Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
[ NOTE ]
Bon… je dis ça comme ça, mais si vous avez l’impression que tout devient beaucoup trop logique d’un coup… c’est sûrement parce que le chapitre d’avant vous attend encore. Allez le lire, on reprend après. - Gojo Satoru
_____________________________________
Aya se fige. Ses doigts se crispent autour de la peluche, le tissu grince doucement sous la pression. Ses yeux s’écarquillent, mais son corps refuse d’obéir. Devant elle, Souta court. Vers elle. Trop vite. Trop droit. Essoufflé, mais pas comme quelqu’un qui a fui la mort. Essoufflé comme une imitation de fatigue.
Il l’appelle.
— Aya !
La voix est juste. L’intonation aussi. Trop parfaite. Mais quelque chose manque. La lumière.
Shirosae vient tout juste de quitter son aura, et Aya le sent encore, comme une chaleur résiduelle dans la poitrine. Or, autour de Souta, il n’y a rien. Pas de vibration. Pas de fil. Pas de présence. Son cœur cogne. Ses sourcils se froncent. Elle ne bouge pas. Elle ne court pas.
— …Tu es qui… ?
Le faux Souta ralentit. Une fraction de seconde. Infime. Mais suffisante. Son sourire se fige. Son regard glisse, se vide. Il comprend. Il a été vu. Percé à jour. Alors il se délite.
Son corps se défait comme une aquarelle plongée dans l’eau noire, s’évapore en traînées d’encre qui s’écrasent au sol.
À sa place, quelque chose se redresse : un fléau longiligne, aux membres trop fins, aux yeux lisses, sans pupille, sans reflet. Il la regarde sans respirer. Prêt à bondir.
Aya ne recule pas.
— Va-t’en…
Sa voix est petite. Faible. Mais elle est droite. Et surtout : elle ne tremble pas. Pas cette fois.
Le silence s’étire, lourd, presque respectueux.
Puis la voix de Raku s’insinue, ondule dans l’air comme une caresse glacée sur la nuque.
— Tu vas faire quoi sans Yuta ou Gojo, dis-moi ?
Aya baisse le front. Ses doigts s’enfoncent dans la peluche jusqu’à lui faire mal. Sa bouche tremble, elle mord sa lèvre inférieure.
— Laisse-moi…
Un souffle.
— Tu sais que je sais rien faire…
Les mots sont ceux qu’elle s’est toujours répétés. Ceux qu’on lui a laissés croire. Mais le fléau ne bouge pas. Et soudain, une autre voix résonne. Pas celle de Raku. Pas vraiment.
Une voix connue. Trop connue.
— Pourtant, monsieur Nanami nous a bien dit qu’on devait savoir se défendre seul…
C’est la voix empruntée de celui qui n’a jamais vraiment existé : Yu Min-Jae. La réplique la frappe comme une gifle.
L’air quitte ses poumons. Son cœur rate un battement.
Aya relève lentement les yeux.
— Tu n’existes pas…
Le fléau disparaît. Avalé par l’ombre, aspiré comme s’il n’avait jamais été là. Mais le sol, lui, se fissure. La case sous ses pieds s’ouvre sans bruit. Elle ne tombe pas vraiment. Elle glisse. Comme si le monde avait décidé qu’elle devait descendre.
La case est plus noire que les autres. Un noir dense, mat, qui avale la lumière. Elle atterrit sans choc, sans douleur. Juste… face à elle-même. Son reflet l’attend.
Une autre Aya, plus jeune. Recroquevillée. En larmes. Les bras autour des genoux. La peluche absente. Le regard rouge, gonflé, vidé. Cette Aya-là ne crie pas. Elle n’attaque pas.
Elle accuse.
Son regard transperce, sans mots, sans reproches formulés. Il dit tout ce qu’Aya a fui trop longtemps : la peur d’être inutile, la terreur d’être seule, la culpabilité d’exister sans savoir quoi faire de sa propre lumière.
Le silence est absolu.
Et pour la première fois depuis le début du jeu, Raku ne rit pas. Elle observe. Parce que cette fois, ce n’est pas une illusion qu’elle a créée. C’est une vérité qu’Aya doit regarder en face.
Raku murmure, sa voix glissant dans l’espace comme une lame enveloppée de velours :
— Pauvre enfant…Pauvre petite chose… Tellement de solitude… Regarde comme tu as toujours été pathétique.
Le mot s’enfonce. Lentement. Profondément. Il n’est pas lancé pour blesser, il est posé pour s’installer.
Aya ne répond pas. Sa gorge est trop serrée. Sa langue trop lourde. Chaque respiration semble devoir être négociée avec son propre corps. Ses doigts se crispent autour de la peluche, si fort que les coutures tirent, que le tissu gémit faiblement sous la pression. Elle tremble.
Pas de peur immédiate. Pas de panique. C’est autre chose. Une vibration sourde, interne. Comme si quelque chose en elle vacillait, cherchait à céder… ou à tenir.
Devant elle, son reflet pleure toujours. Silencieux. Accusateur sans colère. Juste épuisé.
Raku continue, plus douce encore, presque maternelle :
— Tu as toujours eu besoin qu’on te tienne la main. Sans eux, Gojo, Souta, Megumi… tu n’avances pas. Sans eux… tu n’existes pas vraiment.
Les mots tentent de lui tordre le regard. De lui faire baisser la tête. De l’obliger à fuir cette image trop vraie. Mais Aya ne recule pas. Ses genoux fléchissent un instant. Ses épaules se replient. Une larme roule le long de sa joue et tombe sur le sol noir sans faire de bruit.
Elle tremble. Mais elle ne détourne pas les yeux. Elle regarde son reflet droit dans la douleur.
Elle le regarde comme on regarde une blessure qu’on a trop longtemps couverte.
Raku s’arrête. Un silence étrange s’installe, pas celui d’une victoire, mais celui d’une attente. Parce qu’Aya n’a pas crié. Elle n’a pas nié. Elle n’a pas fui. Elle est restée.
---
Pendant ce temps, au cœur du noir, Gojo sent enfin quelque chose changer. Ce n’est pas une image. Pas une voix. Pas un souvenir tordu de plus.
C’est une chaleur.
Infime au départ. À peine une variation dans le froid poisseux du Néant d’Ébène. Puis une vibration reconnaissable, obstinée, qui n’obéit ni au damier, ni aux règles de Raku. Une présence qui ne force rien. Qui existe, simplement. Une lumière. Discrète. Persistante. Inaltérable.
Shirosae.
Gojo ne relève pas la tête. Ses paupières sont déjà closes, comme s’il savait que regarder ne servirait à rien ici. Sa voix, quand elle sort enfin, est sèche, râpée par les illusions et l’effort.
— …T’es là, toi aussi ?
La réponse n’a pas besoin de forme. Elle ne vient pas de l’extérieur. Elle le traverse. Une onde claire, verticale, qui fend le tumulte mental comme on trace une ligne droite dans un chaos de chiffres.
{Elle m’envoie t’aider. Que puis-je faire ?}
Gojo esquisse un sourire minuscule. Pas moqueur. Pas arrogant. Juste… reconnaissant.
— Ferme-moi les portes…
Pas celles du domaine. Pas celles du territoire. Les autres.
Shirosae comprend immédiatement. Sa lumière se déploie, non pas en puissance, mais en structure. Une trame stable qui s’insinue dans l’esprit de Gojo, épouse ses pensées, puis se referme lentement autour des points de rupture. Les souvenirs ne disparaissent pas. Les visages restent. Les mots aussi. Mais leur emprise… se détend. La douleur cesse de mordre. Elle cesse de crier. Elle devient… supportable.
Gojo inspire profondément, pour la première fois depuis longtemps sans sentir son thorax se contracter sous le poids d’un passé manipulé. Ses poings, crispés depuis des minutes qui ressemblaient à des heures, se desserrent enfin. Son front s’incline légèrement.
— Merci…
Ce mot-là n’est pas une formalité. Il est rare, et sincère.
Shirosae vibre doucement, comme une aile qui frôle l’air sans le troubler.
{Souta et Megumi sont libres aussi… rejoins-les.}
Un battement. Puis déjà, elle s’éloigne. Pas dans une fuite. Dans une mission. Une traînée de lumière traverse le noir, direction Aya, direction le cœur fragile du plateau où la Reine blanche vacille.
---
Aya ne bouge toujours pas. La case autour d’elle pulse doucement, comme un cœur malade. Le damier respire sous ses pieds, et pourtant… elle reste droite. Immobile. Les doigts crispés autour de la peluche, le tissu déjà froissé par une peur qu’elle refuse de laisser gagner.
En face, son reflet. Pas une illusion grossière. Pas un masque. Toujours Elle.
Plus petite. Plus cassée. Recroquevillée dans un coin qui n’existe pas, les genoux ramenés contre la poitrine, le regard levé vers elle avec cette accusation muette que seule la solitude sait formuler.
Le silence entre elles est lourd. Épais.
Quand Shirosae revient, Aya le sent avant même que la lumière n’apparaisse. Un frisson lui parcourt l’échine. Pas de peur. De soutien. Une chaleur discrète glisse le long de sa colonne, comme une main posée dans son dos. Rien d’écrasant. Rien d’intrusif. Juste un ancrage. Un rappel.
Tu es là.
Aya inspire. Longuement. Son souffle tremble encore, mais il ne se brise pas.
— C’est faux… murmure-t-elle.
Sa voix est basse. Éraillée. Mais elle ne vacille pas.
Le reflet relève lentement la tête. Ses yeux sont humides. Pleins de cette fatigue ancienne qui ne vient pas d’une nuit sans sommeil, mais d’années à se sentir de trop.
— C’est faux… répète Aya, un peu plus fort.
Elle serre la peluche contre son cœur, comme si elle y puisait quelque chose de plus ancien que la peur. Quelque chose qui n’appartient ni à Raku, ni au Néant.
— Je suis pas… ça.
Le reflet tressaillit. Comme touché.
La voix de Raku glisse alors, lointaine mais venimeuse, insinuée dans les fissures du sol :
« Tu dis ça parce que tu as peur de regarder plus longtemps. Parce que tu sais que c’est toi. »
Aya déglutit. Son regard tremble une fraction de seconde. Puis elle relève le menton.
— Peut-être que j’ai eu peur. Peut-être que j’ai été seule.
Elle se redresse et fait un pas. Pas vers la sortie. Pas vers la lumière.
Vers son reflet.
— Mais je suis encore là.
Le reflet cligne des yeux. Une larme coule sur sa joue. Elle ne disparaît pas. Elle ne s’efface pas. Elle reste, figée dans cet instant où la vérité n’est plus une arme, mais un fait.
Aya ne pleure toujours pas. Ses yeux brillent, oui. Son corps tremble, un peu. Mais elle tient.
Shirosae plane juste au-dessus, silencieuse, attentive. Sa lumière n’envahit pas la scène. Elle veille. Elle accompagne. Et pour la première fois depuis que le jeu a commencé, le damier sous les pieds d’Aya… hésite.
---
Gojo se tient immobile, au bord de la case qui palpite sous ses pieds comme une plaie mal refermée. Les yeux clos. Volontairement.
Le Sixième Œil, habituellement vorace, précis jusqu’à l’indécence, ne lui donne plus rien de fiable. Les lignes se chevauchent. Les distances se contredisent. Les causes ne produisent plus les effets attendus. L’espace ment. Le temps triche.
— {…Elle a brouillé l’Infini.}
Pas détruit. Brouillé. Une négation élégante. Perversement intelligente. Il inspire lentement. L’air est épais, saturé d’une pression sourde qui ne vient pas d’un point précis, mais de partout à la fois. Le plateau respire sous lui, comme s’il attendait une erreur.
Il avance d’un pas. La case tient. Une seconde. Deux. Il avance encore. Un frisson d’ombre glisse le long de sa nuque, comme une main curieuse qui hésite à se refermer. Des voix murmurent des distances fausses, des directions impossibles. Il sent l’échiquier tenter de l’orienter, de le convaincre.
Il s’arrête net. Puis recule d’un demi-pas.
—{Chaque case est un piège…}
Ses doigts se crispent. L’instinct du combat pur lui hurle d’écraser le terrain, de forcer la réalité à obéir. Mais ce n’est pas un champ de bataille. C’est un jeu. Et elle veut qu’il joue avec ses règles.
Il serre les poings… puis les relâche. Un souffle long. Profond. Calculé.
—{Très bien.}
Il redresse la tête, même si ses yeux restent fermés. Son aura blanche ne s’étend pas. Elle se condense. Plus fine. Plus discrète. Comme une écoute tendue plutôt qu’un cri de domination.
—{Je n’ai pas besoin de voir.}
Il laisse tomber la lecture visuelle du monde. Abandonne les angles, les trajectoires, les calculs parfaits.
—{Je peux ressentir.}
Il écoute les micro-variations sous ses pieds. Les vibrations dans l’air. Les silences trop nets. Les absences d’écho.
—{Je peux entendre.}
Un fil. Puis un autre. Trois présences, faibles mais distinctes, vibrent encore dans ce chaos :
Souta, tendu comme une corde prête à rompre.
Megumi, sombre et stable, enraciné dans sa colère.
Aya… fragile, mais lumineuse, comme une braise qu’on refuse d’éteindre.
—{Je peux suivre leur lumière.}
Il joint les mains. Non pour une technique. Pas encore. Juste pour s’accorder. Son énergie s’aligne sur la leur. Pas en domination. En résonance. Le monde tente de se refermer sur lui. Il avance quand même. Un pas. Puis un autre. À l’aveugle. Mais pas perdu.
— J’arrive… murmure-t-il, la voix basse, ferme, sans tremblement. Tenez bon…
Et pour la première fois depuis l’activation du Néant d’Ébène, l’échiquier n’ose pas bouger sous ses pieds.
---
Tout là-haut, au sommet du Palais de l’Oubli, Raku observe. Son trône de verre noir ne repose sur rien. Il flotte, suspendu au-dessus du damier comme une pensée trop lourde pour tomber. Les accoudoirs sont lisses, polis par des siècles d’attente, et sous ses doigts fins, le matériau chante faiblement, un tintement cristallin, presque agréable.
Tap.
Tap.
Tap.
Ses ongles rythment le temps.
En contrebas, l’échiquier tremble encore des décisions récentes. Des cases qui s’éteignent. D’autres qui hésitent à s’allumer. Des pièces qui ne savent plus si elles sont encore en jeu ou déjà sacrifiées.
Raku sourit. Un sourire lent. Calculé. Dépourvu de toute hâte.
— Donnons-leur l’illusion qu’ils vont y arriver…
Sa voix n’élève pas le ton. Elle n’en a pas besoin. Ici, tout l’écoute déjà. Les murs, les ombres, les souvenirs accrochés aux cases comme des peaux mortes. Ses yeux brillent alors d’un éclat perfide, presque enfantin. Pas la cruauté brutale d’un fléau. Non. Quelque chose de plus raffiné. De plus intime.
— La chute n’en sera que plus drôle.
Elle se redresse lentement. Le trône gémit, pivote légèrement, comme s’il s’inclinait devant sa volonté. Autour d’elle, les vitraux d’ombre vibrent, laissant apparaître des fragments de scènes futures : des silhouettes séparées, des cris étouffés, des mains qui se cherchent sans jamais se trouver. Son regard descend, plonge dans l’échiquier.
Elle observe les lignes. Les connexions. Les tensions invisibles. Elle sent la lumière de Shirosae se déplacer. Elle sent Gojo avancer à l’aveugle. Elle sent Aya résister, fragile mais obstinée. Et cela l’amuse.
— Ils apprennent… murmure-t-elle. C’est dommage.
Sa main se lève. Une seule case, quelque part sur le plateau, frémit. À peine. Comme un cœur qui hésite à battre.
Raku incline légèrement la tête, faussement pensive.
— Alors…
Un silence, délicieux, suspendu.
— …à qui le tour ?
L’échiquier répond par un frisson collectif. Le jeu continue…
Le jeu continue... Rendez-vous jeudi soir, entre 20h30 et 22h30 pour la suite...