Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 1 : Le Jugement des Miroirs

2845 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/01/2026 15:44

Quand l’écho du Violet s’éteint, le silence qui suit n’a rien de rassurant. Il ne repose sur aucun répit, aucune victoire nette. C’est une tension suspendue, vibrante, comme une corde qu’on tend trop longtemps. Et tout autour, le décor s’effondre… puis renaît.

 

Le roi noir a été abattu. Mais ce n’est pas la fin. C’est juste un changement de plateau...




ARC 5 : Le Pacte





Chapitre 1 — Le Jugement des Miroirs




Après le discours de Raku, Aya se fige. Pas comme quelqu’un qui a peur. Comme quelqu’un qui comprend. Un froid brutal lui traverse la nuque, descend le long de sa colonne, s’enroule autour de son cœur. Ce n’est pas une sensation physique, c’est pire. C’est une certitude qui s’impose sans demander la permission.

La voix… Elle l’a entendue. Pas avec ses oreilles. Avec ce qu’il lui reste d’âme. Elle s’adresse à eux.


Sa gorge se noue. L’air devient trop épais pour passer normalement. Aya inspire, mais l’angoisse reste coincée, lourde, comme une pierre.

— Ça veut dire quoi… ?

Sa voix est basse, presque absente. Elle serre sa peluche contre elle, trop fort, comme si le tissu pouvait empêcher quelque chose de s’arracher à l’intérieur. Son regard glisse vers l’horizon déformé du domaine. Le damier respire. Les cases se déplacent. Les lignes se réécrivent.


— Elle parlait pas… dans le vide…

Sa voix tremble enfin.

— Elle parlait d’eux …

Puis le nom lui échappe, comme un aveu qu’elle ne voulait pas formuler.

— …Megumi…

Une pause.

— …et Souta ?


Le doute se mue en peur réelle. Pas une peur vague, une peur ciblée. Celle qu’on ressent quand on comprend que quelqu’un d’autre est en train d’être enfermé pendant qu’on respire encore. Aya ferme brièvement les yeux. Et dans cet instant suspendu, quelque chose en elle se rassemble. Pas de la force. Pas du courage. Juste le désespoir suffisamment clair pour devenir un ordre.


Dans sa tête, la pensée fuse, nette, brûlante, sans hésitation :

Shirosae. Trouvez-les.


Ce n’est pas une supplique. C’est un lien. Aussitôt, la lumière céleste réagit. L’éclat blanc se détache du ciel du domaine, fend l’espace comme une flèche silencieuse, traverse les lignes brisées du plateau Là où les cases se plient, la lumière les force à céder. Là où l’ombre tente de mentir, elle révèle.

Shirosae s’élance. Et pendant une fraction de seconde, Aya sent le lien vibrer, fragile, tendu à l’extrême, comme un fil lumineux jeté au-dessus d’un abîme.


— Trouve-les… murmure-t-elle, presque inaudible.

Ses doigts tremblent autour de la peluche.

 


—-

 


Dans un autre lieu du domaine, Rin perçoit les échos à son tour. Pas comme une voix claire. Plutôt comme une vibration désagréable, un grincement dans la tête, un arrière-goût amer qui s’accroche au fond du crâne. Elle grimace aussitôt, mains sur les hanches, posture agressive comme un réflexe de survie.


— Sérieux… ?

Elle lève les yeux vers le brouillard mouvant, exaspérée, puis lâche d’une traite, la voix claquante :

— Ils sortent, ils respirent cinq minutes… et ils se refont piéger direct ?!

Elle secoue la tête, incrédule.

— Non mais c’est pas possible… C’est le clan des boulets ou quoi ? J’vous jure, ces deux-là, c’est pas des exorcistes, c’est un concept à eux tout seuls !


Sa colère masque à peine l’inquiétude. Ses yeux fouillent le décor, ou plutôt ce qu’il en reste. Le brouillard noir s’épaissit, se replie sur lui-même, avale les distances. Les murs semblent changer de place dès qu’on détourne le regard.

— Tss… On voit que dalle…

Elle claque la langue, déjà à cran.

— Ça me saoule déjà.


À côté d’elle, Sho laisse échapper un soupir fatigué. Un soupir long, usé, qui porte tout ce qu’il n’a plus l’énergie de formuler.

— Ouais…

Il passe une main dans ses cheveux, le regard fuyant un instant.

— J’ai qu’une envie, c’est qu’on sorte enfin d’ici. Genre vraiment. Sans surprise. Sans piège. Sans voix chelou qui te chuchote ton prénom.


Un silence s’installe, aussitôt brisé par la voix basse et mesurée de Nanami.

Gardez votre calme.


Il ne parle pas fort. Il n’en a pas besoin. Son ton impose naturellement l’attention. Son regard glisse sur les dalles du sol, qui changent subtilement de teinte, de texture, comme si elles respiraient sous leurs pieds.

Ce territoire est conçu pour provoquer des réactions impulsives, poursuit-il, analytique.

Si nous cédons à l’agacement ou à la précipitation…


Il marque une pause, ajuste légèrement ses lunettes.

Alors nous jouerons exactement le rôle qu’elle attend.


Rin souffle par le nez, mais ne répond pas. Elle serre les poings, consciente qu’il a raison, ce qui l’agace encore plus.


Un peu en retrait, Todo n’a pas bougé. Bras croisés, posture massive, il fixe droit devant lui, là où les lueurs noires se condensent. Là où le brouillard semble se plier autour d’une forme plus stable. Plus volontaire.

La Palais À peine visible. Mais indéniable.


— …Son trône est là, finit-il par dire, la voix grave, presque calme.

Il ne détourne pas les yeux.

— Droit devant.


Sho suit son regard, avale sa salive.

— Sérieux… ? C’est censé être rassurant ou flippant ?


Todo esquisse un rictus sans humour.

— Ni l’un ni l’autre.

Il inspire lentement.

— Reste à savoir comment on l’atteint… sans finir avalés par l’échiquier.


Rin claque des doigts, un sourire dangereux étirant ses lèvres.

— Bah on va improviser. Comme d’habitude.


Nanami ferme brièvement les yeux.

J’avais peur que tu dises ça.


Le brouillard pulse. Le sol change subtilement de configuration. Et quelque part, très loin, ou très près ; la Reine observe ses pièces s’agiter.

 


 


Plus loin, Gojo reste immobile, debout au centre d’une dalle qui pulse faiblement sous ses pieds. Une case. Blanche. Puis noire. Puis autre chose encore. Les bras croisés, l’air grave, il observe.

Les lignes d’énergie sont… fausses. Pas inexistantes. Contradictoires. Elles se chevauchent, se contredisent, s’annulent puis réapparaissent ailleurs, comme si le domaine refusait délibérément d’être compris. Trop d’informations. Trop vite. Trop mal.


Son Sixième Œil capte tout, et c’est précisément le problème. Les données affluent sans hiérarchie, sans logique stable. Les distances se replient. Les intentions se fragmentent. Chaque micro-variation du Néant d’Ébène génère mille interprétations possibles.


Son front se plisse. Une veine bat à sa tempe. Sous ses pieds sa case s’illumine d’un coup.

— …Génial.

Il ferme les yeux un instant, pour couper le flux. Forcer le silence. Faire taire l’Infini.

— Ok… je vais prendre… Le jeu commence…


Il n’a pas le temps de finir sa pensée. Quelque chose heurte sa perception. Pas une attaque.

Pas une technique. Une présence. Familière. Détestée. Inévitable. Son cœur tressaille une fraction de seconde, pas de peur. De reconnaissance. Il ne bouge pas. Mais il voit même les yeux clos. À quelques mètres devant lui, au-dessus du damier, l’air se condense. Une silhouette se dessine lentement, comme une image mal projetée, suspendue entre deux réalités.


Des yeux rouges, brillants comme des braises. Des bras croisés. Une posture arrogante, insupportablement connue : Sukuna. Ou plutôt… ce qu’il en reste. Une image. Une illusion.

— Je t’avais dit que je reviendrais, glisse la voix, étirée, sifflante, le sourire fendu comme une plaie qu’on rouvre volontairement.


Gojo ne recule pas. Il ne sourit pas non plus. Ses poings se referment lentement. Un muscle tressaille dans sa joue. Sa voix tombe, sèche, coupante.

— Tu parles beaucoup… pour un cadavre fictif.


L’illusion ricane. Pas avec une bouche. Avec l’espace lui-même.

Fictif… ?

La silhouette se met à tourner autour de lui, lentement, comme un vautour au-dessus d’un feu mourant. Elle glisse, flotte, évite soigneusement un cercle invisible autour de Gojo.

— Tu veux tester si c’est vrai ?

Elle s’arrête. Puis descend. Se pose entièrement sur le damier. Un pas en avant.


Gojo incline légèrement la tête. Un frisson lui remonte l’échine, pas de peur, mais d’alerte. Son ton reste calme, presque las.

— Tu sais quoi, Sukuna ?

Il entrouvre un œil. Une lumière bleue y pulse, instable, presque brisée.

— T’as jamais été le pire, finalement.

Un souffle. Un silence tendu.

— Elle… là-haut…

Il désigne vaguement l’espace, sans lever la main.

— Elle te ridiculise à une main.


Le rire de l’illusion éclate. Long. Mauvais. Rauque. Il résonne dans tout le plateau, glisse entre les cases, s’insinue dans les angles morts.

— Je te l’ai dit… Elle me surpasse…

Puis, brutalement, le simulacre lève les bras.

— Tu te souviens de ça… ?


Le monde se déchire. Des lames. Une pluie de lames. Pas des illusions vagues, des attaques précises, calibrées, mémorisées. Trajectoires parfaites. Angles exacts. Timing impeccable.

Ciblées vers son flanc. Gojo réagit : trop tard. Une lame traverse l’espace, fend l’air, perce la lumière de l’Infini. Une seconde suit. Puis une troisième. La douleur explose dans son abdomen. Brutale. Fulgurante. Intime.


Son souffle se coupe net. Son torse se plie malgré lui. Le sol vacille. Le monde bascule Pendant une fraction de seconde… 2018. Le moment de "sa mort". La sensation est trop juste. Trop fidèle. La mémoire musculaire hurle que c’est réel. La dalle sous ses pieds cède. Il chute.


Un éclair blanc. La gravité se retourne. Il roule, heurte, glisse, traverse une autre case qui se dissout sous son poids. Encore une chute. Encore un piège.

Le rire de Sukuna éclate, aigu, triomphant, résonnant sur tout l’échiquier comme une cloche fêlée.

Puis… plus rien.


Gojo s’écrase sur une surface instable. Il halète, une main plaquée contre son flanc, les doigts crispés. Ses lunettes sont de travers. Sa respiration est courte, heurtée.

— …C’est pas réel…

Il ferme les yeux une seconde. Inspire. Force le calme.

— C’est pas réel…


Mais la douleur, elle, brûle. Elle pulse. Elle ment parfaitement. Et c’est bien ça, le piège.


 

La case suivante ne lui accorde aucun répit. Sous son dos, le sol se déplie comme une paupière qu’on force. Les lignes du damier se dissolvent. Les couleurs se diluent. Puis, le monde se fige. Rouge.


La chaleur le frappe avant même l’image complète. Une chaleur ancienne. Grasse. Poisseuse.

L’odeur de chair brûlée. De bois calciné. De peur. Un bâtiment en flammes. Des cris. Des silhouettes qui courent sans issue. Du sang qui macule les murs comme une signature.


Le massacre du Culte Astral.


Gojo le reconnaît avant même de vouloir détourner les yeux. Et là… au centre.

Lui.

Plus jeune. Les cheveux en bataille. Les yeux déments, trop ouverts. Un sourire étiré au-delà du raisonnable. Le visage éclaboussé de sang qui n’est pas le sien. Autour, des corps. Beaucoup trop de corps. Alignés, disloqués, abandonnés comme des objets cassés.

Le sol colle sous les pas. Et devant lui…

 

Suguru Geto.


Pas celui qu’il a combattu. Pas celui qu’il a perdu. Celui d’avant. L’adolescent. Le meilleur ami. Calme. Droit. Les mains dans le dos. Le regard sombre mais intact. Aucune colère. Aucun reproche crié. Juste… une lucidité mortelle.


— Tu m’as jugé, Satoru.

Sa voix est neutre. Presque douce. Elle tranche pourtant plus sûrement qu’une lame. Il avance lentement, ses sandales crissant sur les débris.

— Quand j’ai décidé de tuer les non-exorcistes, tu m’as condamné.

Il s’arrête à quelques pas. Son regard s’ancre dans celui de Gojo. Glacial. Stable.

— Mais toi…

Un pas de plus.

— …tu les as massacrés.

Le mot tombe. Sec. Définitif.

— Pour venger une seule enfant.


Gojo ne bouge pas. Mais ses doigts tremblent.


Geto incline légèrement la tête, comme s’il examinait une pièce défectueuse.

— Tu n’as pas protégé la vie.

Il désigne les cadavres autour d’eux, d’un geste lent.

— Tu as hurlé ta peine dans le sang.


Il recommence à tourner autour de Gojo. Chaque pas résonne trop fort. Comme si le décor lui-même retenait son souffle.

— Et ensuite ?

Sa voix ne monte jamais. Elle s’insinue. Elle s’installe.

— T’as fait quoi, Satoru ?

Un silence. Puis :

— Tu t’es caché.

Il s’arrête derrière lui.

— Derrière ton titre.

Un souffle à l’oreille.

Le plus fort.


Un léger rire. Sans joie.

— Tu l’as répété. Encore. Et encore. Comme un mantra. Comme une excuse.

Geto repasse devant lui. Le fixe droit dans les yeux.

— Tu l’as dit si fort… qu’à la fin…

Il se penche légèrement.

— …t’as fini par y croire.


Le décor pulse. Les flammes se figent. Les cris deviennent sourds, étouffés, comme entendus sous l’eau. Gojo serre les poings à s’en faire blanchir les jointures. Il voudrait répondre. Rétorquer. Crier que ce n’est pas pareil. Mais le domaine ne le laisse pas parler.

 

Un reflet s’allume. Pas brutalement. Pas comme une illusion agressive. Il s’installe.


Un miroir sans cadre, suspendu dans le vide, parfaitement lisse. Et dedans : Gojo adulte. Bandeau sombre. Le sourire insolent, calculé, celui qu’il porte comme une armure sociale. Celui qui rassure les autres. Celui qui ment très bien.

Le reflet penche légèrement la tête, comme s’il observait un inconnu.


Derrière lui, Geto reprend la parole.

— Tu m’as condamné pour ma haine, Satoru…

Sa voix n’est plus accusatrice. Elle est fatiguée. Lucide. Il baisse les yeux un instant, puis les relève.

— …mais tu l’as utilisée comme carburant.


Le reflet de Gojo sourit un peu plus. Pas de joie. Juste ce rictus maîtrisé. Celui qu’il sort quand il refuse de s’arrêter.


Geto s’avance jusqu’au miroir. Il ne regarde pas Gojo réel. Il regarde celui-là.

— Tu l’as emballée dans des blagues. Dans de l’arrogance. Dans un rôle.

Sa main se lève, effleure presque la surface réfléchissante sans la toucher.

— Alors dis-moi…

Un murmure. Presque tendre. Presque fraternel.

Qu’est-ce qui nous sépare, toi et moi ?


Gojo serre les dents. Ses poings tremblent. Pas de rage. Pas de peur. Quelque chose de pire : l’absence de réponse. Il ouvre la bouche. Rien ne sort. Le silence pèse comme une condamnation.


Geto relève une dernière fois les yeux vers lui. Son regard n’a plus de reproche. Juste une constatation sèche, définitive.

— Tu n’es pas le plus fort.

Une pause. Un battement de cœur.

— Tu es juste celui qui s’efforce de croire qu’il l’est.


Le miroir explose. Pas en éclats coupants. En fragments de lumière qui se dissolvent avant de toucher le sol. Le décor se désagrège avec lui. Les flammes s’éteignent. Les cadavres s’effacent. Suguru Geto disparait. Les souvenirs se déchirent comme des pages trop souvent relues.


Le sol cède. Gojo chute. Mais il ne tombe pas dans un piège. Ni dans une illusion. Il tombe dans le rien. Pas de formes. Pas de couleurs. Pas de bruit. Un vide pur. Absolu. Un espace sans direction ni repère, où même le concept d’avancer devient flou. Il est debout. Ou peut-être pas.


Et dans ce néant, une voix s’élève. Celle de Raku. Calme. Égale. Pas triomphante.

— On tombe rarement quand on affronte les autres, Satoru…

Un silence. Profond. Intentionnel. Puis, plus bas. Plus intime.

…on tombe quand on se regarde vraiment.


Gojo reste immobile. Il respire. Mais pour la première fois depuis longtemps… il ne sait plus s’il avance, ou s’il est simplement resté là, figé au centre de lui-même.


La voix de la Reine résonne alors dans tout le domaine, claire, implacable :


Échec au Roi.


Et l’échiquier, quelque part au-dessus de tout cela, referme lentement ses cases...


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