Le Revers de L'Infini - Tome 4 : Infini
Chapitre 1 : Ouverture d’un dernier souffle
1897 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 01/01/2026 19:47
[Il existe un instant rare, presque imperceptible, où la bataille s’interrompt sans vraiment s’achever. Un battement suspendu, entre la chute et la reprise.
Le monde retient son souffle, non par espoir, mais parce que quelque chose a changé trop profondément pour être ignoré.
La lumière est encore là. Mais elle n’est plus rassurante. Ce qui s’est éveillé dans le domaine de Raku n’est pas une victoire. C’est une mutation.
Avec la naissance de Shirosae, l’Infini de Gojo Satoru a cessé d’être une technique solitaire.
Pour la première fois, ses fondations ont été ancrées hors de lui-même.
Agissant comme un régulateur externe, Shirosae absorbe, redistribue et stabilise les fluctuations normalement invisibles de l’Infini. Les micro-instabilités qui limitaient autrefois la durée et l’intensité de la technique sont désormais neutralisées.
Le résultat est sans précédent : un débit d’énergie maudite excédant les 200 %, maintenu sans rupture, sans surcharge, sans perte de cohérence.
L’Infini n’est plus seulement une barrière. C’est un système. Et dans ce monde où même les rois observent avant d’agir, une telle évolution ne passe jamais inaperçue. La guerre n’a pas repris.
Elle s’est simplement préparée à changer d’échelle... ]
Juste après la flash de lumière...
Un battement suspendu. Là où la déflagration a eu lieu, une lumière perce le ciel du domaine. Pas une explosion. Pas une attaque.
Une affirmation. Pure. Vive. Incontournable.
Elle fend la voûte noire comme une vérité trop longtemps contenue. Les nuages de malédiction se déchirent autour d’elle, repoussés, dissous, incapables de coexister avec cette clarté stable. Ce n’est pas une lumière qui brûle, c’est une lumière qui existe, et qui impose son existence. Tous la voient.
Les fléaux s’immobilisent. Certains hurlent. D’autres reculent, instinctivement, comme si une mémoire ancienne venait de se réveiller dans leurs chairs informes. Même les plus hauts rangs hésitent, leurs formes se fissurant sous l’impact d’une présence qu’ils ne comprennent pas.
Les exorcistes lèvent la tête. Ceux qui combattent sentent leur souffle se bloquer. Ceux qui vacillent sentent leurs jambes se raffermir. Ceux qui doutaient… doutent moins. Une pression invisible traverse le domaine, pas oppressive, mais structurante. Comme si l’espace lui-même venait d’être rappelé à l’ordre.
Le temps s’arrête une seconde. Pas parce qu’il est figé. Mais parce que tout écoute.
Au cœur de cette lumière, quelque chose s’est aligné. Quelque chose a cessé de vaciller. Et dans ce silence irréel, une certitude s’impose, muette mais absolue :
Le jeu a changé.
Dans les ruines, entre les fractures béantes du monde, Megumi et Souta avancent prudemment. Chaque pas résonne étrangement, comme si le sol hésitait encore à reconnaître leur poids. Autour d’eux, les débris semblent figés dans un instant suspendu, prisonniers d’une réalité en cours de réécriture.
Souta jette un coup d’œil à ses vêtements, encore imprégnés de l’ombre poisseuse du domaine. Le noir colle, s’accroche… puis se délite. Lentement. Comme de la cendre emportée par un souffle invisible.
— …Nos fringues ? murmure-t-il, à mi-chemin entre l’incrédulité et le soulagement.
Le tissu s’éclaircit sous ses doigts. Le blanc s’impose, net, stable. Pas une illusion. Une restauration.
Megumi, lui, ne regarde pas ses mains. Il lève les yeux vers le ciel fissuré. Une pulsation traverse son corps, profonde, familière. Pas une onde hostile, une résonance. Quelque chose circule à nouveau correctement dans le monde.
Il ferme brièvement les yeux, inspire.
— Elle est là, dit-il simplement. Elle protège encore.
Puis, après une seconde de silence, avec une certitude qui ne tremble pas :
— Et Gojo est de retour.
Un sourire discret, presque imperceptible, se dessine sur son visage. Pas de triomphe. Pas de soulagement excessif. Juste cette pensée, claire et solide : Ils ne sont plus seuls.
Au même instant, le domaine intérieur s’effondre sur lui-même comme un poumon ancien arrivé au bout de son dernier souffle.
Les parois vibrent, se plissent, puis se déchirent dans un craquement sourd, organique. Les couloirs se tordent, se croisent, se superposent un instant dans une géométrie impossible avant de céder.
Un carrefour brisé s’ouvre lentement, béant, avalant les restes du néant.
La lumière blanche laissée par Shirosae palpite une dernière fois. Puis elle se dissipe.
Pas brutalement, comme une expiration tenue trop longtemps, relâchée avec douceur.
Des décombres jaillit une silhouette. Gojo avance. Droit. Calme. Terriblement présent. Autour de lui, les fragments du domaine flottent encore dans l’air, suspendus hors du temps. Des éclats de réalité morte, translucides, dérivent comme des lucioles prises dans un courant invisible. Aucun ne l’effleure. L’espace s’écarte à son passage, docile. Il s’arrête un instant. Regarde le vide qui se referme derrière lui.
Puis, à mi-voix, presque pour lui-même :
— À seize ans… j’ai cru voir l’Infini.
Un sourire discret, sans arrogance. Un souvenir lointain.
— Une beauté trop vaste. Trop haute pour moi.
Il reprend sa marche. Le sol noirci se fissure sous ses pas, non par violence, mais par incompatibilité.
— Mais c’était rien…
Sa voix est calme. Posée. Irréfutable.
— Maintenant…
Chaque pas qu’il fait laisse derrière lui une traînée blanche, lumineuse, comme si la réalité elle-même gardait la mémoire de son passage.
— …je suis dedans.
Le manteau d’Infini ondule doucement autour de ses épaules, fluide, silencieux. Il ne protège pas Gojo. Il l’exprime. Et dans le silence revenu, une certitude s’impose, lourde et irréversible : Ce n’est plus un homme qui traverse l’Infini. C’est l’Infini qui avance avec lui.
Un peu plus loin, une silhouette se fige. Puis se retourne d’un coup sec. Yuta plisse les yeux, comme s’il craignait que la scène se dissolve s’il clignait trop fort. Son souffle se bloque dans sa poitrine. Une seconde passe. Puis ses pupilles s’écarquillent.
— …Satoru… ?
Sa voix tremble malgré lui.
— C’est vraiment toi… ?
Gojo lui répond par un sourire en coin, fatigué mais indéniablement réel.
— Ouais. Pas une illusion. Pas un tour du domaine. Moi.
Il s’avance. Chaque pas impose le silence autour d’eux. Lorsqu’il arrive à sa hauteur, il pose une main légère sur son épaule, un geste simple, presque banal, mais chargé de tout ce qu’il n’a jamais dit.
— Yuta… écoute-moi bien.
Son regard devient sérieux. Lucide.
— Trouve Aya. Protège-la.
Il marque une pause. Le mot suivant pèse plus lourd que les autres.
— Elle est la clé, maintenant.
Yuta serre les dents. Son cœur cogne.
— Et toi… ?
Gojo incline légèrement la tête, comme si la réponse était évidente.
— T’es le seul en état d’assurer ça. Pas parce que t’es le plus fort. Parce que tu tiens encore debout quand les autres vacillent.
Yuta avale difficilement sa salive.
— …Tu vas où ?
Gojo se détourne déjà. Le manteau d’Infini glisse derrière lui comme une traîne silencieuse. Sans ralentir, il lance par-dessus son épaule, d’un ton presque léger :
— J’ai un rencard à honorer.
Un pas. Puis un autre.
— Sukuna m’attend.
Un sourire se dessine, plus tranchant.
— Et j’ai horreur d’être en retard.
Il s’arrête une fraction de seconde. Juste assez pour que sa voix change. Plus grave. Plus nue.
— Je compte sur toi, Yuta.
Il ne se retourne pas.
— T’es notre dernier bouclier.
Gojo s’éloigne. Sa silhouette se fond dans la lumière résiduelle, avalée par l’espace distordu.
Yuta reste immobile. Le poing serré. Le regard fixé droit devant lui. Puis, dans un souffle presque inaudible :
— …Reviens-nous.
Gojo ne répond pas à haute voix. Il n’en a pas besoin. Mais dans son esprit, la pensée claque, nette, irrévocable. Pas une bravade. Pas une prière.
{J’ai pas l’intention qu’il en soit autrement.}
Ce n’est pas de l’orgueil. C’est une décision. Au-dessus de lui, l’espace frémit. La lumière se plie, se condense. Puis une silhouette fend l’air. Immense. Sereine. Drapée d’une clarté si pure qu’elle semble faire reculer le néant lui-même.
Shirosae. Elle ne touche pas le sol. Elle n’en a pas besoin. Sa présence seule stabilise l’espace, comme si l’Infini respirait mieux en sa compagnie. Les particules lumineuses gravitent autour d’elle, lentes, presque respectueuses.
Gojo lève les yeux. Un sourire discret, rare, sincère, remonte sur ses lèvres. Pas celui du provocateur. Pas celui du monstre le plus fort. Celui de quelqu’un qui n’avance plus seul.
—{Allons-y ensemble, Aya.}
Un battement. Puis, plus doux. Plus grave.
—{D’accord ?}
La lumière de Shirosae pulse une fois. Un assentiment silencieux.
Et pour la première fois depuis longtemps, Gojo Satoru ne marche pas devant. Il marche avec.
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Dans la salle de l’échiquier, Raku réapparaît sans bruit. L’espace se referme autour d’elle comme une pensée contrariée. Elle lève lentement les yeux vers la voûte inexistante du domaine. Là-haut, à travers les strates du néant, la lueur persiste. Blanche. Stable. Insolente.
Une lumière qui refuse de mourir. Ses traits se figent. Ce n’est ni de la colère, ni de la panique. C’est du doute.
— …La lumière n’a pas sa place sur un champ de ruines…
Sa voix est basse, presque blessée. Comme si le monde venait de lui désobéir pour la première fois.
Elle s’approche de l’échiquier. Le plateau de marbre noir l’attend, immobile, couvert de cicatrices fines, traces de parties antérieures, de mondes déjà brisés. Les pièces sont là. Certaines absentes. D’autres fissurées. Mais le jeu continue.
Raku se penche au-dessus du plateau. Ses doigts effleurent les pièces sans les toucher encore. Elle observe. Calcule. Recompose mentalement chaque trajectoire possible.
— Puisque tu n’as pas voulu me rejoindre…
Un souffle. Ses yeux dorés se durcissent.
— …je vais t’éteindre.
Elle déplace une première pièce noire. Le son sec du marbre résonne comme un verdict. Puis une deuxième. Plus loin. Plus agressive. Les lignes changent. Les équilibres se rompent. Ce n’est plus une partie de contrôle, c’est une exécution planifiée. Elle ne joue plus pour comprendre. Elle joue pour terminer. Chaque mouvement est précis. Définitif. Aucun retour possible. Aucun sacrifice inutile.
Raku redresse lentement la tête. Son regard ne quitte plus l’échiquier, mais on sent que son attention dépasse désormais le plateau.
— Finissons-en…
La lumière, au loin, palpite encore. Mais désormais, le jeu a changé de rythme.