Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 4 : Pièces écartées

1644 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 18/01/2026 21:10

[ NOTE ]


Avant d’avancer d’une case… assurez-vous d’avoir lu le chapitre précédent. Sinon, vous jouez à l’aveugle. - Fushiguro Megumi




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Une pulsation sourde traverse l’échiquier. Pas une explosion. Pas une secousse franche. Quelque chose de plus insidieux, comme si le domaine avait cligné des yeux. Le sol sous les pieds de Nanami se contracte une seconde… puis s’illumine. Blanc cru. Violent. Impitoyable.

Sa case.


Un halo géométrique l’enserre, remonte le long de ses chaussures, de ses chevilles, comme une sentence qui prend forme. Nanami inspire. Il sait ce que ça veut dire. Mais il ne bouge pas. Il essaie. Un ordre simple, mécanique : avancer le pied droit.

Rien.


Ses muscles répondent. Il les sent. Mais l’espace… non. L’air est devenu une vitre épaisse, invisible, plaquée contre ses tibias. Un pas de plus serait comme marcher dans du béton frais. Un vertige étrange s’installe. Pas violent. Presque poli. Une sensation d’inutilité méthodique, soigneusement distillée.


« Joueur suivant… notre second cavalier… »

La voix de Raku descend comme une caresse froide, trop douce pour être honnête.


Nanami ferme brièvement les yeux. Il a déjà entendu ce ton-là. Dans des réunions. Dans des rapports. Le ton de quelqu’un qui annonce une décision irrévocable. Puis elle est là. Tout près. Pas devant. Pas derrière.

Dedans.


« Désolée pour toi, Kento… mais ta place restera celle-ci durant tout le jeu. »


Chaque mot est posé avec soin. Pas pour blesser. Pour enfermer.


« Quelle tristesse… pour un homme comme toi… de se sentir inutile. »


Le rire qui suit est bref. Sec. Un claquement de langue. Puis le vide. Nanami rouvre les yeux. Il ne tremble pas. Il ne crie pas. Il ne supplie pas. Ses poings se ferment lentement, avec une précision presque clinique. Sa mâchoire se tend d’un millimètre. Pas plus. Il ne lui donnera rien. Pas ici. Pas pour elle.


La voix de Raku s’élève alors, portée par tout le domaine, claire, cérémonielle, comme l’annonce d’un arbitre qui ne se cache même plus :

« Un second cavalier… hors-jeu. »



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Quelque part, Megumi gronde entre ses dents. Les mains d’ombre qui l’entravent frémissent, se resserrent à sa colère.

— Tch… Mais elle leur fait quoi ?!

Il tire violemment sur ses bras. Les doigts maudits s’enfoncent davantage, comme ravis de sentir la résistance.

— Lâche-nous et viens te battre, putain !


L’échiquier ne répond pas.


À côté de lui, Souta reste étrangement calme. Le regard fixé sur une case qui change lentement de couleur, comme un poumon malade.

— Ça sert à rien… pas encore.

Sa voix est basse. Lucide. Amère.

— Elle nous lâchera quand elle pensera qu’on peut encore faire tourner le jeu. Pas avant.

Il ferme les yeux une seconde. Une vraie seconde, arrachée au chaos.

Dans cet interstice, il pense fort. Pas comme un ordre. Comme une demande.

{Shirosae…Si tu m’entends…}

Les mains noires frémissent, comme si le domaine avait perçu l’appel.

{Viens. Montre-moi où est Aya.}


Et pour la première fois depuis que la Reine a annoncé ses règles, quelque chose, très loin… répond.

 


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Aya tremble. Pas de façon spectaculaire. Pas comme dans les histoires où la peur fait claquer les dents. C’est plus discret que ça. Plus profond. Un tremblement intérieur, logé sous la peau, là où les mots de Raku se sont accrochés comme des sangsues.


« Tu oublieras. »


La phrase résonne encore. Pas comme une menace. Comme une certitude. Aya serre sa peluche contre elle, trop fort. Ses doigts s’enfoncent dans le tissu râpé, ses jointures blanchissent. Le coton se déforme, gémit presque. Elle s’y accroche comme à une bouée dans une mer qui n’a plus de surface.


— Non…

Sa voix n’est qu’un souffle. Un refus trop faible pour être entendu par le domaine.

Mais assez fort pour elle.


Ses yeux parcourent l’échiquier mouvant. Les cases changent lentement de teinte, comme si elles respiraient. Blanc. Noir. Vide. Mémoire. Oubli. Elle sent quelque chose glisser dans son esprit, pas une disparition nette, non… Un flou. Un prénom qu’elle connaît… mais qui se dérobe quand elle tente de l’attraper. Une silhouette familière… sans visage. Son cœur s’emballe.


— Non. Non non non.

Elle ferme les yeux brusquement, comme pour empêcher le monde d’entrer. Sa respiration se hache. Elle se recroqueville un peu plus, front contre la peluche, comme une enfant qui se cache sous une couverture trop fine. Dans sa tête, elle ne crie pas. Elle supplie.

(Trouve Souta…)

(Trouve Megumi…)

(Trouve-les… s’il te plaît…)


Ce ne sont pas des ordres. Ce sont des ancres. Et quelque part, très loin au-dessus de l’échiquier, la lumière répond. Shirosae frissonne. Son halo pâlit une fraction de seconde, puis se condense. Ses ailes de lumière se replient, deviennent plus fines, plus tranchantes. Elle se détache du cercle protecteur autour d’Aya sans un bruit, comme une lame qu’on retire lentement de son fourreau. Aucune parole. Aucun éclat. Juste une direction.


Elle plonge dans les brumes du Néant d’Ébène, fendant l’obscurité comme un souffle pur, ignorant les murs qui tentent de se refermer sur elle, les yeux qui s’ouvrent dans la pierre, les murmures qui cherchent à la détourner. La Reine joue avec les souvenirs. Shirosae, elle, ne cherche pas à se souvenir. Elle cherche.


Et pendant qu’elle disparaît dans le brouillard, Aya reste seule sur sa case, le cœur battant trop fort, une peur nouvelle serrée dans la poitrine : Et si… Et si elle avait déjà commencé à oublier quelque chose… sans même s’en rendre compte ?

 


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« C’est de nouveau à mon tour… »

annonce Raku, d’une voix faussement légère, comme une enfant qui retourne une carte trop attendue.

« Il ne reste plus grand monde, on dirait… »


Un flash brutal lacère l’échiquier. La case de Todo explose dans une lumière blanche sale, presque douloureuse. Il a juste le temps de froncer les sourcils, réflexe de combattant, avant que le sol ne se dérobe sous ses pieds. La chute n’est pas longue. Mais elle est froide.

Il atterrit ailleurs. Plus sombre. Plus étroit. Plus silencieux. Le décor se construit autour de lui à la manière d’un souvenir mal monté : les murs apparaissent trop vite, les ombres se figent une demi-seconde trop tard. Le sol est sec, fissuré. Une odeur de sang et de poussière flotte dans l’air.


Un champ de bataille. Il reconnaît l’endroit.

— …Tch.

Une mission passée. Une vraie. Des corps de fléaux éparpillés. Des impacts dans les murs. Une zone qu’ils avaient nettoyée ensemble. Et face à lui…

Yuji Itadori.

Ou plutôt… quelque chose qui porte son visage. Il est debout, immobile. Trop droit. Trop vide. Ses yeux n’ont aucune chaleur. Sa posture est mécanique, comme une poupée qu’on aurait oubliée d’animer complètement.


— Tu m’as jamais connu, dit-il.

La voix est plate. Sans souffle. Sans émotion.

— T’étais juste un fou qui s’est inventé un meilleur ami.


Le monde semble se contracter autour de Todo. Il sait. Il sait que c’est faux. Il a partagé des combats avec Yuji. Des rires. Des coups. Des silences aussi. Il se souvient de la sueur, des os qui craquent, de la confiance absolue dans le regard de l’autre. Mais Raku ne lui montre pas un mensonge simple. Elle lui montre un angle.


Le décor change subtilement. La scène se rejoue. Yuji charge un fléau. Todo suit… mais l’image se déforme. Yuji frappe avant. Yuji avance sans lui. Les coups de Todo arrivent toujours une fraction trop tard.


— Souviens-toi, continue le Yuji figé. Cette mission-là… t’étais pas indispensable.


Un autre souvenir s’impose :

Yuji, entouré d’autres exorcistes. Yuji qui rit. Yuji qui parle à quelqu’un d’autre.

Todo est là… mais en arrière-plan. Toujours présent. Jamais central.


Une voix glisse alors à son oreille. Douce. Presque maternelle.

« Il n’a pas vraiment tort… Tu t’inventes des frères. Des amis. »

Le souffle effleure sa nuque.

« Parce que tu as peur de la solitude. Parce que le silence te terrifie plus que la mort. »

Un rire discret. Étouffé. Pas moqueur. Compatissant.

« Mais tout ça… c’est de la poudre aux yeux, Todo. Des scénarios héroïques dans ta tête. Un monde où tu comptes. »


Le Yuji devant lui incline légèrement la tête.

— T’étais juste là, dit-il. Comme un bruit de fond.


Todo sent quelque chose céder. Pas violemment. Un glissement. Il reste debout. Les épaules larges. Le corps toujours prêt au combat. Mais ses bras pendent, lourds. Pas de colère. Pas de cri. Pas même une insulte.

Juste un mot, qui se forme lentement dans sa gorge, comme une lame mal forgée : Seul.


Le décor se fige. Le faux Yuji disparaît sans bruit, comme s’il n’avait jamais été là. La mission se dissout. Les murs s’effacent. Todo reste seul, dans un espace vide, trop grand pour lui. Et quelque part, dans le Néant d’Ébène, Raku sourit. Parce qu’elle n’a pas brisé sa force. Elle a simplement posé une question à laquelle il n’a pas encore trouvé la réponse.




Le jeu continue... Rendez-vous mardi entre 20h et 22h pour la suite...

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