Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
Shirosae fend les brumes noires comme une flèche d’éclat vivant. Elle ne vole pas. Elle tranche. À chacun de ses battements d’ailes, le Néant d’Ébène est repoussé comme une mer hostile qu’on lacère à la proue d’un navire trop lumineux pour ce monde. Les nappes d’ombre se déchirent sous son passage, tentent de se refermer aussitôt, mais restent marquées, blessées, comme si sa simple présence laissait une cicatrice dans la texture même du domaine. L’air est irrespirable ici. Pas par manque d’oxygène, mais par saturation. Le Néant n’est pas vide : il est plein de ce qui n’a pas su mourir.
Mais Shirosae avance. Guidée par l’appel. Par le lien. Par l’urgence brute. Et elle les trouve. Au cœur d’un nœud de ténèbres mouvantes, là où les cases de l’échiquier semblent hésiter entre se maintenir et se dissoudre :
Souta est à genoux. Son souffle est court, haché, chaque inspiration arrache une brûlure à sa poitrine. Ses bras sont tirés en arrière par des mains d’ombre vivantes, veineuses, palpitantes, comme si un autre cœur battait à travers elles. Les doigts s’enfoncent dans sa chair sans la percer, serrant juste assez pour rappeler qu’ils peuvent le faire à tout moment.
Sous lui, une dalle noire ondule. Pas une surface. Une bouche.
Elle aspire lentement une partie de son corps, millimètre par millimètre, comme un animal patient qui sait que la proie finira par céder. Chaque pulsation du sol correspond à une tentative de l’engloutir plus bas, plus loin, là où le jeu n’a plus besoin de témoins.
À côté de lui, sur la case voisine, Megumi est pire encore. Enfoncé jusqu’à l’épaule dans le sol, comme si la pierre elle-même avait décidé de le dévorer. La dalle autour de son bras s’est resserrée, moulant la chair avec une précision presque intime. Elle respire. Lentement. Profondément. Un filet noir rampe depuis la dalle, progresse vers son cou avec une patience méthodique. Il ne se presse pas. Il sait que le temps joue pour lui.
Souta relève la tête. La sueur perle à son front, glisse le long de sa tempe, mais quand son regard croise celui de Shirosae, quelque chose se redresse en lui. Pas sa force. Pas son corps.
Sa volonté.
Un sourire fend son visage. Franc. Presque insolent. Une provocation lancée au Néant lui-même.
— T’as senti que je merdais, hein…
Sa voix est râpeuse, brisée par l’effort, mais intacte dans son ton. Même à moitié piégé, même au bord de l’engloutissement, il refuse de se laisser définir par la peur. Il plie physiquement, jamais autrement.
Shirosae ne répond pas. Elle agit. Sa lumière se condense. Ce n’est plus un halo. C’est une lame. Un éclat pur, concentré, presque douloureux à regarder. Elle plonge vers le pied de Souta.
Le contact est immédiat : Un craquement sec résonne. Comme un os qu’on brise. Comme une structure qu’on nie. L’ombre hurle. Pas avec une voix, avec une vibration qui traverse tout le domaine. Elle explose en éclats d’encre, pulvérisée, projetée contre les parois invisibles de l’échiquier. La dalle se fissure, cède dans un grondement sourd.
Souta est projeté en arrière. Violemment. Brutalement. Il roule sur le côté, tousse, crache un goût métallique, s’arrache aux résidus d’ombre qui tentent encore de s’accrocher à lui, comme des doigts désespérés. Ses articulations brûlent, ses muscles hurlent, mais il se redresse quand même. Chancelant. Mais debout.
— Merci…
Un mot simple. Brut. Suffisant. Son regard glisse aussitôt vers Megumi.
Megumi grogne, la mâchoire serrée. Son bras droit est toujours pris jusqu’à l’épaule. La dalle s’est resserrée autour de lui comme un étau conscient, réactif. Le filet noir est maintenant à quelques centimètres de son cou, vibrant, attentif à la moindre faiblesse.
— Tch… J’arrive pas à briser ça.
Il tourne la tête vers Shirosae. Dans ses yeux, il n’y a ni supplique ni panique. Juste un mélange d’agacement, de lucidité… et d’espoir qu’il refuse de nommer.
— Tu tombes bien…
Shirosae tend de nouveau sa lumière. Elle frappe la chaîne qui enserre Megumi. La réaction est immédiate et violente. La chaîne vibre, se contracte, puis hurle, un cri aigu, presque animal, qui se répercute dans toute la structure du domaine. Elle se rétracte un instant… puis contre-attaque. Une masse d’ombre jaillit et saisit la hanche de Megumi, le tirant plus bas, cherchant à l’engloutir d’un coup.
Il grogne, les dents serrées, les muscles bandés à rompre. Il tient. Pas par miracle. Par entêtement.
— Tant pis… reste pas trop longtemps, lâche-t-il entre deux respirations. Elle va te repérer.
Il tourne la tête vers Souta,
maintenant libre, juste à côté de lui.
— Il est plus libre que moi.
Dis-lui d’y aller.
Mais Shirosae ne bouge pas. Au lieu de cela, elle émet un faible éclat. Pas une attaque. Pas une défense. Une vibration. Douce. Persistante. Elle parle sans mots, directement dans ce qu’il leur reste de calme.
{Elle veut que je vous aide…}
Elle parle d’Aya.
L’onde se diffuse. Souta sent la brûlure dans ses genoux s’atténuer, le tremblement cesser.
Megumi sent la pression sur ses nerfs se relâcher juste assez pour respirer à nouveau. Une chaleur. Un rappel.
— Elle est en train de faire un carnage ailleurs, souffle Souta, la voix basse, encore râpeuse de l’effort.
Il passe une main sur son bras,
là où l’ombre a laissé une trace sombre, comme une brûlure froide.
— Et Aya… je crois qu’elle se bat
dans sa tête. Pas contre des fléaux. Contre elle-même.
Shirosae incline légèrement la tête. Le battement de ses ailes fait onduler la brume autour d’eux, comme si le Néant retenait son souffle. Elle se tourne de nouveau vers Megumi. Force encore. Megumi tire à s’en déchirer les muscles. La case hurle. Puis, enfin, les mains lâchent.
Le sol recule, blessé, contrarié.
La voix du shikigami céleste résonne, claire, directe, sans détour :
{Vous allez devoir vous préparer à invoquer}
Megumi tressaille à peine. Ses doigts s’approchent instinctivement d’un mudra. Ils s’arrêtent à mi-chemin. Dans son regard, pas le doute, mais la conscience aiguë du risque.
— Si elle manipule les shikigami
à l’intérieur de son domaine…
Il avale sa salive.
— …elle peut les pervertir. Les
retourner. Les forcer à nous mordre de l’intérieur.
Souta ricane sans joie, les épaules encore tendues.
— Alors on lui coupe l’envie.
Il lève les yeux, déterminé, une
lueur dure au fond des pupilles.
— Elle veut jouer avec nos ombres
? Très bien. On va lui montrer ce que ça fait quand elles répondent plus.
Shirosae se rapproche. Sa lumière devient plus dense, presque tangible.
{Sortez vos shikigami. Je vais les protéger. Je peux… les relier.}
Megumi tourne la tête vers Souta. Un instant suspendu. Un regard. Un accord silencieux.
— On va tenter, dit-il enfin. Même si ça fait tout exploser.
Autour d’eux, les dernières chaînes d’ombre se fissurent, se rétractent, se désagrègent, comme si le plateau lui-même hésitait à continuer de les retenir.
Souta regarde Shirosae.
— Si on ouvre un double
territoire… tu crois que ça peut passer ?
Shirosae reste stable. Réfléchit.
{Elle neutralise les joueurs un par un. Gojo a été piégé dès le début. Il
ne répond plus.
Je ne peux pas garantir que votre idée soit viable… c’est extrêmement
risqué.}
Souta baisse la tête. Puis serre les poings.
{Aya… Elle a tenté de te retrouver, Souta. Mais Raku l’a isolée. Et elle lui a fait oublier… Rin.}
Le monde se fige.
Megumi relève lentement la tête.
Son regard devient dur, glacé.
— Rin… Elle a effacé Rin de la mémoire d’Aya ?!
Souta ne répond pas tout de suite. Puis :
— On l’arrête maintenant.
Pas de colère. Pas de cri. Une décision.
Shirosae les observe longuement.
{Je vais chercher Satoru. Préparez-vous à invoquer. Vous êtes les plus
proches du palais.}
Une dernière pulsation. Une onde blanche traverse leurs corps. Les douleurs s’émoussent. Les nerfs s’aiguisent. La concentration se verrouille. Pas une guérison. Un rappel. Puis Shirosae s’élève. Rapide. Silencieuse. Presque invisible.
Direction : Gojo.
Sur l’échiquier mouvant, Souta et Megumi restent seuls un instant.
Souta esquisse un sourire de travers.
— Prêt pour tout péter au signal ?
Megumi souffle.
— Prêt.