elena pensa, directement, sans chercher à l'atténuer. Sa mère, là, maintenant, aurait sorti son téléphone. Elle aurait dit : attends, attends, avant de prendre trois photos en cherchant le bon angle.

Elle les aurait montré à son père en rentrant. Il en aurait regardé une et aurait dit : c'est beau. Elle lui aurait rétorqué : tu regardes même pas vraiment. Il aurait regardé à nouveau et se serait rattrapé en disant : si, vraiment. Ils auraient continué ce genre de conversation qui ne servait à rien et qui servait à tout.

Elena resta devant les arbres.

Elle porta la main à sa poche de veste. La note de Sheila était encore là, elle y était depuis le lundi de la rentrée, le papier s'était un peu froissé. Elle sortit le papier et le déplia.

L'écriture était ronde avec le petit cœur dans le coin. Les mêmes mots qu'elle connaissait maintenant par cœur, elle les avait lus et relus depuis lundi sans vraiment décider de les retenir.

Elle regarda la note une seconde, la replia et la remit dans sa poche. Elle ne savait toujours pas exactement pourquoi elle la gardait. Peut-être parce que c'était quelque chose de sincère dans une semaine qui avait été surtout fonctionnelle. Peut-être parce que le cœur dans le coin était exactement le genre de chose que sa mère aurait fait, elle aussi.

Elle repartit vers Maple Street.

Judith était en train de préparer le dîner. Margaret lui montra un dessin fait à la garderie, un chien vert avec six pattes, très soigné. Elena s'assit avec elle à la table de la cuisine et écouta les explications détaillées sur pourquoi le chien était vert et pourquoi six pattes était le bon nombre.


— T'as l'air d'avoir pensé à des choses sérieuses, dit Margaret.

— Comment tu sais ça ?

— T'as ton visage d'école. Quand t'es là mais t'es pas là.


Elena sourit malgré elle. Quatre ans. Cette façon de voir les choses sans les habiller.

À table, Judith lui demanda comment s'était passée la journée. Elena dit : bien. Elle était allée au cimetière, mais elle ne le dit pas, pas ce soir. Judith parla à la place de la réunion parents-professeurs de la semaine prochaine. Elena écouta.

Après dîner, elle monta dans sa chambre. Les mots glissaient quand elle essayait de lire. Elle posa le livre et regarda le plafond.

Elle pensait à l'homme du cimetière. À ses yeux qui absorbaient la lumière. À cette chose qui s'était posée sur elle et qu'elle n'avait pas su nommer assez vite. Ses joues encore chaudes en repassant la grille. Ça l'agaçait. Pas lui, elle. Sa façon d'avoir failli.

Et puis, plus tard, dans le silence de la maison, une autre pensée vint se poser. Le corbeau dans le chêne depuis des semaines. Cette immobilité qui n'était pas animale. L'homme du cimetière qui se tenait parfaitement immobile lui aussi. Pas de geste des mains. Pas de respiration visible.

Elle n'alla pas plus loin avec ça. Pas ce soir.

Depuis juillet, elle avait l'habitude de la clarté froide. De traverser les jours en cataloguant les faits, les sensations, en les tenant à distance. C'était pratique. Une armure presque, mais sans en avoir l'air.

Ce soir elle découvrait que l'armure avait des brèches.

Elle se leva et regarda le couloir. Au bout, la porte de la chambre de ses parents, fermée sans être condamnée, évitée sans être interdite. Ce soir encore, elle ne la tourna pas. Mais elle resta là plus longtemps qu'avant.

Un jour.

Elle éteignit la lumière et s'allongea. Dehors, le périmètre était calme ce soir, moins insistant que la nuit précédente, présent quand même, tenu, comme une attente qui avait décidé de durer.

Elle s'endormit avant de le décider.


Le vendredi à treize heures, il y avait la réunion du comité d'halloween.

Ce matin-là, il y avait aussi eu l'élection des délégués.

Elena avait voté pour Bonnie. Bonnie avait voté pour Bonnie. Meredith avait distribué un programme d'une page en police douze avec trois axes prioritaires et un calendrier de réunions. Tyler Smallwood avait perdu, ce qui était, d'après Meredith, dans l'ordre des choses. Caroline avait fait faire des autocollants cette année encore.

Bonnie avait été élue avec sept voix d'avance. Elle avait eu l'air sincèrement surprise, ce qui était, de l'avis d'Elena, la seule façon honnête de réagir à une élection.

Elena s'était retrouvée à la réunion du comité d'halloween, par l'effet du bout de papier dans sa poche, qu'elle avait gardé depuis le jour de la rentrée. Elle l'avait sorti en cherchant ses clés le vendredi matin, en le dépliant, elle décida que c'était une information plutôt qu'une obligation. Elle pouvait y aller ou ne pas y aller. Elle y alla.

La salle du foyer était petite, avec six élèves déjà installés autour de deux tables poussées ensemble. Elle reconnut quelques visages de l'année précédente. Celui qui semblait diriger la réunion s'appelait Luc Ferrand, elle le situait vaguement de vue, un an au-dessous d'elle, quelqu'un qui avait un carnet de croquis dans les mains à peu près en permanence. Il avait le ton de quelqu'un habitué à être écouté sans élever la voix.


— On est le 12, dit-il en la voyant entrer. La soirée c'est le 31 octobre. Six semaines.

— Je sais compter, dit Elena.


Il la regarda une seconde. Quelque chose bougea dans son expression, pas de l'agressivité, une réévaluation.


— Elena Gilbert. Tu étais au comité l'année dernière.


Ce n'était pas une question.


— Tu as organisé la crypte.

— Avec d'autres.

— Les autres s'en souviennent plus.


Il poussa une chaise vers elle.


— On a un thème cette année mais personne n'est d'accord sur les décors. Assieds-toi.


La réunion dura quarante minutes. Ils avaient un budget revu à la baisse par le proviseur, un gymnase à transformer en quelque chose de crédible, et trois idées contradictoires sur le thème. Elena écouta d'abord, parla quand elle avait quelque chose d'utile, et à la fin avait une liste de quatre décisions concrètes écrites dans son carnet.


— Tu es efficace, dit Luc en rangeant ses croquis.

— Je suis organisée.

— C'est la même chose.

— Pas tout à fait.


Elle remit le capuchon de son stylo.


— Organisée c'est tenir une liste. Efficace c'est décider quand la liste est suffisamment longue.


Il la regarda encore, ce même mouvement de réévaluation.


— Vendredi prochain, même heure. Tu seras là ?

— Oui, dit-elle.


Elle n'avait pas décidé ça avant de le dire. Mais une fois dit, ça semblait juste.

Elle sortit du foyer à quatorze heures passées.

Le soleil de septembre était encore là, bas, oblique, projetant des ombres longues sur le bitume du parking. Elle avait son carnet sous le bras avec ses quatre décisions concrètes, ses mains dans les poches et une chose dans la tête qu'elle avait essayé de ranger pendant toute la réunion.

L'homme du cimetière avait dit : quelqu'un qui peut t'expliquer ce qui se passe ici. Mais pas maintenant.

Il n'avait pas dit jamais.

Elle prit vers l'est au lieu de rentrer.

La forêt commençait là où les dernières maisons finissaient, derrière la clôture du terrain communal. Elle en connaissait le bord, les vieux pins, les chênes dont certains avaient l'air d'avoir existé avant la ville. Depuis juillet, certains endroits avaient une texture différente des autres : le cimetière, le croisement de rues près du lycée, et ce bord de forêt. Quelque chose dans l'air y était plus dense, plus présent. Elle ne savait pas encore ce que ça signifiait.

Elle s'arrêta au bord du chemin de terre.

La forêt était silencieuse, seul le vent dans les pins troublait la quiétude du lieu.

Elle resta là une minute, les mains dans les poches, se sentant légèrement ridicule. Elle était venue chercher quelqu'un dont elle ne connaissait pas encore le nom dans une forêt, sans savoir s'il y était, sans savoir si elle voulait qu'il y soit.

Si. Elle savait. Il était le seul, depuis juillet, à avoir parlé de ce qui s'était passé comme d'une réalité. Pas avec les mots prudents des médecins. Pas avec le silence bienveillant de Judith. Il avait dit cette phrase sans reculer, avec certitude, et elle avait des questions auxquelles personne autour d'elle ne pouvait répondre.


— Je ne sais pas si tu es là, dit-elle à voix basse, dans la direction des arbres. Mais si tu l'es, j'ai besoin de comprendre ce qui se passe. Et hier au cimetière tu as dit que tu pouvais m'expliquer.


Le vent dans les pins. Rien d'autre.

Puis un corbeau se posa sur la branche basse du chêne à sa gauche.

Elena le regarda. Le même qu'elle avait vu depuis la rentrée, trop grand, trop immobile. Elle l'avait croisé dans la cour du lycée, dans le chêne du jardin, sur le poteau électrique le jeudi. Elle n'avait jamais vraiment réfléchi à ce qu'il faisait là, précisément là, précisément quand elle y était.

Elle y réfléchit maintenant.

Le corbeau ne bougea pas. Son œil noir brillant posé sur elle avec cette fixité qui n'était pas celle d'un oiseau cherchant sa pitance.

Quelque chose commença à se former dans sa tête. Elle ne le nomma pas. Pas encore.


— Ce soir, dit-elle simplement.


Elle tourna les talons et reprit le chemin vers la ville.

Elle n'entendit rien derrière elle. Pas d'ailes. Pas de pas. Rien.

Mais la densité dans l'air autour d'elle l'accompagna jusqu'au carrefour.


Le vendredi soir, Bonnie appela à vingt heures.


— Tu fais quoi ?

— Rien.

— Parfait. Meredith et moi on voulait venir. Pop-corn et film nul. Ta tante est d'accord.


Elena remarqua que Bonnie avait déjà demandé à Judith, cette prévenance, ne pas la mettre en position de devoir refuser, lui laisser juste à dire oui, était tellement Bonnie que ça lui serra brièvement la poitrine, sans nom.


— D'accord.


Elles arrivèrent vingt minutes plus tard. Bonnie portait deux paquets de pop-corn au caramel et avait l'air d'avoir décidé d'être heureuse pour tout le monde ce soir. Meredith avait une comédie romantique, Coup de foudre à Manhattan, qu'elle tint à bout de bras comme si c'était un document suspect.


— C'était soit ça soit un truc avec des zombies, dit Meredith. J'ai opté pour la violence la plus lente.

— Les romcoms font moins de victimes que les zombies, c'est vrai, dit Elena.

— En théorie.


Judith les accueillit avec le soulagement visible d'une femme qui avait attendu exactement ça. Margaret vint s'immiscer entre Elena et Bonnie sur le canapé avec ses chaussettes dépareillées et sa peluche, personne ne dit rien d'important pendant deux heures.

Le film était médiocre et prévisible. Bonnie commentait chaque scène à mi-voix : non mais regarde-le, il va vraiment faire ça, non, non, si si il le fait, je le savais, avec un enthousiasme inversement proportionnel à la qualité du film. Meredith faisait semblant de ne pas sourire depuis son bout du canapé, les jambes allongées, les bras croisés, avec l'air de quelqu'un qui apprécie malgré soi ce à quoi il résiste.


— Le mec est clairement jaloux depuis le début, dit Bonnie à mi-voix.

— Bonnie, c'est le titre du film, Coup de foudre, il va tomber amoureux, dit Meredith.

— Je commente l'évolution psychologique du personnage, c'est différent.

— Chut, dit Elena.

— T'es du côté de Meredith maintenant ?

— Je suis du côté du silence.


Margaret s'endormit au bout de quarante minutes, la tête contre l'épaule d'Elena, sa peluche coincée sous le bras.

Elena regardait le film et ne regardait pas le film. Elle sentait le poids de Margaret contre son épaule, la chaleur des gens autour d'elle dans le salon. L'odeur du caramel du pop-corn. C'était bien, pas agréable dans le sens léger du mot, mais bien dans le sens profond. Elle ne le dit pas. Elle le pensa, et ça suffisait.

Bonnie et Meredith partirent vers vingt-deux heures trente.


— Tu as meilleure mine, dit Meredith sur le seuil.

— Merci pour cette soirée cinéma.

— C'était nul et tu le sais.

— Le film était nul. La soirée ne l'était pas.


Meredith la regarda une seconde, ce regard direct qu'elle avait, sans ornements, puis lui toucha l'épaule. Ce geste bref et précis qui était sa version d'un câlin.

Bonnie serra Elena dans ses bras avant de sortir, brièvement mais avec conviction, comme quelqu'un qui veut que ça compte.

Elena les regarda partir depuis la porte ouverte.

La rue était calme. Les feuilles mortes bruissaient sur le trottoir. L'air sentait la pluie qui n'était pas encore tombée.

Elle referma la porte.

Judith était déjà montée se coucher. Elena fit le tour du rez-de-chaussée, mit les bols de pop-corn dans l'évier, remit les coussins en place, porta Margaret jusqu'à son lit encore endormie. Elle fit tout ça lentement, avec les gestes méthodiques des gens qui ont besoin de leurs mains occupées pour laisser leurs pensées se trier.

Elle éteignit les lumières du salon et s'assit au bureau de sa chambre, en posant les deux mains à plat sur le bois.

La maison était silencieuse. L'absence des autres, leurs voix, leurs rires, était palpable. Les choses ordinairement atténuées redevenaient nettes.

Elle sentit la présence.

Ce n'était pas la présence inquiétante de la semaine. C'était l'autre, celle du cimetière, celle du chêne depuis des semaines, reconnaissable maintenant, à la façon dont on reconnaît un bruit entendu assez de fois pour lui donner un nom.

Il était dehors.

Elena resta assise. Elle écoutait.

La présence ne bougeait pas. Tenue, patiente.

Elle descendit l'escalier, évita la troisième marche, traversa le couloir. Elle n'avait pas encore décidé quoi faire. Elle voulait juste voir.

Elle s'arrêta, la main sur la poignée.

De l'autre côté, elle sentit cette même densité, immobile, reconnaissable. Il avait dit qu'il pouvait expliquer ce qui se passait ici.

Elle ouvrit.

Il était là, sur le seuil. Grand, sombre, les mains dans les poches de son blouson en cuir noir. La lumière du couloir l'éclairait depuis le bas. Il attendait sur le seuil, sans avancer. Comme quelqu'un qui savait qu'il ne pouvait pas.

Elle le regarda une seconde.


— Tu m'invites ? dit-il.


Quelque chose dans sa façon de poser la question, trop précis, trop particulier, lui dit que ce n'était pas une formule.


— Entre, dit-elle.


Ils allèrent au salon.

Elena alluma la lampe basse, pas le plafonnier. C'était assez pour voir sans réveiller la maison. Elle s'assit dans le fauteuil de son père. Lui prit le bord du canapé, sans vraiment s'y installer, comme quelqu'un n'ayant pas décidé combien de temps il allait rester.

Le silence dura quelques secondes. Elena le laissa exister. Elle regardait cet homme dans le salon de ses parents, un inconnu qu'elle avait invité au milieu de la nuit et essayait de décider ce qu'elle voulait vraiment savoir ce soir.


— Comment tu t'appelles ?

— Damon.

— Moi c'est Elena.

— Je sais. Évidemment que je sais.


Elle laissa passer ça.


— Il y avait quelque chose dans ma rue. C'est ce que tu m'as dit au cimetière.

— Oui. Je l'ai éloigné ce soir avant de venir. Mais ça ne durera pas, ce genre de curiosité revient.

— Quel genre de curiosité.

— Le genre attiré par ce qui s'est passé ici en juillet.


Il s'arrêta.


— Et par toi spécifiquement.


Elena ne répondit pas tout de suite. Deux mois qu'elle portait juillet seule, sans mots, sans cadre. Et cet inconnu lui en parlait comme si ça allait de soi.


— Tu sais ce qui s'est passé en juillet.

— Pas entièrement. Mais assez.

— C'est quoi, assez.

— Assez pour sentir qu'une résurrection a eu lieu ici. Ça laisse une trace perceptible pour qui sait quoi chercher.


Il dit ça avec le même ton factuel qu'il avait eu au cimetière. Elena resta immobile. C'était la première fois qu'elle entendait quelqu'un d'autre le dire. Ça donnait à la chose une consistance différente.


— Oui, dit-elle.


Un silence. Dehors, une voiture passa. Ses phares balayèrent brièvement le mur à travers les rideaux, puis disparurent.


— Tu es quoi ? dit-elle.


Il la regarda longtemps.


— Quelque chose que tu n'as pas encore rencontré.


Ce n'était pas une réponse. Elle le savait. Lui aussi.


— Ce n'est pas une réponse.

— Non. Pas ce soir.


Elle l'observa. Il y avait dans sa façon de refuser rien de condescendant, c'était le calcul de quelqu'un qui donnait les informations dans l'ordre qu'il avait décidé.

Et alors quelque chose commença à se poser sur elle, doucement, la même douceur que dans le cimetière, ce glissement imperceptible dans la façon dont elle le regardait. Sa respiration ralentit d'un cran. Elle laissa venir, juste assez.

Elle cligna des yeux.


— Qu'est-ce que tu viens de faire, dit-elle.


Il la regarda. Quelque chose changea dans son expression, légèrement.


— Pardon ?

— Ce que tu as fait au cimetière. Quelque chose a essayé de se poser sur moi. Là. Maintenant. La même chose.


Elle n'avait pas nommé ça. Mais elle le savait. Une douceur trop douce, qui ne venait pas d'elle, qui cherchait à modifier la façon dont elle le regardait. Elle l'avait sentie monter et elle l'avait laissée monter juste assez pour être certaine de ce que c'était.

Il ne dit rien pendant quelques secondes.


— C'est intéressant, dit-il enfin.

— C'est ce que tu as dit au cimetière aussi.

— Parce que c'est la même réponse.

— Ce n'est pas une réponse non plus.


Elle ne quitta pas ses yeux.


— Tu l'as fait deux fois. Est-ce que c'est quelque chose que tu fais systématiquement avec les gens ? Est-ce que c'est normal ?


Il réfléchit, une vraie réflexion.


— Non, dit-il. Ce n'est pas normal.

— Mais tu l'as fait quand même.

— Je voulais voir.

— Voir quoi.

— Si ça fonctionnait encore.


Elle prit un moment avec ça. Il voulait vérifier. Pas pour la posséder, pas pour lui faire du mal, pour prendre la mesure. Cette distinction, elle ne savait pas encore quoi en faire, mais elle la notait.


— Et maintenant tu sais, dit-elle.

— Maintenant je sais.


Il n'avait pas l'air contrit. Il n'avait pas l'air triomphant non plus. Il avait l'air de quelqu'un qui venait d'obtenir une information et qui réfléchissait à ce qu'elle signifiait.

Elena posa la main à plat sur son genou.


— Si tu recommences, dit-elle, je te demande de partir.


Un silence. Quelque chose bougea dans son expression, pas tout à fait de l'amusement.


— Entendu.

Elle le regarda encore. La lampe basse projetait des ombres douces sur le salon. Dehors, rien ne bougeait.


— Comment je te contacte, dit-elle. S'il se passe quelque chose. Si j'ai besoin de te parler.


Il la regarda comme si la question était légèrement inattendue.


— Tu sais déjà comment.

— Non, je ne sais pas.

— Dans la forêt, cet après-midi. Tu avais été très claire.


Elena resta silencieuse un moment. Il avait été là. Il l'avait entendue. Elle avait parlé au vent et il avait répondu en venant ici ce soir.


— C'est comme ça que ça fonctionne, dit-elle.

— Pour l'instant.


Ce pour l'instant portait un poids qu'elle ne chercha pas à creuser. Pas ce soir.

Il se leva.


— Pourquoi tu n'es pas venu avant, dit-elle.


Il s'arrêta, la main sur la poignée.


— Tu étais entourée.

— Et ce soir ?

— Ce soir il y avait quelque chose dans ta rue. Et tu méritais de savoir.


Ce n'était pas la réponse complète. Mais c'était la réponse vraie dans ce qu'elle contenait.


— La prochaine fois, dit-elle, frappe pour signifier ta présence.


Un silence bref. Quelque chose bougea dans son expression.


— D'accord.


Il ouvrit la porte et sortit dans la nuit.

Elena remonta dans sa chambre. Elle ouvrit le tiroir du bureau. Le journal était là, sous les stylos et les élastiques, exactement là où elle l'avait toujours su sans avoir eu à le chercher. Elle ne l'avait pas ouvert depuis le 2 juillet.

Elle l'ouvrit et écrivit :


Il s'appelle Damon. C'est à peu près tout ce que je sais de lui.


Elle referma le journal.


Le samedi matin, Elena se réveilla tard.

Quand elle descendit, Judith était déjà partie faire les courses avec Margaret. La maison était silencieuse.

Elena fit du café, une habitude prise cet été pour avoir quelque chose à tenir dans les mains, et alla s'asseoir dans le salon. La lampe basse était encore allumée depuis la veille. Elle l'éteignit.

Le corbeau était dans le chêne du fond.

Elle le vit par la fenêtre, posé sur la branche basse, immobile dans la lumière froide du matin. Son plumage noir aux reflets irisés brillait légèrement dans la lumière grise. Il était très grand. Et il ne regardait pas les jardins, pas les oiseaux autour, pas les branches au-dessus.

Il la regardait elle, à travers la vitre.

Le même regard que sur le poteau électrique le jeudi, cette fixité qui n'avait rien d'animal, pas l'attention distraite d'une bête cherchant sa pitance. Quelque chose de plus fixe, de plus conscient. Quelque chose qui avait une intention.

Elle sentit la chaleur lui monter dans le cou sans comprendre pourquoi.

Elle posa sa tasse et alla ouvrir la porte d'entrée.


— Tu peux entrer, dit-elle dans l'air froid du matin.


Un silence. Le corbeau ne bougea pas. Il la regardait encore, de cet œil noir brillant, et Elena soutint son regard sans se détourner, elle qui avait appris depuis juillet à ne pas reculer devant les choses inexpliquées.

Puis les ailes s'ouvrirent.

Et Damon était debout dans le jardin, les mains dans les poches du blouson en cuir, avec ce sourire légèrement moqueur qu'il avait eu la nuit précédente.


— Tu savais. Que c'était moi.


Elena le regarda. Elle avait su quelque chose, une certitude physique, sans preuve, la même que celle qui l'avait empêchée de tomber dans le précipice au cimetière. Et maintenant il était là, en plein jour, à confirmer ce qu'elle avait à moitié écarté la veille. Les êtres vivants qui se transformaient. Apparemment, c'était possible.

Elle aurait pu poser des questions. Elle en avait plusieurs. Mais il était là, dans son jardin, dans la lumière froide du matin, et la situation demandait d'abord quelque chose d'ordinaire.


— Entre, dit-elle. Il y a du café.


Il s'assit à la table de la cuisine comme si ça n'avait rien d'étrange.

Elena posa une tasse devant lui. Il la regarda, amusé.


— Je ne bois pas de café.

— Je sais. Mais tu peux faire semblant d'être humain le temps que je finisse le mien.

— Je joue les humains depuis cinq siècles. Je connais le rôle par cœur.

— Et pourtant tu n'as pas de manteau, tu ne respires pas et tu es arrivé sous forme de corbeau. Ton niveau n'est pas constant.


Il inclina la tête légèrement, ce mouvement qu'elle reconnaissait maintenant.


— Les corbeaux n'ont pas de manteau non plus. Il y a une cohérence là-dedans.


Elena le regarda.


— Tu es quoi, dit-elle.


Ce n'était plus la même question que la veille au soir. La veille elle n'avait pas vu ce qu'elle venait de voir dans le jardin.

Il la regarda. Quelque chose bougea dans son expression, une forme d'amusement plus sombre.


— Un vampire.


Il dit ça avec le ton factuel qu'il avait pour tout. Comme une information parmi les autres.

Elena laissa le mot exister. Elle le posa contre tout ce qu'elle avait observé depuis le cimetière, l'immobilité, les yeux, la façon dont il se déplaçait. Et maintenant la transformation dans le jardin, les ailes, puis lui debout dans la lumière froide du matin comme si rien n'était extraordinaire.

Il ne l'était pas humain.

Elle pensa à ce qu'elle était devenue depuis juillet. À ce cœur qui battait soixante-deux fois par minute avec une régularité qui n'avait rien d'ordinaire.

Mais es-tu encore humaine toi-même ?

La pensée la traversa, rapide. Elle ne la retint pas.

Elle vit que tout ça tenait.

Elle but une gorgée de café.

Ses yeux eurent un éclat, pas tout à fait de l'amusement. Plutôt de la surprise.

Elena s'assit en face de lui. La lumière du matin traversait les vitres. Damon dans la lumière du matin était différent de Damon dans la lampe basse du salon, moins abstrait, plus net. Elle voyait maintenant ce que la nuit avait atténué : les traits trop précis pour appartenir à quelqu'un d'ordinaire, une peau qui ne vieillissait pas.


— Tu te transformes en d'autres animaux que le corbeau ? demanda-t-elle.

— Non.


Il posa les deux mains à plat sur la table.


— Le corbeau, c'est ce que j'ai choisi quand j'ai appris à me transformer. Certains vampires développent ça au bout d'assez longtemps. On ne choisit pas l'animal. L'animal nous trouve.

— Et pourquoi le corbeau ?


Il réfléchit, vraiment.


— Je ne sais pas. Il me convenait.


Elena but son café. Elle pensa à toutes les fois où elle l'avait vu dans les arbres, dans la cour du lycée, dans le chêne du jardin, cette attention qui n'était pas animale.


— Tu aurais pu me parler avant. Sous cette forme-là.

— Les corbeaux ne parlent pas.

— Tu sais ce que je veux dire.


Un silence.


— Oui, dit-il enfin. J'aurais pu.


Une pause.


— Les corbeaux ont aussi l'avantage de ne pas avoir à répondre aux questions.

— Et sous forme humaine ?

— Sous forme humaine, les questions s'accumulent.


Il ne dit pas pourquoi il n'était pas venu avant. Elle ne demanda pas. Certaines choses n'avaient pas besoin d'être poussées pour être comprises.


— Montre-moi comment ça marche, dit-elle. Ce qui se passe en moi. Comment je peux commencer à le comprendre.


Le regard changea, plus décidé.


— Très bien, dit-il.


Il ne repartit pas avant le lundi matin.

Ils travaillèrent dans le salon, Elena debout au milieu de la pièce, Damon sur le bord du canapé avec ce mélange d'attention analytique et d'ironie légère qui était sa façon habituelle d'occuper l'espace.


— Concentre-toi sur le verre. Pas sur ce que tu veux qu'il fasse. Sur sa texture sous tes doigts.


Elena tenait un verre à eau ordinaire. Elle le sentait, le verre lisse, la légère différence de température entre le bas et le haut, le poids régulier.


— Et maintenant ?

— Laisse monter ce qui veut monter. Sans le bloquer. Sans l'amplifier. Juste laisser passer.


Rien ne se passa pendant trente secondes. Puis le verre se mit à vibrer légèrement, une vibration sourde, contrôlée, rien qui menaçait de se briser.


— Bien, dit Damon.

— C'est tout, bien ?

— Tu voulais des applaudissements ?


Il inclina légèrement la tête.


— C'est bien, Elena. La plupart des gens dans ta situation commencent par faire exploser les vitres.


Elle posa le verre et sourit malgré elle.

Ils continuèrent. Elle apprit à tenir le flux sans le diriger, pas simple, ça demandait une attention qui ressemblait à de la dissociation mais n'en était pas. Damon lui donnait des objets différents : une tasse, un stylo, la télécommande de la télévision. Certains ne transmettaient rien. D'autres avaient des couches, le stylo surtout, qui appartenait à Judith et portait une douceur fatiguée, le genre d'émotion qu'on portait depuis longtemps sans même s'en rendre compte.


— Laisse passer, dit Damon.

— Je sais, je sais.


Elle souffla.


— C'est plus difficile quand c'est quelqu'un que je connais.

— Parce que tu veux faire quelque chose avec l'information. Prendre soin. Réparer.


Il la regarda.


— Ce n'est pas ton rôle.

— Facile à dire pour quelqu'un qui ne ressent rien par le toucher.

— Je ressens d'autres choses par d'autres moyens, dit-il. Et j'ai appris depuis longtemps que ce qu'on reçoit sans l'avoir demandé n'est pas une dette.


Une pause.


— Ce qui demande environ trois siècles à comprendre vraiment, si tu veux mon avis. Mais tu as un bon départ.


Elena posa le stylo, l'émotion de Judith encore là, pas rangée, juste posée. Elle avait laissé passer.

Damon la regarda.


— Bien. Mais avec un objet autant chargé, tu bloques encore à mi-chemin. Tu laisses sortir, puis tu rattrapes.

— Je sais.

— Tu bloques parce que tu as peur que si tu laisses sortir, tu perdes le contrôle.

— Tu as tort.

— Très bien, alors. Fais-le sans bloquer.


Elle fit une pause. Elle regarda ses mains.


— J'ai peut-être un peu peur, dit-elle.


Il y eut dans son expression, pas de la moquerie. Une reconnaissance, plutôt.


— C'est normal. Mais tu n'es pas du genre à laisser la peur décider.


Elena leva les yeux. Il la regardait avec cette façon directe qu'il avait.


— Tu me connais depuis deux jours, dit-elle.

— Je t'observe depuis mai.


Elle ne répondit pas. La façon dont il l'avait dit n'était pas celle d'une surveillance. C'était autre chose, sans nom encore. Elle posa les mains à plat sur ses genoux et laissa monter ce qui voulait monter.

Le verre traversa la pièce et se planta dans le coussin du canapé à dix centimètres de la main de Damon.

Un silence.


— Mieux, dit-il.

— Tu as l'air surpris.

— Je le suis rarement.


Il regarda le verre planté dans le tissu.


— Mais un peu, là. Oui.

— Le coussin va bien ?

— Le coussin est mort héroïquement pour la science.


Elle rit, un vrai rire, court et inattendu, le premier depuis longtemps. Damon la regarda rire avec un regard qu'il ne nomma pas immédiatement, et qu'elle ne chercha pas à nommer non plus.

Elle ne savait pas que ça lui avait manqué jusqu'à ce que ça arrive.


— Je rembourserai Judith, dit Elena.

— Dis-lui que c'est une manifestation spontanée d'énergie statique.

— Elle a quarante-deux ans et un master en comptabilité. Elle ne croira pas ça.

— Alors dis-lui que tu t'entraînes à lancer des couteaux.


Judith rentra en milieu d'après-midi avec Margaret, qui fonça directement dans le salon avant même d'avoir ôté ses chaussures.


— Il y a un monsieur, dit-elle en s'arrêtant net.

— Oui, dit Elena. C'est Damon.


Margaret l'examina avec le sérieux des quatre ans.


— Pourquoi t'as pas de manteau ?

— J'ai pas froid.

— Moi j'ai toujours froid, dit Margaret. Même en été.


Elle réfléchit.


— T'es le petit ami d'Elena ?

— Margaret, dit Elena.

— C'est une question logique.


Damon la regarda, amusé.


— Non. Je suis son professeur particulier.

— En quoi ?

— En choses compliquées.


Margaret hocha la tête, comme si ses soupçons venaient d'être confirmés. Elle alla poser son cartable et revint s'asseoir à l'autre bout du canapé pour surveiller, avec l'air d'un arbitre qui prend ses fonctions au sérieux.

Judith apparut dans l'encadrement de la porte. Elle vit l'homme sur le canapé, qui n'était pas Matt Honeycutt et qu'elle ne reconnaissait pas, et s'immobilisa le temps d'un quart de seconde.


— Tante Judith, dit Elena. C'est Damon. Il m'aide avec les cours.


Judith regarda Damon. Damon regarda Judith avec cette courtoisie de surface parfaite qu'il pouvait déployer quand il choisissait de le faire.


— Enchanté, dit-il.

— Judith.


Elle posa ses sacs.


— Où tu l'as rencontré, Elena ?

— À la bibliothèque. Il est ici pour rendre visite à de la famille et il m'aide avec un devoir d'histoire. Il est plutôt bon dans la matière.

— Quel âge tu as ? dit Judith, en regardant Damon directement.

— Vingt-deux ans, dit-il, sans hésitation.

— Hum.


Ce hum contenait plusieurs choses : une évaluation, une réserve, et la décision provisoire de ne pas pousser davantage.


— Je prépare à dîner pour dix-neuf heures.


Elena s'arrêta une seconde. Elle ne s'était pas posé la question avant que Judith la pose à sa façon. Damon était là depuis ce matin, il avait passé la journée dans son salon, et cette continuité-là lui semblait aller de soi alors que ça n'aurait pas dû.


— Il reste dîner, dit-elle.


Un silence de l'autre côté de la cuisine. Judith sortit une assiette supplémentaire.

Damon la regarda, depuis le canapé. Une réévaluation discrète dans les yeux, pas de la surprise exactement. Comme quelqu'un qui n'avait pas prévu la tournure que prenait l'après-midi et qui choisissait de ne pas le montrer.

Damon ne mangea pas. Il s'assit à la table et but un verre d'eau. Margaret lui posa des questions pendant tout le repas.


— Pourquoi tu manges pas ?

— Je n'ai pas faim.

— Moi j'ai toujours faim. Même quand j'ai mangé.


Elle réfléchit.


— T'aimes les escargots ?

— Je ne mange pas d'escargots.

— T'aimes rien manger ?

— Je suis difficile.

— Moi aussi.


Margaret hocha la tête, solidaire.


— T'as une petite sœur ?

— Non.

— T'as un chat ?

— Non.

— T'as quoi alors ?

— Un blouson en cuir et de mauvaises habitudes, dit Damon.


Elena, à l'autre bout de la table, baissa les yeux sur son assiette.


— Le vert c'est la meilleure couleur, affirma Margaret. Tu penses quoi ?

— Je pense que c'est une question qui mérite réflexion.

— Non c'est vrai. C'est le vert.

— Alors c'est le vert.


Margaret parut satisfaite. Elle se replongea dans ses pâtes avec l'air de quelqu'un ayant accompli quelque chose d'utile. Judith avait arrêté de manger et regardait Damon avec cet air de quelqu'un qui continue à évaluer. Elena l'observait depuis l'autre bout de la table. Il était à l'aise, poli, neutre dans ses gestes, et cette neutralité était légèrement trop accomplie pour quelqu'un de vingt-deux ans.


— T'as pas de famille ? dit Margaret.


Un silence bref, que Judith seule remarqua peut-être.


— J'ai un frère.

— Il est sympa ?

— C'est une question qui mérite réflexion.


Il prit un moment.


— Non.

— Mes parents ils sont morts, dit Margaret, avec la franchise désarmante des enfants. Alors Elena s'occupe de moi. Et tante Judith.

— Je sais, dit Damon.

— Comment tu sais ?

— Je le sais.


Margaret hocha la tête. Puis :


— T'as l'air vieux pour quelqu'un de vingt-deux ans.


Un silence imperceptible. Judith posa sa fourchette.


— On me le dit souvent, dit Damon.

— Pourquoi ?

— Parce que j'ai vécu des choses compliquées.

— Comme quoi ?

— Margaret.

— Je demande juste.


Après le dîner, Judith fit monter Margaret se coucher. Elena et Damon restèrent seuls dans le salon. La nuit était tombée. Le chêne du fond du jardin était noir dans l'obscurité.


M'aide avec les cours, dit Damon à voix basse. Je n'aime pas jouer les lycéens.

— Tu as une meilleure suggestion ?


Il réfléchit une seconde.


— Mon professeur particulier avec de mauvaises habitudes manque peut-être de nuance.


Elena le regarda.


— C'est exactement ce qui manquait dans ce que j'ai dit.

— Non, admit-il. Je n'ai rien de mieux.

— Elle t'a bien regardé pendant tout le dîner, dit Elena.

— Elle te surveille, moi. C'est différent.

— Tu pourrais partir maintenant, dit Elena.

— Je pourrais.

— Mais tu ne vas pas le faire.


Il la regarda. Rien d'une affirmation, rien d'une question. Entre les deux.


— Non, dit-il.


Elena se leva.


— Judith va monter d'un moment à l'autre. Il faut que tu partes.


Il la regarda une seconde, et quelque chose dans son expression indiquait qu'il avait compris avant qu'elle ait fini de parler.


— D'accord.


Judith sortit de la cuisine au moment où Elena raccompagnait Damon dans le couloir. Il fit un sourire entendu à Elena.


— Bonne soirée, dit Damon à Judith depuis le seuil.


Judith hocha la tête. Pas chaleureuse, pas hostile. Attentive.

La porte se referma. Elena entendit les pas de Judith dans le couloir, puis le bruit de l'escalier.

Elle attendit dix minutes. Puis elle monta, passa devant la chambre de Judith dont la lumière filtrait encore sous la porte, entra dans la sienne, entrouvrit la fenêtre.


Trois minutes plus tard, le corbeau se posa sur le rebord.

Puis Damon était dans la chambre, les mains dans les poches, silencieux.

La fenêtre se referma.

La lampe de chevet était allumée, et dans cette lumière-là Elena vit une chose qu'elle n'avait pas notée dans la journée. Damon la regardait différemment, pas comme il la regardait dans le salon, la fenêtre, ou n'importe quel autre point de la pièce. Ses yeux noirs revenaient sur elle avec une fixité légèrement trop constante pour être anodine, et plus précisément sur son cou, la ligne de sa gorge au-dessus du col de son t-shirt.

Ce n'était pas de l'hostilité. Ce n'était pas non plus tout à fait de l'indifférence.


— Tu sens quelque chose, dit-il.


Ce n'était pas une question. Il s'en rendait compte lui-même, à la façon dont il l'avait formulé, comme une information qu'il donnait plutôt qu'il ne demandait.

Elena avait appris depuis juillet à nommer les choses qu'elle percevait. Ce qu'elle percevait maintenant dans l'air autour de lui était différent de la tension ordinaire, une tension plus brûlante, plus concentrée, qui se resserrait chaque fois qu'elle bougeait, chaque fois que le sang circulait de façon perceptible dans ses veines.


— Depuis combien de temps tu n'as pas mangé ? dit-elle.

— Quelques jours.

— Et ici il n'y a pas... d'autres possibilités.

— Ici, il y a toi.


Il s'arrêta.


— Et les lignes de force qui passent sous la maison ont cette façon de rendre certaines choses plus... présentes que d'ordinaire.


Il ne précisa pas ce qu'il entendait par certaines choses. Il n'en avait pas besoin.

Elena le regarda dans la lumière basse. Elle pensait aux regards de Damon depuis la soirée, cette façon qu'il avait de revenir sur son cou sans l'avoir décidé, la tension dans l'air autour de lui qui se resserrait chaque fois qu'elle bougeait. Elle pensait à ce qu'elle avait compris sans qu'il le dise : qu'elle attirait une attention qu'elle n'avait pas choisie. Que depuis juillet elle n'était plus tout à fait ce qu'elle avait été dans ce monde. Que ça avait des conséquences qu'elle commençait seulement à mesurer.


— Viens, dit-elle simplement.


Il traversa la chambre et s'assit sur le bord du lit à côté d'elle. Sa présence à cette proximité avait une texture différente de sa présence dans le salon, une densité plus chargée. Il posa deux doigts sous son menton et inclina légèrement sa tête de côté, avec cette précision économe qu'il avait dans chacun de ses gestes.

Elena sentit son souffle d'abord, pas chaud comme celui d'un humain. L'odeur de lui, proche à cette distance, était indéfinissable, ancienne.

Elle distingua le moment où ses canines s'allongèrent, pas visible, plutôt senti, comme un changement dans l'air entre eux, une légère modification de la façon dont il respirait.

Puis ses dents effleurèrent la peau de son cou.

Ce n'était pas de la douleur. C'était une étincelle nette, précise, le genre de sensation qui coupe la pensée un instant et occupe tout l'espace. Elena ferma les yeux.

Quelque chose de chaud monta le long de son cou.

Elle perçut dans l'air autour d'elle une modification qui n'était pas ses propres sensations. Comme si une présence très ancienne effleurait brièvement la sienne en passant, deux fils qui se touchent et produisent une étincelle.

Il s'arrêta.

Seul. Sans qu'elle ait eu à le demander.

Elle ouvrit les yeux.

Il était là, à deux pas, et il ne dit rien pendant quelques secondes. Sa façon de tenir ses épaules n'était plus tout à fait la sienne, plus tendu, moins contrôlé. Elle leva la main vers son cou. Deux points, à peine perceptibles.


— C'est bon ? dit-elle.


Un silence bref.


— Non, dit-il. Pas dans le sens de suffisant.

— Tu veux autre chose ?

— Pas ce soir.

— Pourquoi ?


Il la regarda avec cette attention particulière qu'il avait, et elle réalisa que ses yeux n'étaient pas tout à fait ceux d'habitude. Moins maîtrisés. Ce qu'un vampire de cinq siècles n'était peut-être pas censé ressentir.


— Parce que ton sang est quelque chose pour lequel m'arrêter demande un effort considérable.


Il dit ça avec la même précision factuelle qu'il mettait à tout.


— Ce qui est une situation à laquelle je ne m'attendais pas. Et ce soir, je préfère être celui qui décide du quand.


Elena hocha la tête. Il y avait dans cette réponse ce qu'elle appréciait, la vérité dite directement, sans édulcorer.

Il s'assit sur la chaise du bureau. Elle entendit le léger craquement du bois quand il s'y installa. La lumière de la lampe était basse. Dehors, on entendait le vent dans le chêne.

Elle s'allongea. Son cœur battait. Soixante-deux à la minute, régulier, comme toujours depuis juillet.

Elle dormit mieux que la nuit précédente.


Le dimanche fut différent.

Le dimanche n'avait pas l'urgence du samedi, pas la nouveauté, pas le territoire à cartographier. Quelque chose de plus installé s'était posé. Ils avaient chacun leurs repères maintenant : Damon sur la chaise du bureau retournée, Elena sur le bord du lit ou debout selon ce qu'ils travaillaient, le silence entre eux devenu utilisable plutôt qu'à remplir.

Judith et Margaret étaient allées chez une amie de Judith pour la journée. Elena avait dit qu'elle avait du travail à rattraper, ce qui n'était pas faux.

Le matin, ils travaillèrent encore, mais différemment. Moins de résistance de la part d'Elena, moins d'ironie de la part de Damon.


— Quand tu reçois une émotion par le toucher, tu fais quoi avec ?

— Je la catalogue.

— Et tu l'oublies ?

— Non. Je la range quelque part. Elle reste là.

— Alors arrête. Une information reçue sans permission, tu la laisses passer. Tu ne la gardes pas si tu ne l'as pas demandée.


Elena pensa à Alicia Peters, à la honte concentrée perçue en cours d'histoire. Elle pensait à ces informations-là depuis des semaines, ce qu'elles signifiaient, si elle devrait faire quelque chose.


— C'est plus facile à dire qu'à faire.

— La plupart des choses utiles le sont.


Il l'avait dit avec la précision sèche de quelqu'un donnant une information exacte, pas avec condescendance.

Ils prirent une pause vers onze heures. Elena fit du thé, Damon ne buvait pas de thé non plus, mais il semblait trouver le rituel amusant.


— Il y a une fille que je connais, dit Elena en posant sa tasse. Elle ressent des choses depuis cet été. Des rêves, des images. Sa grand-mère parle de don.

— Bonnie McCullough.


Elena le regarda. Il connaissait son nom. Elle n'avait pas mentionné Bonnie, pas son prénom, pas son nom de famille.


— Tu la connais.

— Je connais les gens autour de toi.


Elle prit un moment avec ça. Depuis combien de temps exactement il était dans les environs, elle ne savait pas encore. Mais assez longtemps pour connaître Bonnie McCullough.


— Elle est en danger ?


La question était sortie directement, avant qu'elle ait décidé de la poser.


— Elle n'est pas en danger immédiatement. Pas de la même façon que toi. Si ses capacités se développent sans cadre, oui, il pourrait y avoir des risques à terme. Mais pas tout de suite.


— Comment je l'aide ?

— En lui donnant des explications. Pas forcément tout, pas encore. Mais assez pour qu'elle ne soit pas seule avec ça.

— Tu ne bois rien, dit-elle après un moment. Tu ne manges rien. Tu n'as pas froid. Tu ne dors pas. Qu'est-ce que tu fais de tes journées ?

— J'observe.

— C'est tout ?

— Pour quelqu'un qui n'a pas besoin de dormir, ça laisse beaucoup de temps.


Il posa les deux mains à plat sur la table.


— La plupart des gens ne regardent rien vraiment. C'est assez consternant, avec le recul.

— Et moi ?


Il réfléchit, une vraie réflexion, pas une pause de courtoisie.


— Toi tu regardes. Mais tu catalogues trop vite. Tu ranges une chose et tu passes à la suivante avant d'avoir fini avec la première.

— C'est une critique ou un programme de travail ?

— Les deux, dit-il.

— Tu veux quelque chose en échange de ton aide ? dit Elena.

— Je veux des informations. Sur ce que tu perçois. Sur la façon dont ça évolue sur les lignes. Tu es la seule personne en contact direct avec une convergence de ce type, tes perceptions me donnent des données que je ne peux pas obtenir autrement.

— C'est tout ?


Un silence plus long.


— C'est tout ce que je demande, dit-il.


Elle nota la distinction entre demander et vouloir. Elle ne la commenta pas.


— D'accord, dit-elle.


Dans l'après-midi, la conversation glissa vers des territoires moins balisés. Elena avait posé une question sur Florence, et Damon avait répondu brièvement, et cette réponse avait ouvert une porte qu'il n'avait pas tout à fait refermée.

Elle apprit que cinq siècles n'étaient pas une masse indifférenciée mais une série de périodes distinctes, chacune avec sa texture propre. Que certaines décennies s'étaient passées à ne rien ressentir de particulier et que d'autres avaient laissé des traces permanentes. Qu'il y avait des villes dont il se souvenait avec une précision totale et d'autres qu'il avait déjà oubliées.


— Tout le monde oublie, dit Elena.

— Pas tout le monde oublie les mêmes choses. Les humains oublient les détails et gardent l'essentiel. Moi j'oublie l'essentiel de certaines périodes et garde des détails aberrants. La texture d'un mur dans une ville du seizième siècle. L'odeur d'une rue à Lyon en 1743. Des choses qui n'ont aucune importance.

— Florence, dit Elena. C'était quoi, comme texture ?


Il la regarda. La précision de la question l'avait légèrement pris par surprise, ce qu'il nota, parce que les gens ne lui posaient généralement pas ce genre de questions. Ils lui demandaient soit ce que ça faisait d'être vieux, soit comment les vampires fonctionnaient techniquement, soit quelque chose sur les crocs. La texture de Florence n'était dans aucune de ces catégories.


— La lumière, dit-il. Elle était différente de partout ailleurs. Elle frappait les pierres d'une certaine façon, le matin surtout. On voyait des ombres que l'œil n'était pas censé voir.

— Et la troisième fois que tu y es retourné, c'était pareil ?

— Non.


Une pause.


— C'est ce qu'on cherche, en général, quand on revient : quelque chose qui ressemble à ce qu'on a connu. Ce n'est jamais pareil. Mais parfois la lumière du matin fait encore quelque chose de proche.


Elena pensa à la façon dont elle se souvenait de ses parents, pas les grandes scènes. Le sifflement de son père sur la route du lac. L'odeur de la cuisine de sa mère le dimanche matin. Des petites choses qui ne valaient rien et qui valaient tout.

Elle ne l'avait dit à personne encore. Mais ça, elle pouvait le dire.


— Je comprends ça, dit-elle.


Il la regarda.


— Je sais, dit-il.


Un silence s'installa, différent des autres. Pas le silence du travail. Quelque chose de plus posé.

Elena regarda ses mains sur ses genoux. Il y avait une question qu'elle portait depuis deux mois et qu'elle n'avait jamais pu poser à personne. Pas à Judith. Pas à Bonnie. Pas aux médecins qui avaient parlé de séquelles neurologiques avec leurs mots précautionneux.


— Qu'est-ce que je suis ? dit-elle.


C'était coûteux à dire à voix haute. Elle l'entendit elle-même, la vulnérabilité dedans, qu'elle n'avait pas anticipée.

Il la regarda longtemps avant de répondre.


— Je ne sais pas avec certitude. Tu n'es pas vampire, tu n'as pas la soif, pas les symptômes. Mais tu n'es pas entièrement ce que tu étais non plus. Tu as été ressuscitée sur une convergence dans des circonstances que je ne comprends pas encore entièrement.

— Mais tu as une hypothèse.

— J'en ai plusieurs. Aucune n'est suffisamment solide pour te la donner comme réponse.


Elena apprécia ça. Il n'avait pas essayé de formuler une certitude qu'il n'avait pas.

Elle resta silencieuse un moment. Elle pensait à ses parents enterrés dans le cimetière à l'est, sur cette terre qu'elle percevait différemment des autres.


— Mes parents, dit-elle. Ils sont enterrés dans le cimetière à l'est. Il y a une ligne de force qui passe dessous.


Il ne parut pas surpris. Il savait.


— Est-ce que ça change quelque chose ?


Il réfléchit vraiment avant de répondre.


— Je ne sais pas encore. Les lignes conservent. Ce que ça signifie pour des humains enterrés sur une convergence... je n'ai pas de réponse certaine.

Ce n'était pas une réponse consolante. C'était une réponse vraie.


— Merci, dit-elle.


Il ne répondit pas à ça. Il la regarda avec cette façon particulière, difficile à lire.

Le dimanche soir, Judith était rentrée depuis quelques heures et s'était couchée tôt, elle avait mal à la tête depuis le dîner. Margaret dormait depuis vingt et une heures. La maison était silencieuse.

Ils étaient dans la chambre d'Elena, elle sur le bord du lit, lui sur la chaise du bureau retournée.

Depuis un moment déjà, l'air de la pièce avait changé. Rien de visible. Juste la façon dont Damon occupait l'espace, Elena le percevait depuis une heure. Une tension dans l'air autour de lui, qui se resserrait imperceptiblement chaque fois qu'elle bougeait.


— Tu n'as pas vraiment mangé depuis hier soir, dit-elle.


Il ne répondit pas immédiatement.


— Non, dit-il enfin.

— Et ?

— Et rien. C'est une observation que tu viens de faire. Pas une proposition.

— Je n'ai pas dit que c'en était une.

— Non, dit-il. Tu ne l'as pas dit.


Il s'arrêta là. Il y avait dans sa façon de s'arrêter un côté délibéré, comme poser une chose sur une table et la laisser là, voir ce que l'autre personne en faisait.

Elena le regardait. Elle pensait à la précision sèche avec laquelle il avait répondu à ses questions depuis deux jours, sans atténuation, sans chercher à paraître ce qu'il n'était pas.


— En échange de ton aide, dit-elle. C'est une transaction équitable.


Il la regarda avec dans les yeux un éclat qu'elle ne sut pas lire exactement, amusement peut-être, ou de l'appréciation, la façon dont on reconnaissait quelqu'un qui ne faisait pas semblant.


— Tu négocies, dit-il.

— J'apprends de qui je fréquente.


Un silence.

Il se leva de la chaise, sans bruit, sans effort, cette fluidité qui n'avait rien d'humain, et traversa lentement la chambre. Pas vers la porte. Vers elle.

Il s'arrêta à mi-chemin.


— Tu n'as pas peur.


Ce n'était pas une question. C'était presque une mise en garde.


— Non, dit Elena.

— Tu devrais l'être. Un peu au moins.

— Probablement, dit-elle. Mais je ne le suis pas.


Il continua à avancer. Il s'assit sur le bord du lit, à côté d'elle, pas contre elle, juste à côté, et cette proximité simple changea encore davantage la texture de l'air de la chambre. Elle sentit sa présence comme on sentait la densité d'un orage imminent, pas de la chaleur humaine, une présence d'une autre nature, sans catégorie ordinaire.

Il leva une main et écarta légèrement ses cheveux de son cou. Le geste était lent, précis, presque distrait, comme si ses mains accomplissaient un geste qu'elles savaient faire depuis longtemps, indépendamment de ce que le reste de lui décidait.

Elena ne bougea pas.


— Tu sais ce que tu fais, dit-il.

— Oui, dit-elle.

— Et tu le fais quand même.

— Oui.


Il s'arrêta. Pendant quelques secondes, il resta là, à cette distance-là, ses doigts à peine posés sur ses cheveux, et il ne dit rien. Elle ne dit rien non plus. Comme un accord conclu entre deux personnes qui n'avaient pas encore tout à fait dit les mots.

Puis il pencha la tête.

Cette fois était différente.

La tension qu'elle percevait autour de lui s'était resserrée. Il n'était pas le même que samedi, pas cette maîtrise froide, ce choix délibéré de s'arrêter. Ce soir était différent. Une part de lui n'allait pas se laisser conduire aussi proprement.

Elle le sentit dans ses mains sur ses cheveux, plus présentes que la nuit d'avant, moins distantes.

La morsure arriva.

Ce n'était pas la même chose que samedi. Samedi avait été une étincelle nette, brève, de presque expérimental. Ce soir il y avait une profondeur différente, une sensation qui descendait dans ses épaules et remontait le long de sa gorge, qui traversait en elle qu'elle n'aurait pas su nommer.

Elena ferma les yeux.

Elle sentit son propre sang dans les veines de son cou avec une clarté qu'elle n'avait pas eue la nuit précédente. Son pouls. La chaleur. Les lignes de force sous la maison, diffuses mais présentes, qui amplifiaient tout depuis la base. Elle perçut aussi la tension de ce qui était de l'autre côté, la façon dont il retenait et ne retenait pas tout à fait. Une résistance qui cédait par degrés.

Il ne s'arrêta pas.

Elle le comprit sans que ça soit de la peur, juste une information claire, précise. Il avait eu l'intention de s'arrêter. L'intention était encore là, quelque part, mais autre chose prenait le dessus, plus profond que la décision.

Puis la connexion traversa dans les deux sens.

Elle ne sut pas comment le décrire autrement. Une connexion qui n'aurait dû couler que dans un sens mais qui s'était retournée, et elle vit des éclats qui n'étaient pas les siens. Une lumière méditerranéenne, intense. Des pierres frappées par le matin. Quelque chose d'autre encore, plus ancien, qu'elle n'eut pas le temps de retenir.

Elle posa la main sur son bras.

Légèrement. Juste la paume.

Et Damon s'arrêta.

Il se redressa.

Elena attendit, quelques secondes pendant lesquelles sa façon de tenir l'espace n'était pas tout à fait la sienne habituellement. Moins contrôlée. Une façon d'être qu'elle n'avait pas encore vue chez lui.

Elle ouvrit les yeux.


— Tu as vu quelque chose, dit-il.

— Oui.

— Quoi ?


Elle réfléchit. Et dit, simplement :


— Des choses. Des images.


Il attendit. Elle ne dit rien de plus. Ce qui était à elle restait à elle, et il ne poussa pas.


— Ton sang est différent, dit-il.


Il n'avait pas prévu de dire ça. Ça avait échappé.


— Je sais, dit-elle.


Il la regarda.


— Tu sais ?

— Depuis juillet je perçois des choses que les autres ne perçoivent pas. Il me semblait logique que ce soit réciproque.


Un silence. Dans son expression une tension indéfinissable, ni tout à fait de la déstabilisation, ni tout à fait de l'amusement. Les deux à la fois.


— Différent comment ? demanda-t-elle.

— Je ne sais pas encore comment le nommer, dit-il. Mais ça ne ressemble à rien que j'aie connu.

— C'est rassurant ou préoccupant ?

— Je ne suis pas encore décidé.

— Tu me tiendras au courant.

— Oui, dit-il. Je ferai ça.


Elle leva la main vers son cou. Deux points précis, pas douloureux. Mais une légèreté aussi, comme si elle avait porté un poids depuis juillet et qu'on lui en ait retiré une fraction sans la demander.


— Tu restes cette nuit.

— Je n'avais pas prévu de rester.

— Je sais.


La lampe de chevet projetait la moitié de son visage dans l'ombre, l'autre dans la lumière. Elena pensa que c'était une image assez juste.


— Couvre-toi le cou demain matin, dit-il. Ça va partir en quelques jours.

— J'ai un foulard bordeaux.


Il regarda la chambre avec l'air légèrement déplacé de quelqu'un réalisant qu'il avait accepté sans décider d'accepter. Son regard alla à la chaise, puis au lit, puis à elle.


— Tu peux dormir dans le chêne si tu préfères.

— Il fait trois degrés dehors. Tu veux que ton vampire particulier attrape froid ?

— Alors reste dans la chambre.


Il la regarda encore une seconde, comme s'il cherchait la faille dans un raisonnement qu'il savait déjà solide.


— Tu fais ça souvent ? dit-il.

— Quoi ?

— Décider à la place des autres en leur laissant croire qu'ils ont le choix.

— J'apprends de qui je fréquente, dit-elle.


Quelque chose bougea brièvement dans ses yeux, amusement ou autre chose, difficile à séparer.

Elena se leva, éteignit la lampe de chevet et s'allongea dans le noir. Elle entendit Damon rester debout encore quelques instants, ce silence-là avec sa texture particulière, comme quelqu'un prenant une décision qu'il avait déjà prise sans se l'avouer. Puis le léger craquement du lit, et la chaleur à côté d'elle, pas la chaleur d'un corps humain, une tiédeur d'une autre nature, mais une présence quand même.

Elle ne dit rien. Lui non plus.

Son cœur battait. Soixante-deux à la minute, régulier, comme toujours depuis juillet.

Et pour la première fois depuis le 2 juillet, elle dormit vraiment.


Le lundi matin, Elena se réveilla à sept heures.

Il n'était plus là. Elle ne l'avait pas entendu partir, évidemment.

Elle alla à la salle de bain. Elle regarda son cou dans le miroir. Deux séries de points, ceux de samedi soir, déjà presque invisibles sur la gauche, et ceux du dimanche, encore légèrement rosés par dessus. Elle sortit le foulard bordeaux du tiroir du bas.

Sur le bureau, il y avait un morceau de papier plié en deux. Elle ne l'avait pas laissé là.

Elle le déplia.


62 bpm. Régulier. Tu peux aller à l'école.

— D.


Elena resta une longue seconde à regarder le papier. Elle pensa à lui comptant son pouls dans l'obscurité de la chambre avant de partir, à lui trouvant ce papier et ce stylo dans le tiroir du bureau avec cette précision silencieuse qu'il avait dans tous ses gestes. Elle pensa à l'ironie sèche de la formulation, tu peux aller à l'école, comme si c'était une autorisation médicale émise par quelqu'un qui trouvait ça légèrement amusant.

Elle plia le papier et le glissa dans le tiroir du bureau, sous le journal.

Elle noua le foulard bordeaux autour de son cou et descendit.

Judith était en bas avec du café et cette expression de quelqu'un qui a bien dormi et s'en trouve légèrement coupable. Margaret mangeait ses céréales.


— Tu as l'air différente, dit Judith.

— J'ai dormi.


Judith hocha la tête. Un silence. Elle buvait son café. Elena attendait.


— Ce garçon de samedi, dit Judith. Damon.

— Oui.

— Il compte revenir ?

— Peut-être. Il m'aide avec quelque chose.


Elena but une gorgée de café.


— Pourquoi ?

— Parce qu'il a l'air plus vieux que vingt-deux ans. Dans sa façon d'être. Et il ne mange pas.

— Il a un régime spécial.

— Hm.


Un silence.


— Je fais confiance à ton jugement, Elena. Je veux juste que tu saches que si quelque chose t'inquiète, tu peux me parler.

— Je sais.

— Et que je suis là.

— Je sais, dit Elena. Merci.


Judith hocha la tête et retourna à son café. Certaines conversations n'avaient pas besoin d'être poussées plus loin pour être comprises.

Elena mangea ce qu'elle pouvait et prit son sac.

Le lundi matin au lycée avait cette qualité particulière des retours de weekend. Elena traversa ses cours avec une efficacité différente de celle de la semaine précédente, pas la tête baissée, pas l'automatisme pur. Quelque chose de plus installé.

Elle savait maintenant pourquoi certains endroits avaient une texture particulière. Le lycée était construit sur la ville, et la ville sur les lignes. Elle marchait dans les couloirs et percevait, clairement, sans panique, la façon dont le sol sous ses pieds n'était pas neutre. L'aile est du bâtiment, surtout. Là, la pression sous les semelles était différente, comme marcher sur une surface légèrement plus dense que les autres. Elle ne cherchait pas à l'analyser devant les autres. Elle notait, elle gardait, elle rapporterait ça à Damon ce soir.

À la cantine, Bonnie s'assit en face d'elle avec cet air de quelqu'un qui remarque sans savoir quoi.


— Tu es différente, dit-elle.

— Tu me l'as déjà dit.

— Non.


Bonnie s'arrêta de manger. Elle regardait Elena avec cette attention particulière qu'elle avait parfois, celle qui n'était pas tout à fait ordinaire.


— Cette fois c'est physique. Pas juste dans comment tu bouges. C'est quelque chose autour de toi.


Elle fronça légèrement les sourcils.


— C'est plus lumineux. Je sais que ça sonne bizarre.

— Ça sonne bizarre, dit Elena.

— Je sais. Mais c'est ce que je vois.


Bonnie reprit sa fourchette.


— T'as dormi ?

— Oui.

— C'est tout ?

— C'est beaucoup.


Bonnie hocha la tête, pas tout à fait convaincue, mais décida de ranger ça dans la colonne des choses à noter sans pousser. Pour l'instant.

Elena chercha l'érable depuis la fenêtre.

Le corbeau était dans ses branches.

Elle l'avait déjà remarqué les semaines précédentes, posé là, immobile avec cette attention qui n'était pas animale. Mais maintenant qu'elle savait, elle le regarda vraiment. Il était gros, plus gros qu'elle n'en avait jamais vu, avec un plumage d'un noir profond aux reflets irisés, presque bleutés sous la lumière de septembre. Des serres fermées sur la branche avec une précision qui n'avait rien d'ordinaire. Et un œil noir, étincelant, qui ne cillait pas, qui la regardait.

Elle comprit rétrospectivement d'où venait le malaise des premières semaines. Ce n'était pas qu'il était trop immobile ou trop attentif, c'était la nature de cette attention. L'œil revenait sur elle, se posait et restait, avec une qualité dedans qu'elle aurait eu du mal à formuler à voix haute. Pas l'attention distraite d'une bête. Celle de quelqu'un qui observait.

Elle avait cru que c'était son imagination.

Elena mangea son déjeuner et laissa le corbeau la regarder depuis l'érable.

En fin d'après-midi, Matt la croisa dans le couloir de l'aile B. Il ralentit, lui sourit, ce sourire honnête, sans enjeu.


— Tu as l'air mieux, dit-il.

— Je vais mieux.

— Bien.


Il hocha la tête.


— Si tu as besoin de quelque chose...

— Je sais. Merci, Matt.


Il reprit son chemin. Elena le regarda partir et pensa à la façon dont il continuait d'être là, simplement, sans réclamer d'explication. Certaines personnes étaient comme ça, elles restaient sans avoir besoin de comprendre. Elle ne savait pas encore comment le lui dire, mais elle le pensait.


Le lundi soir, trois coups discrets à la fenêtre de sa chambre, vingt-deux heures.

Elena était encore éveillée, assise au bureau, son manuel de chimie ouvert devant elle sans vraiment le lire. Elle alla ouvrir.

Le corbeau se posa sur le rebord, puis Damon était dans la chambre, les mains dans les poches, sans l'urgence du vendredi soir ni la légèreté du samedi matin. Quelque chose d'entre les deux.


— Tu frappes, dit-elle.

— Tu m'avais demandé de le faire.

— C'est vrai.


Elle referma la fenêtre.


— Je constate juste.

— La présence dans ta rue, dit-il. Elle est revenue ce soir. Je l'ai éloignée à nouveau.

— Ça va durer encore longtemps ?

— Je ne sais pas. Ces choses ont leur propre logique.


Ils s'installèrent dans la chambre, elle sur le bord du lit, lui sur la chaise retournée. Elle lui raconta ce qu'elle avait perçu dans les couloirs du lycée ce matin, la façon dont la ligne sous le bord est du bâtiment créait une légère modification dans le sol, comme une marche qu'on ne voyait pas.


— Tu peux le localiser avec précision ? dit-il.

— Presque. Il faut que je marche lentement dessus.

— Montre-moi demain.

— Tu vas venir au lycée ?

— Sous forme de corbeau, ça ne pose pas beaucoup de questions.


Elle sourit malgré elle.


— Non, j'imagine que non.


Ils travaillèrent une heure, pas sur ce qu'elle percevait cette fois, la cartographie de ce qu'elle percevait. Damon posait des questions précises, elle répondait, il prenait mentalement note. Il y avait du fonctionnel et du confortable dans cet échange-là, comme deux personnes qui ont trouvé leur façon de travailler ensemble.

À minuit, il repartit par la fenêtre.

Elle le regarda disparaître dans le jardin noir.


Il revint le mardi soir, le mercredi soir, le jeudi soir.

Chaque fois à peu près à la même heure. Trois coups à la fenêtre. Judith endormie, Margaret endormie, la maison à eux.

Le mardi, il lui montra comment détecter la différence entre une ligne active et une ligne dormante, pas par l'intensité, par la qualité.


— C'est comme la différence entre une note jouée et une note tenue, dit-il.

— Je ne sais pas lire la musique.

— La différence entre courant et stagnant, alors.

— Ça, je comprends.


Il y eut un moment, ce soir-là, où elle fit un geste involontaire, elle laissa passer une émotion reçue d'un objet qu'il lui avait tendu, au lieu de la bloquer. L'objet était vieux, portait un poids, et elle laissa ça la traverser et ressortir de l'autre côté sans le ranger.


— C'était mieux, dit-il.

— Ça fait moins mal. Je pensais que ça ferait plus mal de ne pas bloquer.

— Le contraire. Ce qu'on retient fait plus de dégâts que ce qu'on laisse passer.


Elle pensa à ses parents, à la porte fermée au bout du couloir, à toutes les choses qu'elle retenait depuis juillet en croyant se protéger.


— Je sais, dit-elle.


Le mercredi soir, il arriva plus tôt, à vingt et une heures, Judith n'était pas encore couchée.

Elena l'entendit entrer dans sa chambre. Le signal pour elle de remonter dans sa chambre.


— Tante Judith, bonsoir. Je monte travailler.

— Bonne nuit Elena.


Elena monta l'escalier, entra dans sa chambre. Damon était déjà là, les mains dans les poches, la fenêtre était ouverte.


— Tu t'installes, dit-elle à voix basse.

— Tu trouves ?

— C'est un constat.

— Je prends ça comme un compliment.


Elle ne répondit pas à ça, mais sa façon de ne pas répondre était, elle en était consciente, une forme de réponse quand même.

Ce soir-là, ils ne travaillèrent pas vraiment. Il s'assit sur la chaise retournée, elle sur le bord du lit, et la conversation alla où elle alla, des lignes de force vers la géographie des villes, des villes vers des noms qu'elle ne connaissait pas, des noms vers des siècles dont elle commençait à comprendre la densité.


— Tu as habité partout, dit-elle.

— Presque partout.

— Il y a des endroits où tu es revenu ?


Il réfléchit, une vraie réflexion, pas une pause de courtoisie.


— Florence. Trois fois.


Une pause.


— Et Fell's Church, maintenant.

— Fell's Church après Florence, dit-elle. C'est une descente considérable.

— Florence au seizième siècle n'était pas exactement ce qu'elle est aujourd'hui.

— Et Fell's Church au vingt et unième n'est pas trop ennuyeuse ?

— C'est une ville avec trois convergences de lignes de force, une résurrection récente et une fille de dix-sept ans qui envoie des verres dans les coussins.


Il la regarda.


— L'ennui n'est pas le problème.


Elena but son thé pour ne pas sourire.

À un moment, elle faillit poser la question qu'elle portait depuis dimanche soir, ces images traversantes qui n'étaient pas les siennes, mais elle attendit. Ce n'était pas encore le bon moment. Elle le saurait quand ce serait.

Vers minuit et demi, il se leva.


— Demain soir, dit-il.

— D'accord.


Il sortit par la fenêtre. Elena resta assise un moment dans l'obscurité de sa chambre, à écouter la maison. Les sons familiers. Le radiateur du couloir. C'était étrange et pas désagréable.

Le jeudi soir, ils ne travaillèrent pas du tout.

Damon arriva et s'assit sur la chaise retournée et dit :


— Tu as une question. Tu ne la poses pas.


Elena le regarda.


— Comment tu sais ça ?

— Je t'observe depuis mai.


Elle réfléchit. La question existait depuis dimanche soir, depuis les images traversantes, des éclats qui n'étaient pas les siens, qu'elle avait rangés sans savoir encore quoi en faire.


— Ce que j'ai vu, dit-elle. Pendant la morsure. Tu ne savais pas que ça allait arriver ?

— Non.


Une pause.


— Ça ne se produit pas d'habitude. Ce qui est, pour être honnête, la formulation polie pour dire que ça ne s'est jamais produit auparavant.

— Mais tu as su, après. Que j'avais vu quelque chose.

— Oui.

— Et tu n'as pas demandé quoi.


Il la regarda.


— Tu ne m'aurais pas tout dit de toute façon.

— Non, admit-elle.


Un silence, pas inconfortable, juste deux personnes ayant décidé, sans se le dire, de garder chacune sa part.

Ils restèrent assis dans la chambre, dans la lumière basse de la lampe de chevet, plus ordinaire que tous les silences précédents. Pas le silence du travail. Pas celui des informations à calibrer.

Il se leva pour partir.


— Damon, dit-elle.


Il s'arrêta, à mi-chemin entre la chaise et la fenêtre.


— Merci, dit-elle. Pour cette semaine.


Il la regarda avec un regard qu'il ne nomma pas.


— Bonne nuit, Elena, dit-il.


Et il sortit par la fenêtre.


Le lundi suivant, une information circula dans les couloirs.

Ce n'était pas une rumeur précise, plutôt une de ces vagues d'information diffuse qui précèdent les nouvelles, qui se propagent par demi-mots et regards significatifs. Elena le perçut avant d'en connaître le contenu. Une légère réorientation des attentions.

À la cantine, Bonnie s'assit en face d'elle avec l'air de quelqu'un qui sait.


— Il y a un nouveau.


Elena leva les yeux.


— Stefan Salvatore. Il arrive demain, paraît-il.


Bonnie pencha la tête.


— Caroline est déjà en mode acquisition.

— Elle a un radar pour les nouveaux, dit Meredith sans lever les yeux.

— Il vient d'Italie, il me semble, dit Bonnie.


Elena ne dit rien. Elle ne connaissait pas ce nom, elle n'avait aucune raison de le connaître.


— Il paraît qu'il est étrange, dit Bonnie.

— Le genre qui regarde longtemps et dit peu, dit Meredith.

— Les filles aiment les problèmes bien emballés.


Bonnie posa le menton dans sa main.


— Moi j'aime les problèmes bien emballés. Je suis peut-être un problème pour moi-même.

— C'est une découverte récente ? dit Meredith.

— C'est une découverte continue.


Elena sourit, un petit sourire, celui qui arrive parce qu'il arrive.


Le mardi matin, le corbeau était dans le cèdre de la cour du lycée.

Elena le vit en montant les marches, posé à mi-hauteur, immobile dans la lumière froide du matin, son plumage irisé qui ne ressemblait pas tout à fait à ce que des plumes normales auraient dû être. Bonnie était à côté d'elle.


— Il est bizarre, ce corbeau, dit Bonnie.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Je sais pas. Il est trop immobile. Les oiseaux normaux bougent tout le temps.


Elle plissa les yeux.


— On dirait qu'il regarde quelque chose.

— Il regarde sûrement les miettes de quelqu'un.

— Les miettes c'est par terre, dit Bonnie. Lui il regarde à l'horizontal.


Elle continua à regarder le corbeau.


— T'as remarqué qu'il est là depuis le premier jour de rentrée ? Je l'ai vu au moins trois fois dans des endroits différents.

— Les corbeaux se déplacent.

— Pas comme ça. Celui-là a l'air de savoir où il va.


Bonnie se retourna enfin.


— C'est peut-être rien. Mais j'ai eu une impression. Juste une seconde.

— Quelle impression ?

— Comme si quelqu'un me regardait en retour.


Elle haussa les épaules avec la légèreté de quelqu'un habitué à ses propres bizarreries.


— Bon. Allons être intelligentes.


Elles entrèrent dans le lycée.

Le couloir de l'aile A était plus animé que d'habitude. Les gens s'y attardaient, attirés par quelqu'un à regarder. Elena le perçut avant de comprendre pourquoi : une légère réorientation des attentions, la façon dont les conversations ralentissaient sans tout à fait s'arrêter, les têtes qui tournaient dans une même direction.

Stefan Salvatore était là.

Il avait son emploi du temps à la main, cet air des nouveaux qui cherchent leur salle sans vouloir le montrer, tout le monde avait cet air-là le premier jour, mais lui le portait différemment. Quelque chose dans sa façon de se tenir qui n'était pas tout à fait celle d'un lycéen ordinaire. Cette énergie retenue. Cette façon de ne pas prendre trop de place.

Elle l'avait vu depuis l'autre bout du couloir avant qu'il ne la voie.

Cheveux châtains, taille moyenne, un visage qu'elle ne pouvait pas encore détailler depuis cette distance mais qui attirait l'œil malgré soi, pas de la même façon que Damon, qui avait une beauté froide et trop précise, sculptée. Celui-là avait autre chose. Plus retenu, plus intérieur. Il portait des lunettes de soleil sombres, des Ray-Ban, qu'il n'avait pas ôtées en entrant. Et autour de lui des regards, Caroline quelque part sur sa gauche, avec cette posture d'intérêt qu'elle adoptait pour les nouveaux, qui ressemblait à un radar ajusté sur une fréquence précise.

Elena continua à marcher.

Elle le sentit avant qu'il se fige. Une légère modification dans l'air du couloir, la même densité qu'elle percevait depuis juillet sur certains endroits, certaines personnes, concentrée là, sur lui, d'une façon qui n'avait rien d'ordinaire. Puis il s'arrêta. Une fraction de seconde, à peine, avant de reprendre sa marche. Imperceptible pour quelqu'un qui ne regardait pas. Elle regardait.

Ce n'était pas la surprise d'un nouveau devant une fille dans un couloir. C'était autre chose. Son corps entier avait marqué une pause.

À la cantine, Bonnie attrapa le bras d'Elena.


— Tu l'as vu ?

— Oui.

— Et ? Il est pas... différent ?

— Oui, dit Elena. Il est différent.

— Je savais !


Bonnie était rayonnante.


— Je l'ai observé toute la matinée en bio. Il écoute comme s'il savait déjà tout mais qu'il s'en foutait pas quand même. Comme quelqu'un qui a de la mémoire pour des choses que les autres oublient.

— C'est très précis comme observation pour du bio.

— J'ai eu le temps de réfléchir. Le cours était long.


Meredith posa son plateau.


— Il vient d'Italie, dit-elle. Caroline a déjà trouvé le nom de sa famille dans les annuaires locaux du dix-neuvième siècle. Ça lui a pris moins d'une heure.

— Caroline est effrayante, dit Bonnie.

— Caroline est efficace, dit Meredith. Ce sont des choses différentes.


Elena mangea son déjeuner sans faire semblant de ne pas penser à ce qu'elle avait perçu dans le couloir. Cette fraction de seconde où il s'était figé. La densité autour de lui, réelle, mesurable à sa façon. Il n'était pas ordinaire, ça, elle en était certaine. Ce que ça signifiait, elle ne le savait pas encore.

Elle pensa au corbeau dans le cèdre. Présent, immobile, avec cette attention qui n'était pas animale.


Damon.


Il n'avait pas prévu de rester.

C'était la vérité la plus simple qu'il possédait sur la semaine écoulée, et elle devenait de plus en plus difficile à soutenir. Il était venu vendredi soir parce qu'elle était venue le chercher dans la forêt l'après-midi, elle avait parlé au vent sans savoir s'il entendait, et quelque chose là-dedans l'avait agacé suffisamment pour qu'il réponde. Voilà. C'était tout.

Évidemment.

Il marchait dans les rues de Fell's Church et les rues de Fell's Church ne méritaient pas qu'on y marche aussi longtemps. C'était une ville de province avec trois feux de circulation et un cimetière qui avait plus de personnalité que le reste. Dans des circonstances ordinaires il en serait reparti en deux jours.

Il était là depuis presque quatre mois.

La première chose qu'il avait su sur Elena Gilbert, c'était qu'elle résistait à l'hypnose. Il l'avait appris au cimetière le jeudi, en la regardant debout devant les pierres de ses parents. Il avait tenté par réflexe, de tester ce qu'il avait en face de lui, comme on tâte le terrain avant d'y poser le pied. Elle était revenue d'entre les morts deux mois plus tôt sur une ligne de force et il voulait mesurer ce que ça avait laissé. Elle avait résisté. Pas de façon spectaculaire, pas avec une contre-attaque consciente. Elle s'était simplement tenue dans le pouls de ses propres veines, soixante-deux battements, réguliers et ça avait suffi.

Il avait dit intéressant parce que c'était vrai, et parce que les autres mots disponibles lui paraissaient excessifs.

Il y avait eu ensuite la forêt. Elle était venue sans savoir s'il entendait, avait dit ce qu'elle avait à dire, et était repartie. Les corbeaux n'avaient pas à répondre aux questions. Lui, si.

Et le vendredi, elle l'avait regardé fixement comme on regarde quelqu'un qu'on a pris en faute, sans hostilité mais sans indulgence non plus, elle avait posé une règle et il l'avait accepté. Ce dernier détail l'irritait encore un peu. Damon n'acceptait pas les règles.

Cinq siècles lui avaient appris une chose sur les humains : ils craignaient ce qu'ils ne comprenaient pas. Elena Gilbert comprenait assez peu de choses sur ce qu'il était, et elle ne craignait rien. Ce n'était pas de la naïveté. C'était autre chose, quelque chose qui ressemblait à un choix délibéré de ne pas reculer, et Damon trouvait ça à la fois remarquable et profondément inconfortable.

Il s'arrêta devant les grilles du cimetière.

Il pensa à son sang.

Le sang humain avait des textures. Damon connaissait la palette complète, cinq siècles d'une matière première dont les nuances ne cessaient jamais d'être intéressantes, même si elles finissaient par se ressembler. La peur avait un goût d'acide et de précipitation. La tristesse, quelque chose de lourd et d'un peu rance. L'amour était la pire, trop sucré, collant, le genre de chose qu'on buvait deux fois avant de comprendre pourquoi on l'évitait.

Celui d'Elena n'avait pas de texture. Il avait une profondeur.

Comme si sous la surface ordinaire se trouvait une couche plus ancienne, quelque chose qui n'appartenait ni tout à fait au vivant ni tout à fait au mort, le résidu de ce qu'une ligne de force avait fait à son corps en juillet. Il avait bu des milliers de gens. Il n'avait jamais eu soif après avoir bu. Pas comme ça. Pas de cette façon-là, comme si la première gorgée lui avait appris ce que boire voulait dire et rendu tout le reste insuffisant par comparaison.

C'est pourquoi il s'était arrêté le samedi soir. Pas par vertu, Damon n'avait aucune vertu particulière à défendre les humains et s'en portait très bien. Il avait arrêté parce que la situation lui échappait, et il n'aimait pas ça. Il avait cinq siècles de pratique dans l'art de décider lui-même du moment. Il avait reculé.

Le dimanche soir, il savait ce qui l'attendait. Il y était allé quand même.

Il avait voulu s'arrêter. Il avait continué. Et elle avait posé la main sur son bras, légèrement, juste la paume. Il s'était arrêté.

Ce n'était pas la pression qui l'avait arrêté. C'était la légèreté. La façon dont elle n'avait pas eu besoin de l'en supplier. En cinq siècles d'existence, personne ne l'avait arrêté comme ça, sans force, sans peur, simplement en posant une main à l'endroit exact où il fallait la poser. C'était, objectivement, assez irritant.

Et puis il y avait eu autre chose. Un moment fugace où le flux s'était retourné dans les deux sens, où elle avait perçu des éclats qui étaient les siens sans qu'il l'ait voulu ni prévu. Il ne savait pas encore ce que ça signifiait, et il n'aimait pas ne pas savoir.

Différent, avait-il dit. Ce mot était insuffisant, mais il n'avait pas trouvé mieux.

Il se détourna des grilles.

Il pensait à Stefan. Il était dans le cèdre ce matin quand le nouveau s'était installé dans le couloir de l'aile A avec son emploi du temps, ses lunettes noires et cette façon de ne pas prendre la place qui était la sienne depuis cinq cents ans. Il avait vu le moment. La fraction de seconde où Stefan avait croisé Elena et s'était figé, imperceptiblement, pour tout le monde sauf pour quelqu'un qui le connaissait depuis les premiers jours de sa vie de vampire. Il connaissait ce regard. Il l'avait eu lui-même en mai.

Stefan n'était pas stupide. Il ferait la distinction entre Elena et Katherine. Probablement.

Damon se demanda, avec une honnêteté qu'il ne s'accordait que rarement, si lui-même l'avait entièrement faite.

Il reprit sa marche.

La ville était silencieuse à cette heure. Fell's Church dormait avec la conscience tranquille de quelqu'un qui ignore ce qui marche dans ses rues la nuit. Il y avait Stefan qui s'installait quelque part avec ses bonnes intentions et son appétit pour les complications. Une présence dans le périmètre qui n'avait pas disparu, seulement reculé. Les lignes de force sous la ville dont il fallait surveiller l'évolution.

Et une fille de dix-sept ans avec un foulard bordeaux et soixante-deux battements par minute qui avait traversé ce mardi sans sourciller.

Il trouva les bois avant l'aube et s'endormit dans les branches du vieux pin. Ce n'était pas la première fois qu'il dormait dans un arbre. C'était la première fois depuis longtemps qu'il avait une raison précise de rester dans le même endroit le lendemain.

Il ne décida pas ce qu'il en ferait.

Il dormit quand même.

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