Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
Une onde glaciale parcourt l’échiquier. Pas une explosion. Pas un choc. Un frisson. Quelque chose qui passe sous la peau du domaine, comme une pensée trop vaste pour être arrêtée. Chaque case tremble. Chaque mur inverse sa respiration. Le Néant d’Ébène semble inspirer… puis retenir son souffle. Et la voix de Raku descend sur eux. Lente. Fluide. Enveloppante. Comme une goutte d’encre tombant dans de l’eau claire, sans bruit, mais impossible à retirer.
« C’est mon tour… »
Jun est toujours à genoux. Ses doigts s’enfoncent dans le damier, griffant la surface noire et blanche comme si elle pouvait y laisser une trace. Mais le sol ne garde rien. Il ne garde jamais rien. Le nom de Jin glisse hors de ses lèvres une dernière fois.
— …Jin…
Puis plus rien. Pas un écho. Pas une douleur franche. Juste un vide. Un trou silencieux là où quelque chose battait encore il y a quelques secondes. Elle ne pleure pas. Son visage est figé, presque calme ; et c’est ça le plus inquiétant. Comme si son corps n’avait pas encore compris qu’il venait de perdre quelque chose d’irremplaçable. L’absence s’installe. Froide. Méthodique.
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Plus loin, dans une brume épaisse comme de la cendre humide, Sho ne bouge pas. Il est assis. Toujours. Mais depuis combien de temps ? Son souffle est court, contrôlé de force. Son poing est serré à s’en faire blanchir les jointures. Les souvenirs tournent autour de lui comme des mouches, sans jamais se poser. Il ne sait plus si les images qu’il voit sont les siennes… ou celles qu’on lui a laissées.
Le plateau rit. Il ne l’entend pas avec ses oreilles. Il le sent dans ses os.
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Alors, une lueur pâle s’allume. La case de Toge. Ce n’est pas brutal. Ce n’est pas violent. C’est presque… respectueux. Comme si la Reine noire inclinait la tête. Non par politesse. Mais parce qu’elle sait exactement qui elle va toucher.
Toge baisse les yeux. Il a compris avant que les mots ne viennent. Son corps se tend entièrement, comme un arc trop longtemps bandé. Sa gorge brûle déjà, anticipation plus que douleur. Il relève lentement la tête.
Il capte le regard de Panda. Puis celui de Yuta, plus loin, crispé. Jun, effondrée. Maki, prête à bondir. Même Aya, isolée, fragile, lève les yeux vers lui. Ils savent tous. Et ça lui donne presque envie de sourire.
Une voix se glisse alors à son oreille. Pas dans l’air. Dans l’espace entre ses pensées. Douce. Insidieuse. Maternelle dans sa cruauté.
« Tu ne dis jamais rien d’important, hein ? »
« Juste des ordres. Des commandes. »
Un souffle chaud contre sa nuque.
« Et pourtant… »
La pression monte. Le domaine se penche vers lui.
« Avec si peu, tu pourrais tout briser. »
« Un mot. Un seul. »
La voix sourit.
« Je te laisse passer. »
Le silence se fait. Pas celui de la peur. Celui du choix. La gorge de Toge brûle. Son cœur bat trop fort. Il sait exactement ce que ça coûte. Et surtout… il sait exactement ce que ça pourrait sauver.
La brume se resserre encore. Elle ne roule plus autour de lui : elle pèse. Comme si l’air lui-même cherchait à entrer dans sa poitrine pour serrer son cœur de l’intérieur.
Toge sent la contraction avant même d’en comprendre la cause. Un étau lent, méthodique. La Reine ne veut pas le tuer. Pas encore. Elle veut l’utiliser. Le forcer à devenir l’arme qu’il craint d’être.
Ses doigts agrippent le col de sa veste, à s’en faire blanchir les jointures. Sous sa peau, les veines de son cou commencent à luire, pulsant d’une énergie maudite instable. Son pouvoir répond malgré lui. Son corps sait ce qu’on attend de lui. Non. Pas eux. Pas encore.
La voix revient, plus proche, presque douce. Trop douce.
« Tu pourrais les sauver, mon petit Inumaki. Mais tu pourrais aussi les faire tomber… »
Un souffle glisse à son oreille.
« Un mot. »
Le plateau retient son souffle. Un battement de cœur. Puis un second. Chaque seconde étire la douleur dans sa gorge, brûlure acide, promesse de conséquences irréversibles. Il voit leurs visages. Panda. Yuta. Maki. Jun. Il sait que s’il vise mal, s’il hésite, s’il tremble…
Alors il craque. Il choisit le moins pire. Pas doucement. Pas dignement. Il hurle. Sa voix se déchire hors de lui comme une lame arrachée à la chair.
— DORMEZ !
L’onde maudite explose depuis son centre, circulaire, absolue. L’air se plie. Le sol vibre. Les murs gémissent sous l’ordre qui n’admet aucune discussion, il touche les cases voisines. Le temps se suspend.
Yuta est le premier à tomber. Ses yeux s’écarquillent, surpris plus que douloureux, avant que son corps ne s’effondre lourdement contre la dalle, inconscient.
Maki suit. Elle plie un genou, grogne, tente de résister par pur instinct… puis la force quitte ses muscles. Elle s’écroule, mâchoire serrée, vaincue.
Jun vacille. Ses yeux se vident, son cri reste coincé quelque part entre la poitrine et la gorge. Elle tombe à genoux, puis bascule sur le côté, inerte.
Panda résiste une seconde de trop. Ses poings tremblent. Il gronde, tente de lutter… Puis il bascule à son tour, lourdement, dans un sommeil artificiel, presque paisible.
Le silence retombe. Épais. Écrasant. Toge reste debout. Seul. Au milieu des corps qu’il a fait tomber de sa propre voix.
Un rire s’élève. Pas fort. Pas hystérique. Juste assez pour faire vibrer les murs, les cases, les os.
« Un Cavalier blanc hors-jeu pour le moment… et trois pions… »
Une pause. Délectation pure.
« Je commence à bien m’amuser. Pas vous ? »
Toge tremble de tout son corps. Son souffle est court, haché. Ses mains se crispent contre ses jambes, comme s’il cherchait à s’ancrer à quelque chose de réel. Il n’a pas voulu. Il n’a jamais voulu. Mais il n’a pas eu le choix.
La voix de Raku revient une dernière fois, plus basse. Presque tendre.
« Merci. »
Un mot simple. Qui lui arrache quelque chose de plus précieux que du sang. Toge baisse les yeux. Il ne crie pas. Il ne pleure pas. Mais il sait. Il ne se pardonnera jamais.
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Plus loin, Gojo rouvre les yeux. Ou plutôt… il les ferme plus fort. Il n’a plus besoin de voir. Plus ici. Plus maintenant. L’échiquier ment. Le décor ment. Les formes mentent. Chaque image est un piège tendu à son Sixième Œil, chaque souvenir retourné contre lui comme une lame à double tranchant. Alors il coupe.
Il laisse tomber la vision. Il écoute. Le frottement d’une dalle qui se déplace. Un souffle trop court. Une absence trop lourde. Et puis… ce mot.
« Dormez. »
Le son ne lui arrive pas par les oreilles. Il le traverse comme un écho. Un ordre maudit. Brut. Déchirant. Il le reconnaît immédiatement. Un sursaut le parcourt, sec, incontrôlable.
Sa gorge se serre, comme si quelqu’un venait d’y passer une main invisible. Ses poings se ferment si fort que ses ongles entaillent la peau.
Toge Inumaki, dont il ne savait pas la présence.
Le nom ne se forme pas à voix haute, mais il claque dans son esprit comme un coup de feu étouffé. Il inspire. Lentement. Profondément.
Il force l’air à descendre jusqu’au fond de ses poumons, comme on ancre une pensée avant qu’elle ne se brise.
— {Allez, Satoru…Pas maintenant.}
Une colère froide monte. Pas explosive. Pas aveugle. Une colère lucide. Calculée. Celle qui serre les dents plutôt que de hurler.
— {Ils ont besoin de toi.}