Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 2 : L'Échiquier du doute

3005 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/01/2026 19:08

[ NOTE ]


Avant de paniquer ou de hurler au complot… Vérifiez juste un truc : vous avez bien lu le chapitre précédent. Sinon, forcément, vous allez rater le coup. - Zenin Maki






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Aya entend. Ce n’est pas seulement un son. C’est une certitude qui s’abat. Son souffle se coupe net. Un frisson violent lui remonte l’échine, comme si quelque chose venait de glisser sous sa peau.

— Quoi… ? Qui… Satoru… ?

Sa voix se brise en plein mot. Elle secoue la tête, comme pour chasser l’idée, mais elle ne part pas. Elle s’accroche. Lourde. Inacceptable.

— Non… non… c’est pas possible…

Elle se replie davantage contre le sol damier, genoux ramenés contre elle. Sa peluche est écrasée contre sa poitrine, ses doigts blancs crispés dans le tissu. Son bras blessé tremble, pulsant d’une douleur sourde qui répond étrangement à celle qui lui serre le cœur.

— Pas lui… pas maintenant…



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Plus loin, Megumi tire sur les mains d’ombre qui l’enserrent. Elles grincent, vibrent, mais ne cèdent pas. Il lève la tête, le regard dur, tentant de percer les couches mouvantes du domaine.

—{Merde…}

Ses mâchoires se serrent.

—{Faut aller l’aider. Tout de suite.}

Il force encore, les veines saillant sur ses avant-bras, mais les mains noires s’enfoncent davantage, comme si le plateau réagissait à sa volonté pour le briser.


À côté de lui, Souta ne lutte même plus. Il est adossé à une case noire, les mains remontant jusqu’à ses épaules, son regard calme, trop calme.

{On n’y arrivera pas comme ça…}

Il ferme un instant les yeux, souffle lentement.

—{Déjà, faudrait qu’on arrête d’être des pions.}



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Un peu plus loin, Jin fait tournoyer les flammes autour de ses poings. Elles crépitent, impatientes, mordent l’air, mais ne trouvent rien à consumer. L’échiquier absorbe la chaleur comme un gouffre affamé.

—Ça commence sérieusement à me chauffer…

Ses épaules sont tendues, son regard suit les cases qui s’illuminent puis s’éteignent, comme si le plateau se moquait d’eux.


Jun se place à ses côtés, les traits fermés, le regard bleu presque coupant tant il est concentré. Elle serre les poings, chaque muscle prêt à exploser.

— C’est quoi le truc, là… ? On peut pas bouger ? Sérieusement ?

Sa voix claque, mais le domaine ne répond pas. Ou plutôt… il répond trop bien.


Devant eux, Maki s’avance d’un pas mesuré sur sa case. Elle ne panique pas. Pas encore. Son regard balaye le damier, calcule, compare. Chaque fissure, chaque variation de lumière est enregistrée.

— Regardez bien.

Elle pointe une case qui vient de s’illuminer faiblement avant de s’éteindre.

— Visiblement, on ne bouge que quand notre case s’allume.

Elle lève lentement la tête, les mâchoires serrées.

— Et ça, c’est pas un hasard. C’est un tour par tour.

Un silence tendu.

— Logiquement, le tour revient toujours à l’un d’entre nous…

Elle marque une pause, le regard dur, presque amer.

— …mais le plateau est truqué.


Aya relève lentement la tête vers elle, les yeux humides.

— Truqué… comment… ?


Maki inspire profondément.

— Parce que quelle que soit la pièce qui avance… la Reine a déjà prévu la fin.


Le damier pulse doucement sous leurs pieds.

Noir.

Blanc.

Noir.

Comme un cœur malade.


— On joue, murmure Maki. Mais on est censés perdre.

Et quelque part, dans le Néant d’Ébène, la Reine sourit.


 

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La case de Sho s’illumine sans prévenir. Pas une lumière franche, non. Un blanc sale, pulsatile, qui s’étale sous ses pieds comme une peau vivante. Le damier gémit doucement, un son presque organique, comme si quelque chose respirait juste en dessous.


Puis la voix s’élève. Douce. Trop douce. Avec cette intonation faussement pédagogique qui donne envie de reculer.

Le fou blanc… Tu ne peux bouger qu’en diagonale… Choisis bien ta direction…

Un léger rire accompagne la phrase. Pas moqueur. Pas cruel. Un rire patient. Celui de quelqu’un qui sait déjà comment ça va finir.


Le silence retombe aussitôt, épais, oppressant.


Sho serre les dents. Son fouet crépite dans l’air, déployant une étincelle d’énergie comme pour se rappeler qu’il est encore là, qu’il existe encore hors de ce jeu de merde.

T’as toujours pas le cran de venir te battre en face… marmonne-t-il, la voix plus rauque qu’il ne l’aurait voulu.


Il tourne lentement sur lui-même. Observe. Devant lui, deux diagonales possibles. Derrière, le vide mouvant. Autour, les cases respirent, certaines s’enfoncent imperceptiblement, d’autres vibrent comme si elles attendaient son choix.


— Évidemment… souffle-t-il. Toujours des choix pourris.

Il ferme brièvement les yeux, inspire.

— Bon…


Il avance. Un pas de côté. Diagonal. Vers le centre droit du plateau. Dès que son pied quitte la case d’origine, le monde décroche. La gravité hésite. L’horizon se plie. Les lignes droites deviennent obliques, puis disparaissent. Sho a l’impression que son corps est tiré dans plusieurs directions à la fois, comme si chaque version possible de lui tentait de prendre le contrôle.


La voix de Raku revient, flottante, amusée, presque affectueuse :

Un fou sur l’échiquier… Si facile à égarer…


Le sol se fissure sous ses pieds. Des mains surgissent des cases voisines, trop longues, trop fines, leurs doigts effleurant ses chevilles sans le saisir vraiment, comme pour lui rappeler qu’elles peuvent. Des murs se dressent brutalement autour de lui… puis se dissolvent aussitôt, remplacés par un brouillard épais, poisseux, chargé d’images.


Des visions. Pas des souvenirs nets. Des souvenirs salis. Des regards détournés. Des silences trop longs. Des missions ratées. Des corps qu’il n’a pas pu protéger. Des voix murmurent son nom, pas pour l’appeler, mais pour l’user.


« Toujours en retard… »

« Pas assez fort… »

« T'es vraiment qu'un clown… »

« Pourquoi c’est toi qui es revenu… ? »


Sho chancelle. Son fouet tombe lourdement au sol. Il porte ses mains à sa tête, comme s’il pouvait empêcher les images de s’y enfoncer.

— Non… non… c’est faux… Personne n’est mort…

Sa respiration s’accélère. Son cœur cogne trop vite.

— C’est pas réel… c’est pas réel…


Mais le domaine s’en fout de ce qui est réel. Il ne nourrit que ce qui fait mal. Le brouillard se referme. Le son disparaît. Plus de damier. Plus de voix. Plus de sol. Juste le noir. Un noir épais, conscient. Et dans ce noir… des yeux. Des dizaines. Des centaines. Immobiles. Ouverts. Fixés sur lui. Pas de colère. Pas de menace. Seulement une attente terrible.



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Rin depuis son coin de l’échiquier fronce les sourcils, plisse les yeux jusqu’à en avoir mal. Elle avance d’un pas, puis s’arrête net, comme si le sol pouvait se refermer sous elle à la moindre erreur.

SHO ! T’ES OÙ ?! ÇA VA ?!

Sa voix ricoche contre les parois invisibles, se déforme, revient trop vite, trop vide. Pas d’écho humain. Juste le domaine qui avale le son.

SI TU M’ENTENDS, DIS-NOUS CE QUE TU VOIS !


 

Rien. Pas même un souffle.


Rin serre les poings. Ses épaules se tendent. Elle se tourne vers Nanami, la mâchoire crispée, le regard moins bravache qu’elle ne voudrait.

— …J’aime pas ça. J’suis pas rassurée du tout.


Nanami fixe l'obscurité, mâchoires crispée, il remonte ses lunettes de façon presque mécanique. Il ne sait plus quoi répondre, cette fois… Car cette inquiétude, il la partage aussi.

 


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Ailleurs, Jun se hisse légèrement sur la pointe des pieds, comme si ça pouvait l’aider à percer ce damier maudit. Son regard fouille l’obscurité mouvante, les cases qui respirent encore à l’endroit où Sho se tenait.

— …C’était qui, le fou ?…

Sa voix trahit une hésitation qu’elle déteste.


Maki répond à Jun sans hausser la voix, presque mécaniquement, comme si poser les mots pouvait empêcher le pire.

— Le fou blanc… de mémoire… c’est Sho.


Le nom tombe lourdement. Un silence épais s’installe.



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Sho, lui, n’entend plus rien. Plus de voix. Plus de plateau. Plus de groupe. Il est recroquevillé sur lui-même, genoux contre la poitrine, bras serrés autour de sa tête, comme un gamin enfermé dans un cauchemar trop grand. Le noir l’enveloppe, le presse, le regarde. Il ferme les yeux, comme si ça pouvait l’effacer.



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Jun baisse lentement la tête. Ses doigts se crispent contre sa paume.

— On sait même pas s’il a vraiment bougé… Ou si… si elle l’a déjà fait disparaître.


Maki grince des dents. La frustration, la rage, tout remonte d’un coup.

— Je suis différente, moi.


Tous les regards se tournent vers elle.


— Elle m’a dégagée du domaine à cause de mon absence d’énergie maudite. Peut-être que… peut-être que je peux forcer quelque chose. Passer là où vous pouvez pas.


Panda secoue la tête aussitôt, trop vite, trop fort.

— Non. Maki, non. Fais pas ça.

Il s’approche d’un pas, massif, protecteur.

— Là, maintenant ? Elle te tuera. Sans réfléchir. Ce domaine, c’est son terrain.


Toge lève légèrement la tête, la gorge encore fragile bien que guérie par Shirosae. Sa voix est basse, inquiète, presque un avertissement.

— …Bonite séchée…


Yuta, tendu comme une corde prête à rompre, se tourne vers Aya. Ses yeux cherchent une réponse, n’importe laquelle.

— Aya… Est-ce que tu perçois quelque chose avec ton shikigami ? Même un fragment ?


Aya serre sa peluche contre elle. Ses traits se ferment, concentrés, douloureux. Elle secoue lentement la tête.

— Je lui ai demandé d’y aller… Mais… je vois rien. Et… le second fou c’est Souta alors… On sait même pas qui …

Elle ferme les yeux, inspire difficilement.

— Juste… du noir. Comme si… comme si quelqu’un avait éteint la lumière de l’intérieur.

Ses lèvres tremblent. Elle murmure, plus pour elle-même que pour les autres :

(Trouve-les…)


Dans le néant du domaine, loin d’eux, Shirosae avance encore. Sa lumière fend l’obscurité, mais ici, même elle semble hésiter. Le noir ne recule pas. Il absorbe. Il brouille les contours. Chaque battement de ses ailes se perd dans un espace sans repère. Pour la première fois, le shikigami céleste avance… à l’aveugle.

 

La voix de Raku glisse de nouveau entre les cases, plus nette, plus proche. Elle ne vient plus d’un point précis : elle est partout à la fois. Dans le sol. Dans l’air. Derrière les paupières.

C’est donc à mon tour…


Un silence s’étire. Calculé. Insupportable. Puis, presque amusée :

Et si je séparais certains petits pions… trop proches les uns des autres…


Un frisson parcourt le plateau.


La case sous les pieds de Jin se fissure d’un coup sec. Pas d’avertissement. Pas de montée en tension. Juste une trahison brutale du sol.

Qu…


Le plateau cède. Jin chute. L’espace s’ouvre sous lui comme une gueule noire. Pas une chute verticale, une aspiration. Le monde se retourne, l’air se tord, la lumière se replie sur elle-même. Un battement de cœur.

Puis Jin est rejeté. Il s’écrase lourdement sur une autre case de l’échiquier. Seul. Le décor autour de lui est différent. Plus étroit. Plus sombre. Les cases ici ne respirent pas : elles attendent. Ses mains s'enflamment.

MAIS PUTAIN ! JUN ! TU M’ENTENDS ???


Sa voix ricoche. Se déforme. Revient trop vite, trop creuse. Aucun écho humain.


De l’autre côté du plateau, Jun voit la scène. La case qui s’effondre. Le vide qui avale son frère. Le damier qui se referme comme si rien ne s’était passé.

Non ! JIN !

Elle se précipite, mais ses pieds refusent d’avancer. La case sous elle restent mortes. Froides.

JIN !!

Sa voix se brise. Elle tombe à genoux, les mains plaquées contre le sol, la respiration hachée. Le monde tangue autour d’elle, mais ce n’est pas le domaine qui vacille — c’est elle.

— …non… non… non…

Ses doigts tremblent. Elle frappe la dalle une fois. Puis deux.

Rends-le-moi… murmure-t-elle, la gorge serrée.


Maki a déjà avancé d’un pas, les bras tendus, comme si elle voulait attraper quelque chose d’invisible. Ses dents grincent.

La garce… Elle sait exactement où frapper.

Ses yeux brûlent. Pas de peur. Pas de panique. Juste une colère froide, tranchante.

— Elle coupe les liens. Elle veut qu’on craque séparément.


Autour d’eux, le domaine réagit. Les cases frémissent. Certaines s’illuminent faiblement, d’autres s’enfoncent comme des poumons vides. Des ombres rampent entre les lignes blanches et noires.


Puis le rire revient. Doux. Clair. Presque… Heureux.

Oh… Ne me regardez pas comme ça…

Le rire glisse, tourne, caresse.

Un échiquier n’est intéressant que quand les pièces cessent de se protéger. Quand elles apprennent à tomber seules.


Un battement sourd pulse sous leurs pieds.

À qui le prochain tour, je me demande… ?


Le silence retombe. Puis, sans avertissement, une autre lumière s’allume. Pas violente. Pas brutale. Inéluctable.


La case sous les pieds d’Aya devient blanche. Trop blanche. Comme si le reste du monde s’était retiré pour lui laisser la parole.


La voix de Raku s’élève aussitôt, douce comme une berceuse empoisonnée :

C’est au tour de la reine blanche… Tu peux avancer d’autant de cases que tu le souhaites. Libre. Enfin.

Un souffle glisse, presque tendre :

Mais choisis bien.


Aya sursaute. Son corps obéit avant sa pensée. Elle se redresse, les doigts crispés autour de sa peluche, comme si elle pouvait encore s’ancrer à quelque chose de réel.

— Je… je dois faire quoi… ? murmure-t-elle, la voix déjà trop fine.

Autour d’elle, personne ne peut bouger.

 

Yuta force son calme, mais sa mâchoire est tendue :

— Reste… reste pas trop loin, d’accord ? Peu importe ce que tu fais… reviens vers nous.

 

Maki grogne, les poings serrés, le regard planté sur le palais au loin :

— Putain… On voit que son foutu trône, et rien d’autre. C’est exactement ce qu’elle veut.


Aya tourne la tête. Yuta. Panda. Jun à genoux. Toge crispé. Maki prête à exploser. Elle les regarde un par un, comme pour les compter. Comme si elle avait peur qu’ils changent si elle cligne des yeux.

— D’accord… souffle-t-elle enfin.

Elle inspire profondément. L’air brûle ses poumons. Elle serre sa peluche contre elle, si fort que ses jointures blanchissent.

— Je vais… avancer de plusieurs cases…


Un pas. Le sol ne résiste pas. Il accepte. Deux pas. Le plateau ondule légèrement, comme satisfait. Trois. Quatre. Cinq. Six.

À chaque pas, le bruit des autres s’éloigne, non pas dans l’espace, mais dans la tête. Comme si leurs voix perdaient en résolution.


Aya s’arrête. Elle est seule. Le silence est différent ici. Épais. Saturé. Il colle à la peau. À ses pieds, une brume noire se met à onduler, lente, presque affectueuse. Elle rampe autour de ses chevilles sans la toucher.


Puis une voix, tout contre son oreille. Trop proche.

— Quel joli bond, petite reine…


Aya se crispe.


— Tu as choisi l’oubli si vite ?

La brume se soulève légèrement, comme un sourire invisible.

— Quelle hâte… Pour perdre la trace de ceux que tu aimes…


Aya secoue la tête, désorientée.

— Quoi ?... Non… Je… je suis pas venue jusqu'ici pour ça…


Un rire discret. Serein. Cruellement patient. Puis, la question tombe. Simple. Vicieuse.

— Qui est… Rin ?


Aya cligne des yeux. Une fois. Deux fois. Son cœur rate un battement.

— …Rin… ?


Le nom résonne, mais n’accroche rien. Pas de visage. Pas de voix. Pas de sensation claire. Juste un creux.

— Je… je connais pas de Rin…

Elle fronce les sourcils, troublée, puis ajoute aussitôt, presque paniquée :

— Mais laisse-la tranquille quand même !

Elle serre sa peluche à s’en faire mal, comme si elle pouvait empêcher quelque chose de lui glisser hors des mains.

— MONTRE-TOI ! crie-t-elle, la voix brisée. Arrête ça !


La voix de Raku résonne alors, plus nette. Plus lointaine. Plus sûre d’elle.

Je suis dans mon palais. Je t’attends Aya.


Un pas invisible semble se rapprocher.

— Mais souviens-toi… Plus tu approches… Plus les gens que tu aimes disparaîtront de ta tête.

Une pause. Calculée.

— Les noms. Les visages. Les raisons.

Puis, comme un conseil murmuré à une enfant :

— Choisis bien.

Un dernier rire. Léger. Presque amusé.


Le silence retombe.


Aya tremble de tout son corps.

— J’ai déjà oublié qui… ? chuchote-t-elle, perdue. Ils sont où… ? Pourquoi j’ai l’impression qu’il manque quelque chose… ?

Ses yeux s’embuent.

— Aide-moi…


Alors, quelque part dans les ténèbres, une présence réagit. Shirosae. Une onde de lumière traverse le damier, lente mais déterminée. Elle atteint Aya et l’enveloppe d’un halo doux, chaud, presque maternel. Pas une réponse. Un rappel. Un fil fragile tendu dans l’obscurité, pour lui murmurer sans mots :

Tu n’es pas seule.

Et ceux que tu aimes existent encore.



Le jeu ne fait que commencer... Rendez-vous dimanche soir entre 20h30 et 22h pour la suite...

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